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Publié le 07/03/2010

Acacia (T1) : la guerre du Mein de David Anthony Durham

[Acacia : the war with the Mein, 2007]

ED. LE PRÉ AUX CLERCS, OCT. 2008

Par K2R2

Malencontreusement passé à la trappe de notre moulinette à chroniques, Acacia de David Anthony Durham a suscité des avis partagés au sein du fandom. Porté au pinacle par les uns, considéré comme un énième avatar de la BCF par les autres, le moins que l’on puisse dire c’est que La Guerre du Mein, premier volume d’une trilogie annoncée, n’a pas laissé indifférent.


« La paix est un plus grand défi que la guerre. »

Acacia est le nom d’une petite île dirigée par la dynastie des Akarans, qui depuis vingt-deux générations tient entre ses mains la destinée d’un immense empire. Par la force et la ruse, les premiers rois d’Acacia ont soumis l’ensemble des royaumes et des peuples du monde connu. Depuis règne la paix dans l’empire d’Acacia, une paix qui repose pourtant sur un mensonge dont peu de gens détiennent la clé. Ce mensonge ne cesse de ronger Léodan, l’actuel souverain d’Acacia. Cet homme profondément intègre et juste est écartelé par un terrible conflit intérieur : comment en effet gouverner l’esprit serein alors que les citoyens paient la stabilité de l’empire au prix fort. L’esclavage et la drogue sont en effet au cœur du système politico-économique mis en place par les Akarans. Afin de rétribuer la précieuse aide logistique de la Ligue à l’occasion de leur guerre de conquête, ils ont accepté des quotas d’esclaves, régulièrement livrés à leurs débiteurs en échange de quantités importantes de Brume, une drogue qui contribue à faire oublier leur dur labeur aux petites gens. Ainsi, la drogue assure l’équilibre économique au sein de l’empire, permet aux Akarans de s’enrichir et de garder le pouvoir. Le peuple, quant à lui, oublie sa peine dans les vapeurs colorées de la Brume, alors même que ses enfants sont enlevés et envoyés au-delà des contrées connues. Le rôle et le pouvoir de la Ligue sont au cœur des enjeux politiques d’Acacia, cette dernière n’est en réalité qu’un puissant tampon entre Acacia et le Lothar Aklun, les destinataires du quota et les fournisseurs de la Brume. Par traité, les Akarans et la Ligue sont tenus de respecter leurs engagements, jamais le quota ne sera revu à la hausse et en contrepartie la Ligue s’engage à fournir la quantité nécessaire de Brume ; et depuis vingt-deux générations cet équilibre perdure.
Pourtant, dans les territoires glacés du Nord, le peuple du Mein ronge son frein. Autrefois alliés des Akarans, les Meins ont été trahis par Tinhadin Akaran et la Ligue. Désormais, ils ne constituent plus qu’un peuple vassal, refoulé vers des terres inhospitalières et désolées. Combattants fiers et redoutables, les Meins endurent une terrible malédiction, depuis vingt-deux générations leurs morts ne peuvent trouver le repos éternel ; leurs corps ne se décomposent pas et les âmes évoluent sur un plan inférieur, à cheval entre la vie et la mort. Ce sont les Tunishnevres. Mais le temps de la vengeance est venu pour les Meins, leur chef (Hanish) a conçu un plan redoutable destiné à terrasser la dynastie des Akarans et à déstabiliser leur empire. La première étape de ce plan magistral est d’une simplicité confondante, un puissant guerrier s’introduira au palais d’Acacia et assassinera le roi Léodan. Les Meins profiteront de la confusion pour entrer en guerre et déclencheront la seconde phase de leur reconquête. Léodan n’échappe pas à son destin et le coup de poignard qu’il reçoit lui est fatal. Mais il avait néanmoins pris quelques précautions et ses quatre enfants sont éloignés du palais avant l’arrivée des Meins, puis séparés et envoyés aux confins de ce qui reste de l’empire d’Acacia. Ce sont leurs destinées que le lecteur est invité ensuite à découvrir.



Au premier abord, l’univers créé par David Anthony Durham n’est pas sans rappeler Le Trône de fer ou Terremer. Le premier pour les intrigues politico-familiales, le second pour l’ambiance, le mélange des peuples et des races de toutes les couleurs. La comparaison et les similitudes s’arrêtent néanmoins là car La Guerre du Mein est un roman d’une rare singularité, une tragédie politique étonnamment moderne qui interroge d’une certaine manière notre présent. L’exploitation économique, la corruption du pouvoir, les inégalités entre les peuples, l’aveuglement des dirigeants... il y a de véritables interrogations chez David Anthony Durham sur la nature du pouvoir et sur la capacité des hommes à s’entre-tuer pour en conserver les rênes. On cherchera par ailleurs en vain toute trace de manichéisme, chez les supposés gentils comme chez les supposés méchants. Ainsi, Léodan apparaît comme un roi digne et pétri d’humanité, pour autant il ne fait strictement rien pour abolir les injustices et les mensonges sur lesquels se fonde son pouvoir. À l’inverse, malgré sa violence et sa ruse Hanish, Mein apparaît comme un chef dont le combat pour la liberté n’est pas sans légitimité (son peuple a été trahi, exilé et exploité), mais pour s’emparer du trône il lui faudra également tuer, trahir et mentir ; parvenu à ses fins il ne fera d’ailleurs que conforter le système mis en place par les Akarans. La Ligue apparaît également comme une entité fondamentalement corrompue et les relations incestueuses qu’elle entretient avec le pouvoir ont quelque chose de nauséabond et d’étrangement familier. Tenue par son traité avec les Akarans elle ne peut espérer une augmentation du quota (qui serait bénéfique à son commerce), alors elle attise la guerre entre les Meins et les Acacians, assure son soutien à Hanish car il lui promet une augmentation du quota. Autre point fascinant, les Akarans ont inventé et développé toute une mythologie autour de leur histoire, afin de cacher aux yeux du monde, mais également aux leurs, la teneur de leurs crimes et de leurs mensonges, qui sont le socle de leur puissance ; même les enfants de Léodan ne découvrent l’ampleur de cette mystification que lorsque l’empire d’Acacia s’effondre. Face à ces révélations, leur réaction et leur attitude seront diamétralement opposée. Cette perpétuelle ambiguïté des personnage est incontestablement l’un des points forts du roman, mais on regrettera néanmoins que les dialogues soient un peu en retrait face à l’ampleur des enjeux politiques et philosophiques de l’intrigue. À quelques exceptions près, on assiste assez rarement à des dialogues époustouflants. On aurait aimé un peu plus de finesse et de tension dans certaines scènes clés. Dommage également que le sort du peuple, s’il est souvent évoqué, ne le soit jamais par un personnage issu des couches populaires de l’empire. Cette histoire reste constamment éclairée par les puissants et les dirigeants, le point de vue de ceux qui souffrent n’est jamais appréhendé autrement qu’à travers leurs yeux. On ne peut nier l’ambition initiale du projet littéraire de David Anthony Durham, on regrette cependant que la réalisation ne soit pas tout à fait à la auteur des espérances suscitées. D’autant plus que sur le plan de l’écriture, Acacia soutient parfaitement la comparaison avec le meilleur de la production actuelle.


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En dépit de quelques longueurs et des maladresses évoquées précédemment, La Guerre du Mein est un bon roman de fantasy, ambitieux, prenant et non dénué d’originalité. Écriture soignée, psychologie des personnages fouillée, intrigue bien maîtrisée, David Anthony Durham évite en outre nombre d’écueils et de lieux communs de la fantasy classique (bestiaire, manichéisme, syndrome du mode quête...) ; vous chercherez en vain un quelconque troll, pas plus que n’apparaît l’ombre d’un elfe ou d’un nain. Ce premier volume de la trilogie a également l’avantage de ne pas finir en queue de poisson et de se suffire à lui-même. Il reste encore quelques pistes ouvertes et non résolues (qui sont réellement les Lothans Aklun ? Quelle est l’influence exacte de la Ligue sur les affaires du monde ? Pourquoi les Numreks ont-ils été chassés vers le monde connu ?), qui permettent néanmoins d’espérer une suite d’une qualité comparable.