Livre culte, roman instrumentalisé et symbole de quarante années de guerre froide, "1984" a marqué de son empreinte indélébile l’histoire de la littérature de science-fiction, si tant est qu’on puisse classer ce roman dans une quelconque catégorie littéraire [une question qui suscite encore la polémique et sur laquelle nous ne nous attarderons pas davantage]. Une renommée internationale que l’on doit à la qualité de l’oeuvre aussi bien qu’à la personnalité de son auteur et aux conditions de sa publication.


Publié en 1949, quelques mois avant la mort d’ORWELL, "1984" possède déjà toutes les caractéristiques de l’œuvre culte du fait de la personnalité même de son auteur.

Journaliste et critique de talent déjà connu pour ses essais politiques et son engagement à gauche, George ORWELL, de son vrai nom Eric Arthur BLAIR s’était également distingué par la publication de "La ferme des animaux", un pamphlet politique dans lequel il condamnait l’échec de la révolution bolchevique Alors qu’il était atteint de la tuberculose et extrêmement affaibli par la maladie, l’écrivain s’était retiré sur une île déserte au large des côtes écossaises afin de s’atteler à son projet.

Deux ans auparavant il avait perdu sa femme et restait seul avec un nouveau né sur les bras et une santé fragile. Des conditions d’écriture [la légende dit que les médecins lui ayant supprimé sa machine à écrire, ORWELL continuait à écrire en cachette sous ses draps avec un stylo à bille] et de publication qui peuvent donc être difficilement plus chargée de pathos.

La seconde raison qui fait de "1984" une œuvre incontournable est liée à la qualité même du roman sur le plan littéraire aussi bien que sur le fond.

1984, Londres, capitale de l’Océanie. Ville encombrée des ruines des guerres passées, dominée par les quatre immeubles des ministères de la Vérité, de la Paix, de l’Amour et de l’Abondance. Et partout, à chaque coin de rue, dans votre bureau, dans votre appartement, le visage de Big Brother, chef suprême du Parti. Partout des télécrans qui scrutent vos gestes, votre visage et le moindre de vos réflexes, traquant les pensées ou les actions impies.

Bien que travaillant au ministère de la Vérité, Winston SMITH s’accommode mal de sa misérable vie.

Accablé par le doute et la solitude il essaie d’extérioriser son malaise en écrivant un journal intime, rompant avec la discipline stricte imposée par le Parti. Comment ne pas douter, en effet, lorsque son travail consiste à réécrire l’histoire en modifiant chaque jour le contenu des archives du ministère pour les mettre en conformité avec l’idéologie présente ?

Comment ne pas douter lorsque la délation est érigée en principe de vie ? Lorsque le Parti façonne votre façon de penser grâce à la Novlangue [un anglais épuré et simplifié] et à des slogans matraqués à longueur de journée :

« la guerre c’est la paix. »

« La liberté c’est l’esclavage »

« L’ignorance c’est la force ».

Par ailleurs, une guerre permanente règne entre l’Océania et les deux autres puissances mondiales, Eurasie et Estasie, ce qui facilite l’emprise du Parti en mobilisant les énergies individuelles, comme une sorte de catalyseur.

Dans son désir de révolte, Winston finit par rencontrer Julia, une jeune femme avec laquelle il vivra une passion pourtant interdite et qu’il entraînera dans son désir de combattre le régime.

Lors de sa publication, "1984" reçut les éloges de la presse et des critiques, qui saisirent immédiatement la portée politique et philosophique du roman. Seule la presse et l’intelligentsia d’extrême gauche, cibles privilégiées d’ORWELL, lui réservèrent un accueil glacial, lui reprochant d’avoir trahi la cause socialiste, alors même qu’il avait combattu autrefois aux côtés du camp républicain durant la guerre d’Espagne [ORWELL combattit les franquistes aux côtés des milices du POUM, le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste].

Dans les pages du Reynolds Press, Athur CALDER-MARSHALL déclara que le seul objectif de ce "livre répugnant"était "d’insulter l’Union Soviétique et d’attiser la haine". La dimension politique de "1984" ne fut pas sans poser problème lorsqu’il s’agît de publier le roman à l’étranger ; fallait-t-il autocensurer une partie du roman pour éviter son interdiction ? Sur ce plan, ORWELL demeura inflexible et refusa tout compromis, y compris avec l’éditeur américain, The book of the month, qui souhaitait supprimer certaines parties du roman jugées peu excitantes pour le lecteur moyen [l’appendice sur les principes du Novlangue, ainsi que les trente pages sur la théorie et pratique du collectivisme oligarchique].

Le public, quant-à lui, fit un triomphe au roman dès l’année de sa publication et 400 000 exemplaires furent écoulés aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

Le contexte politique international jouant certainement pour beaucoup, "1984" devint rapidement l’enjeu d’une terrible bataille idéologique. Publié alors que le monde entrait dans la guerre froide, le roman fut rapidement récupéré par la propagande américaine, au grand dam du bloc soviétique, qui en interdit toute publication à l’intérieur de ses frontières.

La polémique sur l’anticommunisme supposé d’ORWELL, d’autant plus facile que le principal intéressé n’était plus en vie pour se défendre, ne cessa d’enfler jusqu’à une époque encore récente. Cette récupération idéologique participe au malentendu concernant la personnalité d’ORWELL, qui envisageait avant tout son roman comme une satire des idées totalitaires enracinées dans l’esprit de la plupart des intellectuels de gauche et non comme une vision prophétique du devenir de l’humanité. Il n’en demeure pas moins que, selon certains témoignages [celui de Czeslaw MILOSZ notamment] la puissance de "1984" alla jusqu’à fasciner certains hauts responsables du parti.

Lorsque quelques exemplaires clandestins du roman traversèrent le rideau de fer, certains apparatchiks furent sidérés par la justesse des écrits d’ORWELL et la compréhension de leur vie quotidienne, alors même qu’il n’avait jamais posé le pied à l’intérieur des frontières soviétiques. De là à imaginer que les responsables politiques de l’URSS en firent leur vade-mecum ....


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