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Publié le 01/06/2009

ABC-Dick de Ariel Kyrou

[sous-titré Nous vivons dans les mots d’un écrivain de science-fiction]

ED. INCULTE /ESSAIS

Par Shinjiku

Parler du monde grâce à Dick ? Euh, non, parler de Dick grâce à la philo ? Euh, un peu de tout ça ? Et pourquoi pas dans un dictionnaire ?


Né en 1962 en plein nivellement de l’insurrection nord-africaine, Ariel Kyrou fait plein de choses : un temps collaborateur du défunt Actuel (journal gaucho-branché des années 80), ce qui le rend d’emblée très sympathique, il écrit également divers essais chez Denoël (Techno rebelle, 2002, sur la musique électronique) et chez Climats (Paranofictions, 2007, ouvrage à première vue alléchant qui nous parle de fictions modernes en piochant dans des choses qu’on aime [Cronenberg, Ballard, Picabia, etc.]). Bref, on imagine volontiers une figure hype de la philosophie jeune : culottée et documentée, aussi bien nourrie par le corpus classique que par la série B et la culture populaire, philosophique dans son approche de la technologie, contestataire mais capable aussi d’étonnantes contradictions en la matière (Kyrou est rédacteur en chef de « Culture Mobile » sous la férule d’Orange, un site internet un peu flippant qui ressemble à une page de catalogue Ikea, mais assez intéressant, consacré aux télécommunications modernes). Une sorte de Rémi Sussan en moins underground.

Ici nous est proposé un essai en forme de dictionnaire [1] aux soixante entrées pour la plupart assez attendues, et à la couverture rigolote. Qui s’attendait à une énième exégèse de P. K. Dick sera immédiatement déboulonné par le préambule. Sans se démonter, Kyrou attaque fermement en développant ses axes à partir d’une citation du Monde, « Retour au réel par la case désastre », qui lui semble trompeusement résumer la carrière littéraire du maître. La problématique du réel chez Dick, si incontestable qu’elle fut dûement relevée par tous ses analystes, y compris des blogueurs, c’est dire, est rapidement emballée : le réel est en effet, dans ses textes, plus souvent interrogé qu’explicité, et constitue paradoxalement en iceux un rêve toujours insondable et intangible, plutôt qu’un cliché facile de l’humble personnage populaire, prégnant, opposé aux filandreux magnats des multinationales. Dick ne fait pas du social, c’est la question philosophique, ou mystique, qui l’intéresse, et nous sommes bien d’accord là-dessus.

« Philip K. Dick, cet auteur décalqué appartenant à l’hier, est la clé qui me permet aujourd’hui d’affirmer, à tort peut-être, que tous les appels au « retour au réel » sonnent comme la sirène d’une armada de pompiers, en route pour balancer leur torrent d’eau sur des flammes qui se consument au coeur d’un écran de jeu vidéo. »

De cette jolie formulation découle l’enjeu du livre : on ne trouvera ici ni biographie ni essai littéraire : Dick sera utilisé comme un prisme pour décliner la pensée subjective, donc politique, nous y reviendrons, de l’auteur. Même si on cerne mal contre qui sont ciblées les charges qui saturent l’écriture résolument offensive de ce préambule (les alter-mondialiste traditionnalistes à la José Bové ? Les réactionnaires de tous poils ? Les deux ?), le fait que ce dictionnaire peut être lu « par un quidam ignorant tout de l’écrivain de science-fiction », et la promesse d’une critique pas trop dialectique ne peuvent que me réjouir.

En réalité, à la lecture des premières entrées du dictionnaire proprement dit (Androïde, Bombe, Capitalisme...), la crainte prévaut : alors qu’on nous a assuré quelques pages auparavant que toute lecture de Dick ne serait que propagatoire d’idées neuves, voilà que nous lisons des textules ressemblant très fort à des anayses thématiques, extrêmement galvaudées pour qui a lu l’essai de Kim Stanley Robinson (Les Romans de Philip K. Dick) ou l’excellente biographie de l’infâme Emmanuel Carrère (Je suis vivant et vous êtes morts). La pensée subjective prônée par Kyrou ne filtre que trop peu, et si le néophyte de la philo qui sommeille en moi ne peut que se réjouir de l’absence de termes d’initiés ou d’incessantes références à Foucault, le lecteur pointilleux, lui, tire un peu la gueule. Dans un essai abécédaire similaire, Barthes s’était essayé, avec brio, à écrire des Fragments d’un discours amoureux : mais les textes étaient littéraires en plus d’être égrainement d’idées, et c’était foutrement bien écrit, sans compter que la démarche discursive était autrement mieux délimitée, qualités globalement absentes de l’ABC-Dick. Le bouquin n’est pourtant pas si mal foutu, avec une maquette aérée, des dessins parfois rigolos, parfois moins, d’un certain Gosia Galas, et par contre une atroce police de caractères aux accents surdimensionnés.

La grosse partie bibliographique, qui fait un bon quart de l’ouvrage, se lit sans déplaisir, mais sans grandiose révélation non plus. Bizarrement référencés, les romans de Philip K. sont vus avec une subjectivité annoncée qui ne vient à aucun moment déformer ce qui s’en dit habituellement. Un réel effort est fait au niveau des nouvelles, qui sont toutes anotées, mais c’est à chaque fois trop court. Chacune des notices se voit affublée d’un « Coefficient d’Intérêt Actuel » qui note sur 10 la pertinence de chacun des textes par rapport aux entrées du dictionnaire, c’est-à-dire aux thématiques dégagées auparavant, et à l’époque moderne. Pourquoi pas. Tout ça est très dialectique finalement, pas suffisamment attaché au textuel, à l’écriture. La partie la plus intéressante du livre est peut-être en fait la très pertinente sélection musicale qui présente les influences de Dick sur des gens comme Brian Eno ou Radiohead en fin d’ouvrage.

Non que tout cela soit inintéressant : c’est simplement trop éloigné des intentions affichées en préambule. Le propos de l’auteur, pour passionnant qu’il puisse être par moment (voir notamment les notices de Empathie, Réarmement moral ou Relativisme), souffre peut-être d’un double choix : celui de l’abécédaire, qui déconstruit ce qu’un essai proprement stratifié aurait pu édifier, et d’autre part celui de Dick, peut-être moins pertinent qu’un Greg Egan par exemple sur les sujets abordés, mais évidemment plus célèbre et visible. Du coup, l’auteur ne franchit pas le cap du déploiement d’idées suscitées par des thématiques, idées résolument modernes et sympathiques sur la manipulation du peuple, l’éthique scientifique et tout ce qui s’en suit, mais déjà tellement vues ailleurs, et qui du coup ne fonctionnent qu’épisodiquement. Qui plus est l’essentiel du texte est consacré aux citations, pitchs de romans et courtes analyses thématiques. On entend trop peu Kyrou pour qu’il puisse réellement nous captiver.


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S’il y a néanmoins des choses à retirer de cet ABC-Dick, elles se situent peut-être là où l’auteur ne les attendait pas : grâce à l’étrange nomenclature qui étale thématiques et interprétations, se dégage une curieuse redéfinition de ce que « doit » être la science-fiction moderne, « devenir » dont Dick fut sans doute l’amorce principale : en somme, il s’agirait peut-être de s’éloigner de la prospection, alarmiste ou non, délaisser un temps la spéculation pour s’intéresser davantage aux paradoxes de la fiction plus que de la science et de l’avenir. Bref, devenir plus littéraire, transfigurer le réel au moyen d’un matériau technique qui est l’écriture.
A cet égard, les pistes de réflexion proposées, peut-être à l’insu de l’auteur, interpellent.



NOTES

[1] Un prolongement hypertextuel du livre est d’ailleurs visible ici