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Roman-concept, roman-quête, à plus d’un titre "La Horde du Contrevent" est un roman hors norme. Le voyage à contre-vent des 23 membres de la horde ébourrifera bien des lecteurs tant rien ne nous y avait préparé jusqu’ici, en SF francophone...

Rencontre avec l’auteur et le compositeur qui a accompagné sa prose - car "La Horde" est aussi un roman-musical...


- Le Cafard cosmique : D’où vient l’idée d’un monde balayé par le vent ?

- Alain DAMASIO : D’une nouvelle de Ray BRADBURY qui s’intitule « la Pluie ». Je l’avais lu en 1997 et j’avais été impressionné par la simplicité brutale du thème [un escadron qui marche sur Vénus à la recherche d’une coupole solaire où s’abriter et qui subit une pluie absolument diluvienne, terrifiante]. J’étais séduit par l’idée d’axer un récit sur un élément, sur sa prégnance, sa force récurrente. Et le vent m’est venu, et aussitôt l’idée d’une horde le remontant, comme un fleuve, jusqu’à sa source, du combat quotidien que ça impliquait, j’ai visualisé des formations de contre en goutte d’eau, des techniques propres, des fonctions pertinentes, puis après plus rien pendant un an. Ça maturait...

- CC : Pourquoi cette logique d’un texte à plusieurs voix ? ?

- AD : La Horde fonctionne avec sept à huit narrateurs réguliers, dotés d’un style propre, d’une syntaxe spécifique, avec des registres et un vocabulaire différents, une appréhension physique du monde... Je monte effectivement à 22 narrateurs lors d’une scène du livre autour d’un siphon circulaire qui absorbe un lac ! J’avais déjà utiliser ce mode de narration pour "La Zone du dehors", mais j’en pousse et j’en approfondis la logique bien plus loin dans la Horde. Quand j’ai présenté le projet à Jacques CHAMBON, il a été très impressionné mais il voulait réduire les narrateurs à trois personnages voire à un seul ! En fait, tout mon entourage trouvait ça à peine croyable, trop ambitieux, infaisable ou doutait sans me l’avouer... Et puis j’ai commencé le roman, avec dix narrateurs au premier chapitre, des fiches personnages très fouillées, j’ai travaillé énormément sur la distinction des longueurs de phrases, des périodes, le style ondulant de la sourcière, l’argot percheron de Golgoth, la probité courte de Pietro, etc. Et tout le monde, je crois, est tombé sur le cul à la lecture du résultat ! Je ne sais pas s’il existe en SF un projet de cette ambition stylistique, pour tout dire, c’est assez unique ! Alors, évidemment, oui, ça peut paraître prétentieux, trop complexe ou fou, mais je crois sincèrement, aux réactions des premiers lecteurs et des premières critiques qui sont excellentes, que le pari est réussi. La fluidité est au rendez-vous, on passe d’une tête à l’autre, d’un corps à l’autre sans perdre le fil du récit, on rebondit, ça dynamise l’action. Cette narration polyphonique est vitale pour moi, elle seule me permet d’entrer en immersion, en apnée dans mes personnages et de créer un univers introspectif tissé, un tramage collectif qui était indispensable à la Horde qui est avant tout l’aventure d’un collectif de combat. Il y aussi une raison philosophique : la réalité ne peut à mes yeux être dite d’un seul esprit, d’un seul axe de caméra, elle est nécessairement multiple, éclatée, proliférante. C’est le tissage des perceptions qui recompose le réel, lui restitue sa richesse.

- CC : D’où vous vient l’envie des expérimentations formelles comme l’écriture du vent et les symboles des personnages ? ?

- AD : Sans doute de MALLARME, que j’ai beaucoup lu et étudié, qui est l’écrivain que j’admire le plus et dont « le coup de dés » reste pour moi un chef d’œuvre en extrême écriture. Mais aussi des expérimentations actuelles en poésie contemporaine, de la typoésie et du lettrisme où l’on revient à une forme de magie physique, immédiate des lettres et des signes. Une lettre seule, un f par exemple ou une parenthèse, une apostrophe, parlent. Elles ont un corps, une verticalité, un étalement, on peut définir un personnage à partir d’un oméga qui est une goutte sur deux pieds, comme le traceur de la Horde. L’expérimentation en roman est trop rare à mon sens. Il faut qu’elle ait naturellement un sens, qu’elle serve le récit et dans ce cas, on accroît la puissance imaginaire du texte. Je reste dubitatif sur un discours dominant qui voudrait découpler récit et style, bonne histoire écrite avec un mauvais style, etc.

BRADBURY n’est aussi grand que parce qu’il insuffle une poésie et une émotion unique à ses scènes, son style démultiplie, étoffe, élargit l’imaginaire qu’il invoque. DICK, qui est sans doute le plus impressionnant en terme d’idées pures, je le trouve handicapé, trop court parfois, en raison d’un style sec, peu porteur de sensations physiques. Travailler sur le style, mener à bien des recherches formelles n’est pas se faire plaisir, c’est accroître l’intensité des univers qu’on suscite, leur offrir une couleur et un son, une odeur et un poids. L’exemple le plus brillant en France reste Antoine VOLODINE. Mon ambition est d’écrire de la SF avec un style qui n’ait pas à rougir face aux meilleurs textes actuels de littérature blanche. La SF n’a pas à être sous-écrite ou baclée. Elle se dévaloriserait.

- CC : Vous avez écrit « La zone du dehors » il y a déjà quelques années, « La horde du contrevent » a-t-elle un rapport avec votre roman précédent. Est-ce là encore un texte politique ? ?

- AD : Rien n’est plus dissemblable en terme d’univers que les deux romans. « La Zone du Dehors » était ouvertement engagée et clairement libertaire ; je l’avais conçu à 22 ans comme un bréviaire de combat pour ce que j’appelle la volution [c’est-à-dire une révolution sans ressentiment, délivrée de la rancœur ordinaire du militantisme revanchard et piégé, une révolution qui invente, alterne, offre]. J’ai essayé de donner une réponse approfondie - épaulé par FOUCAULT, DELEUZE et SARTRE- aux pouvoirs insidieux qui anesthésient nos démocraties occidentales.

« La Horde du Contrevent » est une quête collective et polyphonique où la dimension politique est vécue de l’intérieur, en acte. Pour oser un raccourci, la zone est un livre politique, la Horde est davantage une « polytique » qui pose avant tout la question du lien humain.

Plus profondément, la Zone cherchait à répondre à cette question lourde : comment se révolter, à la charnière du siècle, contre une nouvelle forme de pouvoir qui opère sur les corps et les esprits pour les dévitaliser, les désentifier, les affadir ? Comment libérer les forces de vie partout où elles sont emprisonnées ? La Horde poursuit à sa façon en se demandant « Qu’est-ce qu’être en vie ? », être réellement vivant. Ma réponse, au fil du livre, immanente, serait : être en vie, c’est être en mouvement et c’est être lié. En mouvement, c’est à dire capable de s’autodifférencier, de muer, d’oser des métamorphoses quotidiennes, sensuelles ou intellectuelles, créatrices, trouver une agilité intestine, s’ouvrir, progresser par hétérogénèse, en s’associant le neuf, l’inouï, l’inconnu... Et être lié, c’est être lié aux autres, hommes, femmes, enfants qu’on croise, espèces vivantes, chats et arbres, mer ou montagne, trouver un art du tissage, une polyphonie textile qui soit généreuse, qui donne et fasse circuler.

Ce qui reste clairement politique dans la Horde, c’est le privilège accordé au combat et au vitalisme. Rien ne vaut que ce qui s’obtient par le combat. C’est une leçon nietzschéenne. Le roman doit beaucoup aux trois métamorphoses du Zarathoustra. Passer du « tu dois » propre au chameau qui porte les valeurs établies de son siècle au « je veux » du lion qui s’affranchit et veut créer ses propres voies, puis au « je crée » de l’enfant, l’enfant-joueur, inventeur, la « roue qui tourne d’elle-même ».

- CC : On sent bien une réflexion aussi bien philosophique que politique dans vos livres, à ce titre, vous prenez une certaine distance vis-à-vis de ce qu’on appelle "Littérature de l’imaginaire" au sens premier. Des commentaires ? ?

- AD : Je suis foutrement mal placé pour tenter une analyse des littératures de l’imaginaire puisque je lis extrêmement peu et essentiellement, oui, de la philosophie. J’ai lu presque tout NIETZSCHE et tout DELEUZE, je connais très bien la philosophie de FOUCAULT, SARTRE a formé ma pensée de la liberté ontologique. Je trouve magnifique le terme de « littérature de l’imaginaire » et je m’y reconnais complètement, au sens le plus naïf du terme : imaginer. À une époque où la mass-médiatisation des signes et des valeurs est si intense qu’elle génère des « copies qu’on forme », des personnalités patchwork, « peinture bariolée de tout ce qui a jamais été cru » comme le dit NIETZSCHE, pouvoir s’abtraire de ces répétitions, de la reprise du déjà-fait, déjà-vu, déjà-lu, est en soi un acte politique fort. Imaginer, alors qu’on te sature d’images, qu’on enfourne et bloque dans ton cube d’os plus d’images que tu n’en pourras jamais regarder, savoir encore s’aérer le cube, inventer, je trouve ça précieux au plus haut point. Pour moi, les littératures de l’imaginaire sont les plus aptes à proposer aujourd’hui une autre vision du monde , des modèles alternatifs, des ouvertures sur de nouvelles possibilités de vie ; elles sont politiques par construction, par ambition, par nécessité. Elles permettent aussi des avancées narratives, typoétiques ou stylistiques, une liberté énorme. Le problème des genres et des classifications fait toujours royalement chier les auteurs ; c’est un problème d’éditeur, de diffuseur ou de critique. Toute œuvre habitée échappe au quadrillage préexistant des genres, en sort ou les fusionne.

- CC : A qui s’adresse ce livre ? ?

- AD : À tout le monde évidemment : lecteurs de SF comme de fantasy, de littérature blanche ou de poésie, de philosophie ou de sciences humaines, gros ou petits lecteurs, femme ou homme, tout âge, religion, tournure d’esprit... Il est dédié plus secrètement à ceux qui se battent, qui ont fait de leur vie un combat contre la neuvième forme du vent en eux : à savoir la fatigue d’être, le dégoût ou la paresse. C’est un livre que j’aurais pu intituler, pour rigoler, « essai sur le courage ». Il m’a demandé un travail énorme de recherche et de construction, une forme de courage persistant sur plusieurs années, avec beaucoup de solitude surmontée.

- CC : « La horde du contrevent » est un livre, mais aussi un disque. Quel est le processus de création d’un tel "objet" et sa finalité ? ?

- AD : Le livre a été élaboré en premier, avec une matière complexe, accumulée sur sept ans, dont une partie seulement se retrouve dans le roman. Arno, le compositeur, est venu ensuite, il a travaillé sur le manuscrit final, en y apportant son imaginaire sonore, bruitiste, musical, rythmique. Nous avons d’abord chercher une cohérence par forme de vent ou par personnage, mais ça s’est vite révélé artificiel puisque c’était d’abord les scènes, des scènes poétiques précises, qui inspiraient Arno, et aussi une ambiance, ce monde de plein vent, cet horizon immense à parcourir, qui résonnait en lui proche du western, proche aussi de sons africains ou australiens.

Le processus de création s’est déroulé avec une fluidité très agréable, des recherches plutôt riches, des zig-zags, on a fonctionné par échos, écoutes croisées, j’ai amené des éléments textuels, Arno complexifiait sans cesse ses nappes, ajoutait des instruments bruts [harmonica, guitare slide, bouzouki, etc], donnait du grain puis simplifiait. Il a mis plusieurs mois à maquetter des plages très soutenues, instrumentales et sans voix puis est venu le temps des voix, des textes chuchotés, lus, glissés dans la trame.

La finalité d’un livre-CD, mais je parle en tant qu’auteur, Arno dirait certainement autre chose, est d’offrir une forme d’accès viscérale, direct, très physique, à l’univers littéraire. La force de la littérature, qui est aussi sa limite, est qu’elle est un art du cerveau pur : le langage est un vecteur abstrait, magnifiquement polymorphe, qui recompose la sensation, la redonne transitivement. La musique ou l’illustration, au contraire, parlent à la sensation directement, à fleur d’oreille, en bord de rétine, de façon immanente, elles offrent un court-circuit physiologique qui intensifie la perception de l’univers. Le livre-CD apporte donc une forme de stéréo sentie/mentale, une immersion plus poignante dans l’univers éolien.

- CC : Comment avez-vous mis en musique le texte ? ?

- Arno ALYVAN [le compositeur] : Il ne s’agissait pas de reprendre le texte et de lui faire dire la même chose sur le disque, d’ou le peu de lectures. Il était important de conserver le rôle premier de la musique, à savoir un prolongement de l’imaginaire, de l’univers développé dans le livre. Des passages ont été intégrés au disque parce qu’ils sont poétiques et peuvent être écoutés dans un autre contexte que celui du livre, qu’ils peuvent générer un imaginaire différent de celui proposé à la lecture. D’ailleurs les voix ont été enregistrées assez spontanément. Par exemple, je me suis servi de passages enregistrés par Alain chez lui, dans son contexte, de ma femme lisant au lit pour la première fois tel ou tel passage. L’idée était donc de se servir de segments de lecture pour les intégrer à la musique, et non l’inverse.

La musique et les ambiances étaient prêtes avant l’enregistrement des voix. Les lectures ont été faites à part, et ensuite on a superposé tout simplement, en redécoupant parfois des segments pour les intégrer rythmiquement au titre. Un titre comme le Cappizzano [ragga chanté], a été travaillé comme une chanson, en reprenant le texte et en travaillant une mélodie sur l’instrumental qui était déjà prêt, mais de la même façon, celui qui chante avec moi a découvert le texte le jour de l’enregistrement !

- CC : Y a t’il un mode d’emploi du CD ? Avant, pendant, après le livre ? ?

- AD : Aucun ! Avant suscite l’envie de découvrir, pendant l’accompagne et y fait écho, après permet de rester dans l’univers ou d’en prolonger les effets. L’album vaut pour lui-même, il s’écoute assis, couché, dans une voiture, debout, en mangeant ou en faisant l’amour, il porte sa propre charge émotionnelle ! La BO est comme un univers parallèle au mien, un univers ami, superbe, dans lequel je viens poser mon vaisseau quand j’ai envie de matière, de sons, de musique, de rythme audible. J’espère que les lecteurs s’approprieront l’ensemble à leur façon, avec bonheur !

- CC : Quels sont vos projets actuels ?

- AD : Avec Arno, nous travaillons sur un album-univers autour du thème du Phare. Tenter un voyage musical et textuel vers le « Phare Ouest » avec des cow-boys de la mer...

Avec Boris JOLY-ERARD, l’illustrateur de "La Horde", nous avons entamé une trilogie BD intitulée "Terreaux". BD politique sur une Terre devenu un Terrier où des personnages à figure de cochons luttent au sein d’une économie hypercapitaliste où la monnaie d’échange est l’eau.

Avec Olivier GAINON, mon premier éditeur chez Cylbris, nous avons en projet des récits sonores de conception assez neuve, de format court, que Mathias ECHENAY, mon second éditeur devrait commercialiser.

Je réfléchis également à un roman court, que je voudrais poétique, un vrai bijou, que je ne peux pour l’instant évoquer que par son titre : ça s’appelera « Les furtifs ».


A VOIR AUSSI : LE SITE OFFICIEL DE "LA HORDE DU CONTREVENT" D’ALAIN DAMASIO


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de Damasio Alain [et d'autres critiques]

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