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Après le succès surprise de « La Horde du Contrevent », La Volte, éditeur damasioque s’il en est, réédite « La Zone du dehors », roman de jeunesse revu et corrigé par l’auteur, enrichi d’un DVD et d’une nouvelle présentation grand format. L’occasion de causer zone et politique avec l’un des plus gauchistes de nos auteurs de SF&F francophone !


Le Cafard cosmique : « La Zone du dehors » n’est-il pas le livre qui, plus encore que « La Horde du Contrevent », a posé les fondations des éditions de La Volte ?

Alain DAMASIO : Mathias ECHENAY seul aurait la vraie réponse mais il est sûr que notre rencontre, c’est d’abord celle de Mathias et du manuscrit de la zone, en juillet 1995, alors qu’il remontait de Biarritz vers Paris en 12 heures de voiture !

Mathias a été longtemps mon seul contact, et encore était-il lointain, avec le milieu de l’édition. C’est lui qui après avoir fait le tour des éditeurs de la place, tous refusant le roman, m’a fait rencontré Olivier GAINON, fondateur des éditions Cylibris, qui l’a accepté, publié et défendu sept ans dans les 50 points de vente de Navarre qui ont bien voulu accepter de le mettre sur les tables !
Lorsque j’ai écrit « La Horde », ensuite, Jacques CHAMBON a tout de suite été enflammé par le livre, mais la mort l’a fauché subitement et là encore, hormis Mathias et Olivier, personne n’a voulu d’un manuscrit qui à 98%, est le même que celui publié par La Volte et a eu le succès que vous savez. Des éditeurs aussi respectés que Marion MAZAURIC ou Gilles DUMAY l’ont tout simplement refusé, la première par saturation de projets et manque de temps pour le lire, le second sur la base d’un carton que j’ai conservé où il stigmatisait « l’abomination stylistique », « une bouillie d’idées parfois formidables »...

À ce moment-là, je n’avais pas d’éditeurs et j’avais toutes les chances de n’en avoir jamais, quels que soient les cris d’orfraies poussés par ceux qui n’imaginent pas ce livre rester dans les limbes ! La vérité est pourtant simple [et elle pousse à se demander combien de bons manuscrits doivent ne jamais passer la barre de l’édition, ça fait froid dans le dos] : sans Olivier et surtout sans Mathias, qui a créé La Volte pour publier « La Horde », pas de horde et pas d’accès élargi aux librairies pour « La zone du Dehors » qu’il avait toujours rêvé de rééditer. Bref, oui, « La zone du dehors » est bien à la fondation de la Volte, à la fois dans les faits, pour le nom et sur le plan politique !

CC : Pourquoi cette réédition, alors que le volume original, chez Cylibris, est encore disponible ?

Alain DAMASIO : L’édition de La Volte est différente car j’ai modifié, aéré et dynamisé les quatre premiers chapitres et réécrit des segments du livre un peu partout pour l’améliorer encore. Cette réédition, c’est d’abord une volonté de Mathias, qui pense que ce livre, malgré ses défauts de premier roman que j’ai essayé de corriger [trop touffu, trop didactique par endroit, trop engagé, etc !] mérite la diffusion qu’a eu « La Horde ». Pour moi, c’était l’occasion de replonger dans mes 25 ans et d’élever le niveau du livre comme un peintre qui reprend sa toile, approfondit les teintes, redessine certaines zones... Et c’était aussi l’occasion d’offrir une vision filmique du livre, grâce au DVD.

CC : Dans « La Zone », la "volution" s’accompagne, littérairement, d’une tentative de révolution textuelle. Le langage y tient une place essentielle. Le langage vous semble-t-il avoir un rôle de modélisation sociale, politique ?

Alain DAMASIO : La question est évidemment très belle... mais elle est immense ! Comment dire ? À l’évidence, en tant que vecteur premier de l’échange social, le langage structure notre rapport aux autres et d’abord, notre rapport à nous-mêmes, comme l’a posé Lacan. Il modélise notre façon d’être et de vivre ensemble, qui est l’essence du politique. Il n’y a aucune neutralité par exemple, dans l’émergence d’internet dans les échanges, dans l’importance croissante du chat, du mail, des forums, des blogs : tous ces phénomènes redonnent une importance au texte, à l’échange par le texte et encodent une novlangue texto qui pioche à l’abréviation, à la phonétique, aux expressions idomatiques nerds ou geeks qui est riche parfois, parfois pathétique.
Ce que je ressens, c’est que le langage, toujours pour prendre l’exemple du web, informe le lien, il articule nos relations humaines, telles qu’on les vit au quotidien : il lui donne leur forme, qui est distanciée, virtuelle, coupée, qui est très « cérébrale » et connective et implique par exemple le recours aux smileys pour nuancer, tempérer, faire passer l’humour ou la tristesse que les mots écrits rapidement ne peuvent rendre. Paradoxalement, c’est un recul du non-verbal au quotidien, qui se retrouve surinvesti dans les fêtes, par compensation ou dans le culte des photos et des vidéos.

Pour revenir à « La Zone du dehors », la volution expérimente, c’est vrai, une forme de révolution textuelle, surtout dans la manière de mener le discours politique, au cours notamment des réunions militantes ou des AG. Cette manière neuve, c’est la polyphonie. C’est cette façon de générer une parole collective, éclatée en plusieurs voix et pourtant unie en faisceau, à trois, quatre, cinq personnes - l’une initiant le thème, l’autre relayant, le troisième lançant une fusée (sorte d’aphorisme percutant), afin d’arracher au discours politique ce monopole accordé au parleur unique. On est très proche d’un bœuf rock ou jazz, d’un concert a capella, sauf que les paroles sont clairement politiques et que l’enjeu est de changer le monde, pas de faire passer aux gens un bon moment ! Cette révolution, on la retrouve dans les clameurs qui sont des slogans poétiques, ouvre-crâne, qui sont « des mots de passe sous les mots d’ordres » selon l’expression splendide de Deleuze et qui sont là non pas pour contrer l’acharnement publicitaire quantitatif, mais pour le percer, en lézarder les murs d’inscription, offrir une autre voix qui libère et n’impose plus.

Comme beaucoup de militants aujourd’hui à l’extrême-gauche, chez les altermondialiste et les libertaires, je crois à la force et à l’efficacité du multiple. Je crois à des mouvements qui ne sont plus ni mono-orientés ni hiérachisés, ni même structurés par des règles acceptés par tous, mais qui se forment et agissent par projet, pour des actions concrètes, et qui refusent par conséquent le chef unique élu, l’homme auquel on délègue ses pouvoirs, qui fonctionnent par mandat tournant et avec de nombreux porte-parole libres. Un bel exemple en ce moment, c’est José Bové et sa vingtaine de porte-paroles de toute sensibilité quand chez Sarkozy, deux personnes ont le droit de s’exprimer au nom du nabot.

La zone du dehors tente d’incarner cette foi dans le multiple, dans l’auto-organisation, par le recours à la polyphonie narrative, qu’on retrouve aussi dans la Horde : pour moi, la réalité ne peut se dire d’une tête et d’un cœur, elle doit être multi-portée, polynarrée, collective.

CC : Dans la Zone, vous sentez-vous proche de Capt, tête pensante de la Volte ? De Slift, plus violent et radical ? De Kamio, l’intellectuel ? Ces personnages tiennent-ils juste du procédé littéraire, permettant de compenser et contrebalancer les solutions possibles, ou sont-ils le triptyique qui se bouscule dans votre tête ?

Alain DAMASIO : Ils sont vraiment le tryptique qui m’éclate et me déplie sur trois volets. Ils incarnent trois polarités, trois pulsions que je porte toujours en moi et qui, toutes trois, me paraissent indispensables. Captp est inspiré de SARTRE dont c’est la transcription du nom en russe, Kamio est l’humaniste CAMUS et Slift pourrait être membre d’Action Directe.

Dans notre France pacifiée qui n’a pas connu de guerre depuis 60 ans, la violence paraît archaïque pour lutter contre les monstruosités du système néolibéral. Elle est pourtant sans doute nécessaire : violence contre les biens, contre le droit de propriété scandaleux, avec des squats à ouvrir de force, révolte physique lors d’arrestations de sans-papiers : cette violence là est saine, c’est celle d’un Slift dans le roman. J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui passent à l’acte, qui incarnent ce qu’ils pensent car moi, je n’ai su que faire un livre et agir localement. Ce qu’a fait Action Directe était à la fois courageux, cohérent et ciblé, dix fois plus que tous les attentats aveugles auprès d’innocents qu’on a connu depuis. Naturellement, on peut trouver la méthode contre-productive (elle l’a été) et se scandaliser de la mort du Général Audran si l’on oublie qu’il était responsable des ventes d’armes de l’État Français et à ce titre, le premier responsable de milliers de morts. Mais cette violence là, larvée, cachée, elle scandalise moins qu’un cadavre en France dont on interroge la femme et les petits-enfants... Je tente de montrer cette manipulation par l’horreur médiatisée dans la séquence de la fillette : au nom de deux jambes coupées qui seront d’ailleurs réparées, on impose à 7 millions de personnes une atteinte quotidienne forte à leur liberté de circuler. C’est l’effet vigipirate et toutes les stratégies sécuritaires soft qui nous bouffent la vie à partir d’une gestion subtile des petites terreurs quotidiennes.

CC : Vous êtes un des rares auteurs contemporains à pousser l’idée utopique jusqu’à sa réalisation concrète. Néanmoins, la dernière partie du livre, qui voit la naissance de cités utopiques, vous paraît-elle une solution toujours aussi satisfaisante, ou votre modèle de la cité idéale a-t-il évolué ?

Alain DAMASIO : J’avoue que j’aime beaucoup les deux derniers chapitres du livre et la volution utopique concrète qu’on y voit se dessiner. Après dix ans, c’est la chose qui me plaît sans doute le plus dans le roman, avec ma lecture zoologique de l’humanité urbaine se dévitalisant dans un monde trop anthropisé. Dans l’absolu, aucun modèle utopique ne peut être satisfaisant s’il est décrêté, conçu puis imposé. Tout modèle doit être immanent, sortir de façon naturelle, et souvent longue, du collectif, des groupes humains qui le portent. Par exemple le Chiapas, par exemple le mouvement RESF en France ou les modes collectifs qui émergent en Ardèche, dans la Drôme à partir d’un mode de vie rural très libre où la qualité de vie et la solidarité dominent. Suggérer des modèles est un rôle possible pour un écrivain de science-fiction et j’ai essayé de faire mon boulot en proposant plusieurs idées applicables, en tout cas empoignables, appropriables : l’idée des clameurs, de la polyphonie des discours, l’idée des Périodiques, ces relais humains de l’information qui se baladent comme des troubadours dans les villages et t‘informent de ce qui s’y passent, font le pont, le lien ; l’idée d’un modèle de dynamique collective qui serait fondée sur le dissensus et sa résolution, à travers trois groupes de gens, les Terreurs, les Ouvreurs et les Liants, dont le rôle changerait chaque mois : une forme de mandat tournant. Avec, derrière tout ça, une prévalence donnée à l’autogestion évidemment et une refonte du système d’échange qui limite ou annule le recours à l’argent.

Ce que je me reproche, c’est d’avoir été trop peu imaginatif encore, de n’avoir pas su inventer plus de choses. Je crois qu’on manque de modèle à expérimenter, de tentatives originales et c’est à nous, en SF, d’offrir des pistes, d’imaginer comment ça pourrait être, se développer. À ce titre, le très beau projet de Jean-Marc LIGNY sur l’Utopie, que la Volte va sans doute porter, est une initiative magnifique pour mobiliser les auteurs de SF sur autre chose que notre mission classique d’être des Vigies du Pire, des Cassandre de la Catastrophe Prochaine. Bref, grâce à Jean-Marc, peut-être va t-on enfin imaginer le meilleur pour l’espèce humaine !



CC : La réflexion politique, dans la Zone, ne suit pas un parcours linéaire : exposée avec vigueur dans le chapitre "Le Clastre", elle est discutée, contrebalancée, presque renversée par la discussion avec le Président A, en milieu d’ouvrage. Concrètement, êtes-vous un véritable "volté" ou avez-vous un discours nuancé sur la société ? Ou les deux ?


Alain DAMASIO : Beaucoup de lecteurs m’ont dit : tu sais Alain, le plus convaincant dans ton livre, c’est le Président A ! Évidemment, ça me fait hurler et je le vis comme un échec, même si créer un « méchant » aussi crédible est intéressant. Alors, suis-je un vrai volté ? Oui et non ! Oui dans le sens où, plutôt qu’une lutte haineuse et arc-boutée face aux pouvoirs, j’essaie de développer une vie vraiment libre, joyeuse, où la part créatrice est fondamentale et j’espère, communicative, contaminante sur mon entourage. Non, dans le sens où mon rayon d’action est encore trop artistique et intellectuel et ma présence pas assez concrète, pas assez incarnée dans des luttes de transformation. Je suis ce qu’on appellait avant un compagnon de route de l’extrême-gauche, mais pas un acteur comme ma copine l’est par exemple - elle qui sauve des sans-papiers, retourne des rapports de force et éduque chaque jour des gosses à la diversité, à l’ouverture au monde et à la liberté. Ça, j’admire.

CC : Les insuffisances du modèle démocratique telles que vous les relevez dans la Zone vous paraissent-elles encore d’actualité, sinon pires ?

Alain DAMASIO : Le problème de la démocratie, c’est qu’en postulant la liberté de chacun, elle ne peut tenir la société, l’empêcher d’éclater dans tous les sens, bref assurer sa relative cohésion qu’en doublant cette liberté d’un contrôle étendu de tous par tous ! Sont donc d’actualité, et pour longtemps, cette frénésie du contrôle [caméras, géolocalisation, contrôle des déplacements, des produits, des corps], l’individualisme, la perte des liens collectifs, l’érection de l’évaluation comme principe cardinal de gestion des corps sociaux, la montée d’une logique délétère du posthumain avec nanotechnologies et technogreffes en embuscade, lesquelles vont rapidement vider l’humain de ses forces et de sa moelle. Je ne crois pas qu’on aille vers le pire - le pire n’est jamais sûr. Par exemple, la prise de conscience écologique est en cours, on en doit une partie aux auteurs de SF d’ailleurs, mais aussi à des personnalités courageuses, et à des réseaux militants constants, pugnaces, sans cesse sur la brèche auquels les citoyens devraient verser chaque année une taxe pour l’amélioration à long terme de nos conditions de vie qu’ils permettent en se battant !

Ce que je sens, mais c’est indémontrable, c’est une montée profonde, inexorable, de la facilité, une dévitalisation progressive des existences qui fait que l’homme occidental, l’animal-homme, est en cours d’effondrement. Il déchoit et il déçoit. Ça n’aura rien de spectaculaire, on va simplement vers une déchéance molle, une liquidation tranquille des corps et des énergies, des modes de vie light et désintensifiés, une perte massive d’adhérence au monde. Comme dit Baudrillard, c’est la société tout entière qui est frappé d’un syndrôme d’effondrement des défenses auto-immunes, l’homme ronge l’homme et s’autoinfecte. Et je ne parle pas de maladies connues, je parle d’un rapport au confort et à la sécurité qui nous tue à petites doses douces. Quand on dressera la tombe géante de l’espèce humaine sur le Désert de Gobi, les fennecs liront cette épitaphe : « Pour votre confort et votre sécurité ». L’humanité s’est construite et élevée dans et par le combat contre le hors-humain, par les rapports tissés avec ce hors-humain aussi - et c’est ce combat qui aujourd’hui s’efface. Dans un monde anthropisé, l’énergie n’a plus de point d’application. Elle se retourne contre elle-même. Il n’y a plus de chaos extérieur où puiser ses forces et duquel apprendre. Le dehors, les dehors, sont devenus une zone. Notre jeunesse se construit dans Second Life, dans des univers virtuels ultrariches mais autogénérés et infiniment trop humains. Il n’y a plus de dehors. Les fenêtres ouvrent toujours sur d’autres salles et d’autres fenêtres. A copy of a copy of a copy, comme dans Fight Club...

CC : L’utopie suppose généralement un idéal. C’est aussi le cas de la démocratie. Pensez-vous que l’idéal soit par essence irréalisable ? Que pourrait-on proposer à la place ?

Alain DAMASIO : J’ai envie de te prendre l’exemple de l’Éducation nationale en France qui est particulièrement révélateur. Il se trouve en outre que mon amie est prof de Français et militante CNT [anarchosyndicaliste] pour l’éducation. L’idéal français d’une éducation pour tous est clairement une utopie absolue : il suffit d’entrer dans n’importe quelle classe de collège pour mesurer l’hétérogénéité extraordonaire des statuts sociaux, culturels et économiques des gamins qu’un prof doit éduquer. Pourtant, peu ou prou, malgré des attaques incessantes, ils y arrivent, un certain nombre de profs y arrivent et incarnent, au jour le jour, sous les quolibets des parents démissionnaires et des politiques « y a qu’a » l’utopie rêvée par la République.
Moi je trouve ça magnifique.
Attention, l’école est en crise, la violence est latente, les classes sont de plus en plus difficiles à tenir à cause du délitement de l’autorité parentale, de l’individualisme croissant, d’un respect qui n’est plus dû mais à obtenir de chacun (mais pourquoi pas ?), reste que l’idéal démocratique d’une école pour tous est l’horizon et que cet horizon tracte et guide le travail de chaque prof.

Pour te répondre donc : l’utopie n’est pas réalisable, mais elle est constamment et chaque jour, à réaliser, elle est l’horizon, sauf que cet horizon est concrètement un sol aussi, sur lequel appuyer chaque jour ses pratiques et ses pas. En ce sens, le modèle a une valeur si ce modèle se veut avant tout un modus vivendi, une façon d’être et de faire. Importe moins les modèles que les modes d’action, les façons de faire, la pédagogie concrète qui peut être en elle-même autoritariste et cassante ou libératrice et déployante, en dehors de tout contenu enseigné. On enseigne ce qu’on est d’abord. Et c’est pareil pour un livre : on ne transmet pas un contenu sans faire passer d’abord un style, un rythme, des cadences, une vitalité virale.

Ce qui manque à la démocratie moderne, ce qu’on pourrait, très modestement, proposer comme horizon, c’est comme l’avait suggéré Guattari, une forme de métamodélisation dissensuelle.
Ça y est « Damasio fais son Dantec », tu vas me dire ! En fait, l’expression très pompeuse a un sens précis : dans un univers où chacun se réclame libre et doit l’être, le dissensus est inévitable. Quand tu réunis dix gus ou 60 millions de personnes autour d’un projet, tu as à l’évidence des choix et des envies différentes. Ce qu’il faut, c’est trouver des modèles, des cadres, des façons d’articuler le fait de ne pas être d’accord, le fait d’avoir ces désirs et ces pratiques différentes. Et ça ne s’obtient pas par le vote ou par le consensus forcé ou mou, ça s’obtient en tentant de coordonner, d’agencer ces « pas d’accord » ensemble sans les réduire ou les écraser. Évidemment, c’est très difficile, c’est comme créer à deux, trois ou quatre, ça implique de générer des modèles adéquats à chaque conflit, à chaque tension, ça implique un respect de l’ennemi aussi. Mais pour moi, c’est la voie : des modèles de dissensus dynamiques qui articulent les divergences.
Alors au-delà, pour les tronches, les futurs Deleuze, les Benasayag ou les Guattari, oui, on peut tenter de « métamodéliser » ça, de trouver les schémas abstraits de ces modèles possibles. Ce serait une avancée splendide de la démocratie, une tâche du niveau de celle de Marx quand il a réussi à penser le capitalisme émergent de son époque. Je crois pourtant que ça avance à l’extrême-gauche là-dessus, chez les alter notamment. La nouvelle génération anar me semble féconde aussi. Et ces gens-là sont trop intelligents pour prétendre proposer un « autre » modèle. Ils préfèrent travailler à modeler ce que vivre avec les autres pourrait être.

CC : En postface du livre, vous dites admirer les personnes capables d’opérer une révolution "agissante", contrairement à la vôtre qui est "intérieure". Malgré tout, vous arrive-t-il "d’agir" politiquement ?

Alain DAMASIO : J’ai milité jeune pour Amnesty, j’ai fait un crochet au Parti Humaniste, je vote à l’extrême-gauche, je signe pétitions et je manifeste comme beaucoup, je suis actuellement sur un livre de microsociologie sur l’engagement aujourd’hui, qu’on mène avec Fabrice COLIN, je suis attentivement les mouvements sociaux mais je ne peux pas dire que je sois militant ni que j’agisse politiquement. Je suis au mieux - et si les gens trouvent dans mes idées des armes pour agir - un agitateur de pistes et un ouvreur de fenêtres. Et dans tout ce que je lance en matière de projet collectif, j’essaie d’être fidèle à mes rêves et d’articuler ces dissensus dont je parle. Je fabrique des micromodèles joyeux, partageurs, c’est ma façon de faire de la politique à mon niveau.

CC : Comment est née cette idée du DVD bonus, et comment avez-vous conçu ce qui se trouve dessus ?

Alain DAMASIO : L’idée est venue de Ludovic DUPREZ qui avait lu « La Zone du dehors » et qui m’a contacté en 2005 avec l’envie très forte de faire du roman un film. Évidemment, le projet est titanesque car la plupart des scènes nécessitent de l’image de synthèse et l’équipe qui a pris en main et au corps ce projet n’a que ses mains justement, son cerveau et son courage dans un univers où sans fric ni CV, il est très difficile d’être suivi et de produire une œuvre.
Pour les aider à accéder à un début de visibilité et parce que je suis convaincu qu’aujourd’hui, les médias artistiques doivent métisser, le livre doit cesser d’être sacralisé et isolé, on a décidé de faire ce Disque Volté Déjeté, comme un premier pas vers le long métrage ! Le résultat est aussi baroque, inachevé et touffu que le projet lui-même, c’est un authentique work in progress avec beaucoup de pistes explorés, d’essais, de décors en 3D, de tentatives chromatiques, d’expérimentations sur le statut hétérogèbne des images, beaucoup d’humour aussi, parfois involontaire ! Mais je trouve ça riche, ça aide à déployer l’univers du livre en vision, ça offre un prolongement précieux à mes petits tas de lettres !

CC : Peux-t-on en savoir davantage sur les [nombreux] projets d’Alain DAMASIO : que deviennent « Les furtifs », le « Phare-Ouest », la trilogie BD « Terreaux » ?

Alain DAMASIO : Houlà, nombreux, c’est beaucoup dire ! J’essaie surtout d’accumuler des graines, comme les écureuils, pour pouvoir écrire trois ans sans avoir à travailler en parallèle et ça demande du temps.
Les furtifs, c’est évidemment le grand objectif, ça mûrit en moi, ça s’installe...
Phare-ouest est devenu « So phare away » une nouvelle qui sera publiée dans Galaxies en mai et dans laquelle j’ai tenté de renouveler la narration par des séquences de nappes textuelles qui se lisent de façon non linéaires. J’ai pas mal pédalé et la nouvelle a beaucoup de défauts mais elle ose quand même des choses prometteuses, que je développerais de façon plus fine pour les Furtifs.
La trilogie Terreaux est dans les cartons pour l’instant. Boris JOLY-ERARD, avec qui je l’ai conçue et qui va la dessiner, fait un beau projet chez Casterman d’abord et s’y met ensuite.
< br> Sinon, avec Fabrice COLIN, on tente l’expérience d’une série-télé à base fantastique, destinée à France 3. C’est en cours et c’est pour nous une école âpre de la mécanique du récit, mais qui nous apprend énormément...


A VOIR AUSSI :
> Le site de l’éditeur La Volte
> Le site de la Zone


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de Damasio Alain [et d'autres critiques]

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