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Publié le 04/11/2008

« Alcool » de Poppy Z BRITE

[« Liquor », 2004]

ED. DU DIABLE VAUVERT, SEPT. 2008

Par Olivier

Vous souvenez-vous de Coupable, de Poppy Z. BRITE ?
Il s’agit d’un recueil d’essais et de chroniques, publié en même temps que Plastic Jesus. Le second est la première amorce de la mue littéraire de l’auteur. Plastic Jesus était sympathique, juste sympathique. Par contre, Coupable était beaucoup plus intéressant. Le portrait qu’elle y dessinait d’elle, en filigrane, était des plus fascinants. Et puis comment ne pas avoir de sympathie pour quelqu’un qui photocopie les pages les plus hard du Festin nu pour les glisser dans les autobiographies de Billy GRAHAM et Jerry FALWELL [1] ?


Si quelques textes du recueil Self made man laissaient déjà entrevoir cette mue, il a vraiment fallu attendre l’exquise Petite cuisine du diable pour qu’elle puisse remarquablement s’exprimer. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Alcool achève définitivement de convaincre le lecteur que la nouvelle Poppy est tout simplement l’un des auteurs contemporains les plus incontournables.

Rickey et G-Man sont cuistots et en couple. Ils vivent à la Nouvelle-Orléans, et travaillent à droite et à gauche, sans vraiment gagner leur vie, malgré leur ardeur au travail. Ils ont cependant une grande ambition, celle de créer leur propre restaurant, et de vivre dignement de leur travail. Leur grande idée est de proposer des plats dans la composition desquels on trouvera systématiquement de l’alcool, tant il est vrai qu’on aime rien tant que picoler à la Nouvelle-Orléans.
De l’idée à la pratique, il n’y a qu’un pas, mais il y a surtout de nombreux obstacles. Car fonder son restaurant quand on a une bonne idée mais pas un radis en poche n’a rien d’une sinécure. Alcool va donc nous narrer les embuches successives, les réussites et les échecs de nos deux comparses.

Pour dire les choses en toute franchise, je l’attendais avec un mélange d’impatience et de scepticisme. Impatience, parce que j’aime beaucoup Poppy Z. BRITE, et que sa mue m’a pleinement convaincu. Scepticisme aussi, parce que l’histoire de deux gars voulant monter leur restau ne me paraissait pas palpitante a priori...
A priori seulement.
Tout simplement parce que Poppy sait écrire. Ses personnages sont vraiment remarquables. A tel point que la frontière entre la réalité et la fiction s’estompe rapidement. On a donc rapidement l’impression d’être en compagnie d’amis de longue date, plutôt que de personnages romanesques. Aussi excellent que puisse être Le corps exquis, on n’y a jamais vraiment ressenti cela. Il est vrai aussi qu’il est difficile de voir dans deux tueurs en série cannibales et nécrophiles, un dealer et un écrivain nihiliste et condamné par la maladie des amis de longue date, voire des amis tout court, d’ailleurs. Alcool fait donc plutôt penser à Sang d’encre. On y retrouve le thème du couple, gay en l’occurrence. Mais sans que cela n’ait de véritable importance. Ni communautariste ni militant, le couple est gay comme il pourrait avoir les yeux bleus ou être avoir une passion commune pour la musique classique russe.

Loin cependant de se focaliser sur un couple, aussi fusionnel et attachant soit-il, Alcool offre aussi une magnifique galerie de personnages secondaires, de Lenny à Martin, le cocaïnomane paranoïaque. La figure de son oncle défunt n’est pas sans rappeler le spectre de la défunte qui hante la Nuit de colère de Francis BERTHELOT. On retrouve chez elle comme chez lui une même sensibilité, une même finesse, et le même art consommé de créer des personnages marquants en à peine quelques lignes, qui ne cesseront ensuite de hanter le texte et le lecteur. Comme Francis BERTHELOT encore, elle sait remarquablement entremêler les destins et les passions, et même créer des passages dramatiques d’une remarquable intensité. L’avant-dernier chapitre est, à ce titre, un modèle du genre, à déconseiller aux téléspectateurs de Derrick ou Plus belle la vie.

Mais si Poppy a un immense talent pour créer ses personnages, il ne s’arrête pas là !
Alcool est aussi un formidable roman d’ambiance. Mais une ambiance envoutante à la Lucius SHEPARD [on pense à ce bijou finement ciselé qu’est Louisiana Breakdown ]. Elle fait vivre la Nouvelle-Orléans comme TARDI fait revivre le vieux Paris dans Adèle Blanc-Sec. Sans y avoir jamais mis les pieds, on a vite l’impression de connaitre la ville comme sa poche. Sans non plus être familier de sa cuisine, on a rapidement l’impression d’être un fin gastronome cajun. Poppy ne se prive d’ailleurs pas de quelques piques bien senties contre le fooding et la nouvelle cuisine. Du gombo au poboy, c’est un garanti enchantement pour les papilles.


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Alcool est donc un roman sensuel et sensible. Succulent, il se dévore et se savoure plus qu’il ne se lit. Le doute n’est plus permis : il s’agit bel et bien d’un chef-d’œuvre. La question du genre, en l’occurrence le mainstream, est absolument secondaire, et même sans importance. Alcool est à lire hic et nunc, d’autant que les lecteurs de Petite cuisine du diable auront le plaisir d’y retrouver leur médecin légiste favorite.

A seulement 20 euros pour un chef-d’œuvre de plus de 450 pages, la politique de prix du Diable mérite amplement d’être saluée. Tout en attendant les prochains romans du cycle avec la plus grande impatience. Chômez plus et lisez plus, vous n’avez de toute façon rien d’autre à attendre du gouvernement.



NOTES

[1] Billy GRAHAM est une figure centrale du protestantisme américain. Il est connu pour ses positions conservatrices, ainsi que pour sa proximité avec George W. BUSH. Il l’aurait aidé à sortir de l’alcoolisme et aurait fait de lui un chrétien born again. A sa décharge, on peut aussi rappeler qu’il a combattu la ségrégation. Jerry FALWELL est un télévangéliste ultra-conservateur, figure centrale de la droite religieuse (proche de Reagan et Bush fils). Créationniste fervent, il avait notamment accusé les féministes, les gays et les partisans de l’IVG d’être responsable du 11 septembre, ou encore les Teletubbies d’inciter à l’homosexualité.