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Publié le 06/07/2008

2666 de Roberto Bolano

ED. CHRISTIAN BOURGOIS, MARS 2008

Par PAT

Roman-labyrinthe, roman-trou-noir, roman monstre, 2666 fait partie de ces expériences littéraires qui, à l’instar d’un BORGES, d’un JOYCE ou d’un WHITTEMORE, remettent en question la nature même de la narration. Gros pavé de mille pages d’une densité hallucinante, le dernier livre de Roberto BOLAÑO en dit long sur ce dont le cancer nous a privé.
Célèbre un peu partout dans le monde, mais à peine estimé par la critique en France, Roberto BOLAÑO est pourtant unanimement reconnu comme l’un des auteurs essentiels de la littérature contemporaine, et 2666 le premier “grand roman” du tout jeune XXIème siècle.


Disparu en 2003 après avoir livré à son éditeur l’énorme manuscrit, BOLAÑO prévoyait sa publication en cinq parties distinctes [les cinq qui composent l’ensemble], essentiellement pour des questions pratiques : risques financiers moindres pour l’éditeur, et étalement des droits d’auteur pour ses enfants.
Devant un tel monstre [plus de 1000 page], les éditeurs espagnols, français et autres se sont tous mis d’accord sur une seule et même publication - d’un coup. Car malgré son épaisseur et sa nature disparate, 2666 forme un seul et même roman. Un roman total, un roman-dans-ta-gueule. Un machin qu’il faut plusieurs semaines pour avaler et un bon mois pour digérer... Avant de le relire une deuxième fois... Et ils sont peu nombreux, les livres qu’on rouvre à peine quelques minutes après les avoir fermés, pour y découvrir des choses nouvelles et une vision littéraire radicalement différente de la première fois.

Bref, 2666 est un OVNI, une chose effrayante dont l’apparente simplicité et la beauté stylistique font diversion, jusqu’à ce que le lecteur soit happé, englué dans une colle mortelle dont il est absolument impossible de se tirer sans y laisser une part de soi.
Horreur, rire, tristesse, stupéfaction, poésie, vide, grandeur et mesquinerie, les personnages qui hantent plus qu’ils ne traversent 2666 sont les échos d’un drame existentiel aussi absurde et banal. Tous attirés par la ville de Santa Teresa, au Mexique [un calque de la véritable Ciudad Juarez, à la frontière texane], agglomération urbaine délavée, singularité nationale qui bouffe tout, avale tout, métabolise tout et ne recrache rien, à part des cadavres de femmes, des centaines de cadavres de femmes. Trou noir urbain qui renvoie au trou noir littéraire qu’est 2666. Un puits sans fond, une horreur monstrueuse qui ne se laisse jamais contempler et qui n’existe que par son invisibilité. Et le lecteur de voler au hasard comme un papillon aveuglé par la clarté rassurante d’une lampe halogène, avant de s’y griller dans un petit claquement sec et une odeur de mort. Lecteurs, personnages, Bolaño pousse la fraternité à ses limites et fait de son roman une expérience aussi éprouvante qu’enthousiasmante, une sorte d’odyssée moderne qui reprend à son compte la petite phrase de Nicolas Bouvier. On ne fait pas un voyage. C’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.

Cinq parties distinctes pour un roman complet. Styles, idées, narration, destins, tout se confronte, s’éclate, se retourne et s’isole. Avant de repartir en boucle. C’est d’ailleurs exactement comme ça que 2666 fonctionne, en boucle. À peine terminé, déjà recommencé. Achevé sur les séquelles de la seconde guerre mondiale et l’aube du XXIème siècle, commencé sur le crépuscule du XXème, enchaîné sur les affres d’une fin du monde ordinaire comme il en existe des milliers, le roman ne se laisse jamais piéger, jamais rattraper.

Au départ, pourtant, on navigue en terrain connu. Quatre universitaires aux parcours différents vouent tous la même admiration à un mystérieux romancier allemand, au point d’en faire l’objet de leurs études et de sceller dans une même exégèse leur récente amitié.
Entre Pelletier le français, Espinoza l’espagnol, Morini l’italien et Norton l’anglaise, se nouent des relations qui dépassent le simple cadre du travail. Jeunes, ils défendent une vision radicale de l’œuvre du ténébreux Benno Von Archimboldi, nobélisable étudié de près par toute une communauté de chercheurs enthousiastes, mais dont quasiment personne ne sait rien. À part qu’il vit quelque part au Mexique. Vers Santa Teresa. Justement là où les cadavres de centaines de femmes disparues sont régulièrement recrachés par le désert. Difficile de ne pas voir en Achimboldi une sorte de B. TRAVEN moderne, avec une touche d’Ambrose BIERCE et quelques gouttes d’Arthur CRAVAN, dont le suicide exemplaire hante pour toujours toute une génération d’apprentis révolutionnaires. Et pour Pelletier, Espinoza, Norton et Morini, la recherche universitaire se confond avec une existence entière basée sur l’attente, l’attente de ce qui ne vient pas, l’attente de ce qui ne vient jamais, l’attente de l’amour, de la mort peut-être, l’attente de quelque chose dont on ne sait rien, mais dont la douce certitude les terrorise et les fait paradoxalement avancer.

De leurs villes rassurantes à Santa Teresa, de colloques en colloques, d’années en années, les universitaires se cherchent et se fuient, avec comme ombre tutélaire celle - forcément immense - de Benno Von Archimboldi. Entre Espinoza, Pelletier et Norton se noue rapidement un trio amoureux voué à l’échec, mais dont les fulgurances et les douleurs composent une partition rarement vue en littérature. Morini, lui, regarde, observe, cloué dans un fauteuil roulant, handicapé par une sclérose en plaques, il compile, oeuvre, écrit, travaille, alors que les autres se perdent entre violence, sexualité, tristesse et vacuité existentielle. Cette “Partie des critiques” pose bien le problème même de l’analyse littéraire. Vivre avec le texte, vivre pour le texte, vivre par le texte... Bref, ne jamais vivre, ne jamais s’approcher de l’oeuvre, de l’auteur, même si en fuyant à Santa Teresa, Espinoza et Pelletier reconnaissent finalement que jamais, jamais, jamais, il ne seront aussi proches d’Archimboldi.

Immédiatement après cette touchante et profonde réflexion sur l’amour, le temps qui passe et la vie qu’on perd, c’est à une autre forme d’amour que nous convie BOLAÑO en livrant la “Partie d’Amalfitano”, du nom d’un obscur professeur de philosophie de l’université de Santa Teresa, brièvement rencontré par les universitaires décrits précédemment. Exilé de Barcelone pour s’installer à Santa Teresa en compagnie de sa fille, Amalfitano survit tant bien que mal après que sa femme - aussi folle que lucide - l’a abandonné à son sort, lui et leur fille. Lentement englué dans une sorte de folie douce [folie qui lui fait entendre des voix de la façon la plus inquiétante qui soit], Amalfitano se réfugie dans un succédané de dadaïsme très fin de siècle et se laisse dépérir, sabotant consciencieusement les nombreuses perches et autres “deuxièmes chances” que lui tendent les gens qu’ils croisent - collègues, femmes, amis - au hasard de son existence triste, amère, et pourtant noyée d’une lumineuse beauté. Il faut attendre la troisième partie, la “Partie de Fate” pour que 2666 vire radicalement de bord et s’oriente vers le néo-polar tendance Camus. Une mère morte, un constat racial définitif, et voilà Fate, journaliste culturel noir américain salarié par une revue “de frères”, envoyé à Santa Teresa pour y couvrir un match de boxe entre un gringo et un mexicain pur jus. Et même s’il y rencontre la fille d’Amalfitano [pour en tomber amoureux ? Mystère], Fate navigue très au-delà des mers intérieures propres au milieu universitaire. Sa vision du Mexique aussi brève que violente, son expérience presque onirique d’un pays et d’une ville qui ne le sont pas moins, tout contribue à faire de ce chapitre un élément distinct de l’ensemble, même si, c’est une habitude, tout se fond et se dilue dans la même poussière. Mort ou Désert, peu importe. Jusqu’à ce que Fate finisse par rencontrer un allemand dans une prison, un allemand immense, comme Archimboldi, fausse piste qui relance tout...

Les choses s’accélèrent et tombent dans l’horreur la plus glaçante avec “La partie des crimes”, où Bolaño, impitoyable et démiurgique, nous assène et nous énumère lentement les meurtres de toutes ces femmes, les meurtres jamais élucidés, les meurtres atroces qui nient la forme la plus basique d’une humanité perdue. Fillettes, adolescentes, femmes mûres, elles apparaissent au détour d’un terrain vague, derrière une usine, en plein désert, dans un état de décomposition avancée, presque toutes violées, étranglées, certaines mutilés, et jamais personne ne les réclame [à de rares exceptions près]. De ce climat d’horreur délétère, Bolaño tire un roman dans le roman, (où l’ombre de Paco Ignatio Taibo II survole l’ensemble, mais un Paco Ignatio Taibo II sans humour et sans dimension politique, c’est dire), pavé dans le pavé, où le lent catalogage des meurtres sert surtout de prétexte pour dresser un tableau saisissant du Mexique moderne [et tous ceux qui y sont allés un jour ne manqueront pas d’être stupéfaits par l’acuité de l’auteur], où la corruption généralisée, le laissez-aller et la poussière empêchent les personnages d’agir comme ils l’entendent. Et là encore, Bolaño s’intéresse avant tout aux humains, docteurs, directrices, policiers, journalistes, suspects, gardiens de prison, les mêlant dans une danse glaciale et vide, où l’absence de sens résonne tristement. Pourtant, leur vie n’est pas exempte d’une certaine beauté, une beauté tragique, destinée à personne, une beauté qui naît, luit quelques jours, quelques années, puis disparaît à jamais, sans que la réalité ne change. Même un tout petit peu. L’amour est présent. La mort aussi. Et entre les deux, une vague quête, des moments, des épiphanies... Le rire, la tragédie, la vie [mention spéciale au personnage de Klaus Haas, le mystérieux allemand, enfermé dans une prison sordide et dont l’expérience carcérale donne lieu à des pages mémorables, violentes et drôles, grotesques et épouvantables, parmi les plus belles du roman].

Enfin, Roberto BOLAÑO clôt l’énorme 2666 avec un final étourdissant, consacrant la dernière partie à Achimboldi lui-même - de son vrai nom Hans Reiter - fils d’une borgne et d’un boiteux [un unijambiste héros des tranchées de 14-18], fasciné par la mer et les algues, et dont le destin coïncide avec celui de l’Allemagne nazie. Engagé comme simple soldat dans la Wehrmacht, Reiter [dont la très haute taille est un handicap en temps de guerre] part sur le front de l’Est, participe à des opérations fantômes, est le témoin muet d’une armée en déroute et devient presque fou dans un vieux village ukrainien, où il fait l’expérience de la lecture, puis celle de l’écriture [le cahier d’Ansky, l’un des passages les plus époustouflants du roman].
Sa route croise celle de personnages énigmatiques, fous, déboussolés, puis c’est la fin de la guerre, la démobilisation et la lente déambulation dans un pays en ruine, exsangue, odyssée hallucinante et hallucinée qui s’offre à nos yeux hagards. Jamais évocation de la guerre n’avait été aussi désincarnée et aussi brutale. Hans Reiter devient soudainement Benno Von Archimboldi et s’enfonce dans la nuit de la modernité, alors que sa soeur - prématurément vieillie - apprend que son fils unique [le Klaus Haas de “La partie des crimes”] est détenu au Mexique. Désormais vieux et dépositaire d’une myriade d’existences uniques, Benno Von Archimboldi s’embarque alors pour son dernier voyage, renouant avec la tradition lancée par CRAVAN, BIERCE et B. TRAVEN... BOLAÑO retombe sur ses pattes et laisse les lecteurs recommencer 2666 immédiatement après en avoir terminé, pour récupérer des lambeaux, des morceaux, des bouts disséminés çà et là, et dont l’extrême touffeur du texte les a sans doute privés jusque là. Une boucle, un cercle. Une orbite autour d’un trou noir. Santa Terasa et ses mortes. La vie-même.


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Stupéfiant du début à la fin, impressionnant de maîtrise, dense jusqu’à l’apoplexie, 2666 est une oeuvre unique. Un morceau de vie sans pareil, un tissu lâche et rapiécé qui forme la trame même de l’existence.

Un livre bouillonnant et halluciné, un livre posthume, un chef-d’œuvre, un vrai.