
Voici sans doute le film de science-fiction sur lequel on aura le plus écrit et disserté. Par l’ambition du propos et la splendeur de la réalisation, « 2001 : l’odyssée de l’espace » est sans aucun doute le chef-d’oeuvre absolu du cinéma de SF, et on le doit à son réalisateur, Stanley KUBRICK.
Pourtant « 2001 » est l’objet d’un malentendu : une partie des spectateurs trouve le film hermétique... cet article leur montrera que pourtant l’intrigue du film est simple et explicite. Seul le sens que l’on peut chercher à lui donner est ouvert à l’interprétation, et c’est justement ce qui en fait la profonde richesse.
d’après « The Sentinel », une nouvelle d’Arthur C. Clarke, à partir duquel Clarke et Kubrick ont ensemble travaillé au scénario du film, et qui a ensuite donné 2001 : l’odyssée de l’espace.

Une bande de primates qui pourraient être nos ancêtres, découvre un étrange monolithe de pierre noire qui les effraie, les fascine et semble les changer : ils marchaient à quatre pattes, les voici debouts ; ils disputaient les racines qu’ils pouvaient trouver à des herbivores, voici qu’ils découvrent qu’un morceau d’os peut devenir un outil pour chasser, et se nourrir de viande voire pour s’imposer par la force auprès d’autres bandes.
Au début du XXIème siècle, le Dr. Heywood Floyd part en mission confidentielle vers la base de Clavius. C’est que les Américains ont découvert sous le sol lunaire, à 12 mètres de profondeur, près du cratère de Tycho, un monolithe de pierre noire. Tout indique qu’il a été enterré là, 4 millions d’années plus tôt, intentionnellement. C’est donc la preuve de l’existence d’une intelligence extra-terrestre. Lorsque le savant se rend auprès du monolithe avec une équipe, celui-ci émet un soudain un son violemment aïgu.
MISSION JUPITER
18 mois plus tard, le Discovery est en route vers la planète Jupiter. A son bord cinq membres d’équipage - dont trois sont en sommeil profond - et un ordinateur HAL 9000 [1], dernier né des progrès de l’intelligence artificielle, réputé infaillible.
Mais HAL montre rapidement des doutes et même de l’inquiétude. Puis il pronostique une panne inexistante, et les deux astronautes, Dave et Frank décident de le déconnecter si ses erreurs se confirment. Découvrant ce projet en espionnant les deux hommes, HAL réagit de façon radicale : il tue Frank pendant une mission à l’extérieur, en envoyant la capsule de déplacement sur lui. Il débranche les trois astronautes en sommeil. Puis il refuse à Dave de le laisser rentrer. Celui-ci parvient à revenir malgré tout à l’intérieur du vaisseau, via une porte de secours. Il déconnecte complètement le cerveau artificiel.
Dave découvre alors un message enregistré et comprend que la Mission a été envoyé vers Jupiter parce que c’est vers cette planète que le monolithe découvert sur la Lune 18 mois plus tôt, a émis son étrange et puissant signal radio.
JUPITER ET AU-DELA DE L’INFINI
Dave arrive enfin près de Jupiter. Un monolithe flotte dans l’espace. Dave assiste, effrayé, à un long défilement d’images abstraites et colorées. Puis sa capsule se retrouve inexplicablement dans une grande pièce blanche au sol lumineux, meublée à l’ancienne.
Dave semble vieillir dans cette pièce. On l’y voit manger. Puis on l’y voit, mourrant, allongé, tendant sa main tremblante vers le monolithe de pierre noire qui se dresse maintenant au pied de son lit.
Il renaît sous la forme d’un être supérieur, un fœtus bleu luminescent, qui semble contempler la Terre. Ainsi se termine le film.

En 1964, Kubrick vient de connaître le succès avec « Dr. Folamour », et la MGM lui offre un gros budget pour réaliser le film de SF qu’il projette depuis longtemps.
Kubrick propose à Arthur C. Clarke d’écrire un scénario pour le cinéma. Il rêve de ce qu’il appelle dans ses lettres « the proverbial good science-fiction movie », un film de SF radicalement nouveau sur le fond et sur la forme.
Clarke propose de se baser sur deux de ses nouvelles :
Clarke met plus de temps que prévu à développer son script et, pour des raisons de planning, Kubrick doit, lui, avancer sur la production. Le livre devait sortir avant le film, finalement, c’est l’inverse qui se produira - Clarke continuant à écrire pendant que le film se tournait et se montait. En fait, roman et film se sont écrit en parallèle, s’influençant l’un l’autre. [2]. Ce qui explique qu’il existent d’importantes différences entre les deux œuvres. Ainsi, dans le film, le vaisseau Discovery approche du monolithe en orbite autour de Jupiter alors que dans le livre il se dirige vers Japet, un satellite de Saturne où se trouve le monolithe.
Clarke revendique cependant quelques idées du film. C’est lui par exemple qui a proposé à Kubrick de faire chanter la chanson Daisy par l’ordinateur mourrant.
Clarke donna une suite au roman, 2010, Odyssée deux [2010 : Odyssee 2 , 1982] qui fut adaptée au cinéma par Peter Hyams sous le titre 2010 : l’année du premier contact deux ans plus tard. Ni le livre ni le film ne connurent de succès. Pas plus d’ailleurs que les deux volumes supplémentaires, toujours signés par Clarke, 2061, Odyssée trois [1988] et 3001, L’Odyssée finale [1997].

KUBRICK est un film déstabilisant pour le spectateur. D’où le sentiment d’incompréhension de certains.
C’est vrai, le film s’ouvre sur près de 3 minutes d’écran complètement noir, accompagnées seulement de l’angoissante Ouverture d’Atmospheres de Ligeti. C’est vrai, le film compte peu de dialogue, aucun acteur connu, un entracte... C’est un film de SF sans gadget futuriste, sans rayon laser ni monstres extra-terrestres. On passe vingt minutes avec des primates poilus avant de se retrouver sans prévenir dans le futur et les navettes spatiales. Certains plans sont anormalement lents et longs. Et la scène de fin à des airs d’hallucination.
Il faut pourtant cesser de penser que 2001 est incompréhensible. Non seulement le fond de l’intrigue est accessible mais quand on y regarde de plus près, il est même sans aucune ambiguïté :

Cependant, il est vrai que si le fond de l’affaire est clair, son sens est plus sujet à interprétation. Il y a en particulier un élément important qui vient perturber la lecture : dans ce récit qui tourne donc autour de l’évolution humaine et du contact avec des extra-terrestres, quel sens donner à la folie de HAL ?
La mort de HAL est d’ailleurs une scène pleine d’ambiguïté : alors que l’ordinateur semble avoir repris ses esprits et demande à se racheter, la voix tremblante, le cosmonaute se montre sans aucune pitié. Alors que HAL exprime des émotions humaines [« Dave, j’ai peur »] alors qu’il régresse dans son langage, semble retomber en enfance à mesure que son cerveau électronique est débranché, l’Homme continue mécaniquement d’éteindre toutes ses fonctions, une à une.
D’autres éléments restent difficiles à interpréter :
Il y a donc, effectivement, dans « 2001 » la place pour une certaine liberté d’interprétation. Et il faut reconnaître que la poésie des images, l’absence de dialogue et l’ampleur de ce que Kubrick demande au spectateur d’imaginer seul sont telles [le contact avec les ET, l’évolution vers une humanité supérieure, le mystère incarné par HAL] que le film peut prendre un sens nouveau à chaque visionnage.

Rappelons le contexte du film : Stanley Kubrick réalise 2001 entre 1965 et 1966, pour le sortir en 1968. On est donc un avant le premier pas sur la Lune.
Dans un souci de crédibilité, Kubrick s’est entouré de conseillers scientifiques, notamment de membres de la Nasa contactés via Arthur C. Clarke. Les maquette réalisée pour le film sont d’une précision inégalée. Celle du vaisseau spatial Discovery est longue de 22 mètres !
Dans « 2001 », il n’y a pas de bruit dans l’espace sidéral, seulement la respiration comprimée des astronautes. Les moteurs des vaisseaux ne sont pas allumés en permanence. Autant de détails réalistes que le cinéma de SF se hâtera d’oublier bien vite...
Le film compte plus de 200 effets spéciaux, souvent imaginés et mis au point par Kubrick lui-même et faisant appel, pour la première fois au cinéma, à l’informatique. Kubrick mis 4 spécialistes à la tête du département effets spéciaux, qui accapare 60% du budget de production. Les effets spéciaux de 2001 vaudront à Stanley Kubrick le seul Oscar de sa carrière, en 1968.

Bien sûr, 2001 est célèbre pour ses choix musicaux, audacieux et spectaculaire : le vaisseau du Dr. Floyd valse avec la base spatiale circulaire sur Le Beau Danube bleu de Johann Strauss, un morceau qui est pourtant tout l’opposé de la musique utilisée sur les films de Science-fiction habituellement. Mais c’est justement pour cela qu’elle plaisait à Kubrick, et sa dynamique fonctionne si bien avec les images que la scène est devenue célèbre.
L’impétueux Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, qui frise l’arrogance, s’impose comme une évidence sur le générique, lors de l’alignement des planètes à l’arrivée près de Jupiter, et à l’apparition de l’enfant étoile, à la fin. Sa montée en puissance grandiose a surpris le public de l’époque - le morceau n’était pas alors si connu qu’aujourd’hui.
Mais il faut savoir qu’à l’origine, Kubrick avait souhaité une bande-originale composé tout exprès pour « 2001 ». Il proposa au groupe Pink Floyd de composer la musique du film. Roger Waters refusa... et avoua l’avoir regretté ensuite. Le groupe a tout de même composé, quelques années après, Echoes, un morceau synchronisable avec le dernier acte du film, Jupiter and Beyond Infinity. Les durées correspondent, et regarder aujourd’hui le "trip" de fin du film avec « Echoes » est une expérience étonnante.
Kubrick se tourna ensuite vers le compositeur Alex North [qui avait déjà créé pour lui la musique de Spartacus]. Seulement au final, pas convaincu par les compositions de North, Kubrick a conserva les morceaux de Strauss et Ligeti qu’il avait d’abord utilisé "en attendant" dans le montage.
Autre morceau finalement utilisé par Kubrick : le long et mélancolique extrait du ballet « Gayane » d’Aram Khatchaturian, sur lequel le Discovery poursuit son lent voyage vers Jupiter et le Requiem deGyörgy Ligeti, chorale avant-gardiste de voix discordantes, qui accompagne les apparitions du monolithe extra-terrestre, et semble restituer son savoir, son ancienneté et son caractère incompréhensible et effrayant pour nos pauvres intelligences humaines. [3]

Mais la bande-son de « 2001 » c’est aussi beaucoup de silence.
« Il y a des domaines du sentiment et de la réalité qui sont inaccessibles à la parole. Les formes d’expression non verbales, comme la musique et la peinture, permettent d’y accéder, mais les mots sont un terrible carcan. » Stanley Kubrick
Le silence du premier acte, dont les primates ne s’expriment que par de rares cris. Le silence de l’espace, où seul résonne le souffle de la respiration des cosmonautes, seuls et effrayés. Le silence total du dernier acte, dans la chambre blanche, scène totalement muette. Les mots semblent devenir inutiles à l’approche d’un mystère qui nous dépasse.
Avoir osé le silence pour imposer la contemplation de l’image, c’est l’un des traits de génie de Kubrick, un de plus pour ce film qui n’en manque pas.
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2001 : l’odyssée de l’espace est un film beau à pleurer, parce que c’est à chacun de nous, en privé, qu’il s’adresse. C’est un film qui parle non pas tant à notre cerveau qu’à nos sens, les ciblant un à un, avec des images muettes, avec des sons sans images, avec des scènes dont l’onirisme fait vibrer nos émotions avant notre raisonnement. 2001 touche l’Homme primaire en nous d’une façon jusqu’ici inégalée, et à ce titre c’est davantage une expérience qu’un simple film. |
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Mr.C
[1] HAL : le nom de l’ordinateur intelligent, serait calqué sur le logo IBM, en décalant d’une lettre dans l’alphabet.
[2] pour plus de détails concernant la collaboration de Clarke et Kubrick, se référer à The Lost Worlds of 2001 d’Arthur C. Clarke
[3] Kubrick utilise plusieurs fois la musique de Ligeti dans 2001 et il le fera à nouveau dans son dernier film, Eyes wide shut.