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C’est un nouveau venu dans le paysage de la fantasy historique : Alexander C. IRVINE a été salué outre-Atlantique comme l’un des auteurs les plus prometteurs du genre après la parution de son premier roman, « Le Soleil du Nouveau Monde » [« A Scattering of Jade », 2000] Ce récit, qui joue d’un savant mélange entre Histoire et Fiction, mais aussi des ficelles du roman d’horreur, sort en cette fin d’année en France aux éditions Fleuve Noir / Rendez-Vous Ailleurs. Nous l’avons trouvé si étonnant que nous avons voulu en savoir davantage sur son jeune auteur. Donc, interview.


- Le Cafard cosmique : Comment est née « Le soleil du Nouveau Monde », roman qui convoque des éléments aussi disparates que la mythologie aztèque, le grand incendie de New-York en 1835, Edgar POE, le musée BARNUM, le problème de l’esclavage et la Caverne du Mammouth dans le Kentucky ?

- Alexander C. IRVINE : Tout a commencé par une visite dans la Caverne du Mammouth. J’ai fait du treking là-bas, plusieurs fois, et c’est un lieu qui excite l’imagination. [1] Ensuite, j’ai commencé à lire des choses sur l’histoire des grottes, et j’ai découvert qu’au XIXème siècle un couple de momies y avait été découvert, dont la position et l’ornementation rappelaient les rites funèbres méso-americains. Il se trouve qu’au même moment, je lisais une biographie de P.T. BARNUM... et c’est un peu comme cela que tout s’est imbriqué. Le point de départ c’est la grotte et le personnage de Stephen BISHOP.

- CC : Stephen BISHOP est le jeune esclave noir qui, à partir de 1837, a exploré les grottes et en est devenu le guide. Vous en avez fait un personnage du roman.

- A. I. : Son histoire est représentative de ce qu’il y avait alors de meilleur et de pire aux Etats-Unis : un adolescent en esclavage, à qui l’on attribue un travail qu’il n’a jamais fait - guider les gens dans la caverne - qui devient un explorateur reconnu, et même un phénomène touristique international ! On venait alors du bout du monde pour visiter la Caverne du Mammouth, et on voulait Stephen pour guide. Mais il était toujours un esclave. Il a commencé à mettre de l’argent de côté pour acheter sa liberté, avec le projet de s’installer en famille au Liberia... hélas, lorsqu’il a eu l’argent nécessaire, il est mort de la tuberculose...

- CC : Saviez-vous que la Caverne du Mammouth est également le décor d’une des premières nouvelles écrites par H.P. LOVECRAFT, « La bête dans la cave » [« The Beast in the Cave », 1905] ?

- A. I. : Je ne le savais pas. J’ai pas mal lu LOVECRAFT, j’ai particulièrement aimé « Air froid » [« Cool Air », 1926] et « Les Montagnes Hallucinées » [« At the Mountains of Madness », 1936]. Je vais devoir lire « La bête dans la cave ».

- CC : Comment l’intrigue de votre roman s’est-elle développée ?

- A. I. : L’essentiel pour moi, c’était déjà de réussir à écrire un roman, vu que je ne l’avais jamais fait. Et je voulais écrire un bon roman dans lequel on cherche des histoires dans les non-dits des livres d’Histoire. L’intrigue s’est bâtie autour du personnage de Stephen, puis j’ai commencé à lire des choses sur New-York [lors de mes recherches sur BARNUM] et j’ai voulu inclure ce décor-là dans le livre. C’est ainsi qu’est né le personnage d’Archie, qui a pris possession du récit... aux côtés de Stephen.

- CC : Etes-vous un passionné d’Histoire ?

- A. I. : Oui. J’ai passé des mois à faire des recherches avant de commencer à rédiger quoi que ce soit : les thèmes dont nous avons parlé, et aussi l’origine des différentes mythologies des Indiens d’Amérique, l’histoire du journalisme au XIXème [James G. BENNETT et le NY Herald Tribune...] Ensuite tout s’est assemblé. Je ne connaissais rien des Aztèques, et évidemment pas un mot de leur langue, le Nahuatl [sauf des mots empruntés qui persistent aujourd’hui, comme « chocolat », le plus connu !] Je me souviens qu’un jour, en voiture, je rêvais de mettre la main sur un dictionnaire Nahuatl-Anglais... et j’en ai découvert aussitôt après, en solde à 1 $ dans une librairie.

- CC : La quatrième de couverture affirme que vous ête vous-même un descendant de BARNUM ?

- A. I. : Je n’en savais rien avant d’écrire ce livre, et pour dire la vérité, je n’en suis pas certain à 100% ! Je l’ai dit à mon éditeur américain [Tor] parce que j’avais déduit que cela était possible après des recoupements dans l’arbre généalogique de BARNUM... et c’est devenu une certitude dans les communiqués de presse. C’est de toutes façon un clin d’opeil amusant que BARNUM lui-même aurait pu apprécier et, qui sait ? c’est peut-être même vrai.

- CC : On compare beaucoup « Le soleil du Nouveau Monde » aux romans de Tim POWERS. Cela vous semble-t-il légitime ?

- A. I. : Je comprends la comparaison, sur l’aspect « secrets de l’Histoire ». C’est vrai que Tim a été mon instructeur chez Clarion en 1993, et j’ai lu et apprécié ses romans. La comparaison ne me dérange pas, sauf si ça devient réducteur. Il y a aussi beaucoup de différences : ainsi, dans « Le Soleil du Nouveau Monde », les dieux sont des créations de l’Homme. Ils le savent et agissent en conséquence, alors que dans les livres de Tim POWERS, la religion fonctionne dans l’autre sens. Chez lui, les gens ont besoin des dieux. Dans mes livres, les dieux ont besoin des gens.

- CC : Vous avez écrit « Le Soleil du Nouveau Monde » après un stage d’écriture ?

- A. I. : : Oui j’ai fait un stage à l’Université Clarion en 1993, parce que je voulais quelque chose qui m’oblige à finir mes histoires. Avant, je m’étais lancé dans plusieurs récits que je n’avais pas réussi à terminer. Mes deux premières histoires achevées sont celle que j’ai travaillé à Clarion. J’ai appris davantage sur les écrivains que sur l’écriture : en sortant de Clarion, j’avais compris que les écrivains ne sont rien d’autre que des gens qui écrivent, et que je pouvais en être un moi-aussi. Les écrivains ne sont pas touchés par la grâce divine... En réalité, j’ai commencé à écrire « Le Soleil du Nouveau Monde » tout de suite après. Je l’ai terminé en 1996.

- CC : Mais le roman n’est paru qu’en 2000 ?

- A. I. : : Effectivement, j’ai mis pas mal de temps à le vendre : personne ne voulait le lire. Les refus des éditeurs étaient glacials. Deux personnes qui avaient accepté de le lire chez Tor ont quitté la boîte. Finalement, c’est John KLIMA qui a été le premier à le lire en entier et à vouloir le publier. J’ai commencé à envoyer le manuscrit en 1994, et la vente à Tor s’est conclu à l’automne 2000. « Le soleil... » a été vendu en France, en Espagne, dans la République Tchèque, en Pologne et en Russie. C’est assez formidable.

Malgré tout, aujourd’hui je ne peux toujours pas vivre que de ma plume, ou alors il faudrait que je choisisse un mode de vie ascétique... Je donne des cours de « creative writing » à l’Université du Maine, ce qui m’ôte le souci financier commun à tous les écrivains, tout en étant très intéressant.

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Alexander C. IRVINE

- CC : Quel lecteur êtes-vous ?

- A. I. : : J’ai toujours beaucoup lu. J’étais un de ces enfant qui lise tout ce qu’il y a écrit au dos du paquets de céréales du petit déjeuner. Je lisais des tas de trucs, beaucoup de SF&F mais pas que ça. J’ai lu « Les Robinsons Suisses » peut-être cinquante fois.

Les auteurs qui m’ont influencés ? Ca ira de John LE CARRE à Philip K. DICK, en passant par Karen Joy FOWLER, Haruki MURAKAMI, Salman RUSHDIE... En terme de SF, je citerai M. John HARRISON, Sean STEWART, Kim S. ROBINSON, Maureen McHUGH... il y en a bien d’autres encore.

- CC : Vous écrivez aussi des comics ?

- A. I. : : J’ai toujours aimé ça ! J’en ai lu des tonnes lorsque j’étais gosse. ET je m’y suis remis dans les années 90. Le comics que j’ai écrit : « Hellstorm : Son of Satan » est la reprise d’un ancien personnage Marvel, dans une version plus sombre. Personnellement, j’aime bien certains super-héros comme Dardevil, Spiderman... et des trucs comme, évidemment, le travail d’Alan MOORE, ou de Mark MILLAR, Garth ENNIS et Warren ELLIS, etc. Côté « roman graphique », j’ai une grande admiration pour Marjane SATRAPI.

- CC : Vous connaissez Marjane SATRAPI ??

- A. I. : : Je ne suis pas un spécialiste, mais je suis épaté par la simplicité et la capacité de suggestion de son travail. L’association de ses dessins et de dialogues assez ordinaires a une force émotionnelle merveilleuse. Voire mystérieuse. Je me demande comment elle s’y prend.

LES AUTRES ROMANS


- CC : Parlez-nous de vos deux autres romans, « One King, One Soldier », et « The Narrows ».

- A. I. : : « One King » mène de front trois histoires parallèles, et tris personnages. Le premier est un joueur de base-ball des années 1890 qui se retrouve en possession du Saint-Graal. Le second est un vétéran de la Guerre de Corée des années 50 qui pourrait - ou pas - être son successeur. Le troisième, c’est Arthur Rimbaud, dans ses années « aventurier » en Abyssinie. Le récit navigue entre les époques, du Congo à la France, du Michigan au Canada en passant par San Francisco. Les thèmes sont donc la mythologie du Fisher King et du Saint-Graal, la poésie, les Templiers, le colonialisme en Afrique, l’Arche d’Alliance... et le base-ball.

« The Narrows », mon livre le plus récent, est d’un tout autre genre. Le personnage principal est un type qui bosse dans l’usine River Rouge de Henry Ford à Détroit, pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Sauf qu’au lieu de tank, on y construit des golems. Le type se retrouve au centre de deux affaires d’espionnage : une tentative de meurtre du rabbin qui anime les golems et un projet secret qui se prépare dans la nouvelle usine de Willow Run, à Ypsilanti [près de Détroit - mon histoire familiale a joué car mes grands-parents se sont rencontré à Willow Run pendant la Deuxième Guerre Mondiale.]

Il y a une troisième sous-intrigue, monté autour d’un conte normand importé à Détroit à l’époque, Le Nain Rouge. Il s’agit d’une sorte de farfadet malicieux qui porte la poisse. A chaque fois qu’il y avait une mauvaise nouvelle à Détroit, on racontait qu’un nain rouge traînait dans le coin. J’ai récupéré cette légende et pour corser le tout, j’ai situé les événements au moment des émeutes raciales qui sont survenues à Détroit en 1943.

J’ai aussi écrit une novella, « The Life of Riley », ma plus longue histoire de science-fiction à ce jour. Ca se passe aux Etats-Unis dans un futur proche, le climat est en train de changer et une présence extra-terrestre étrange entre dans la vie d’un homme que sa mère considère comme le Christ ressuscité.

- CC : On dirait que vous aimer beaucoup tordre l’Histoire, mêler personnages réels et personnages de fiction, et jeter au milieu d’une intrigue fantastique, voire horrifique, un pauvre anti-héros désarmé... je me trompe ?

- A. I. : : Non, c’est exactement ça ! Faire entrer en collision l’Histoire et la fiction, ça me fascine, notamment parce que l’Histoire officielle est pleine de blancs... que l’on ne peut s’empêcher de chercher à combler. Et puis, c’est vrai, je n’aime pas les Héros avec un grand H. Ils m’ennuient, ce sont souvent des stéréotypes. Ce qui m’intéresse ce sont les gens ordinaires qui révèle une part d’héroïsme en affrontant leur pires cauchemars pour sauver ce qui compte dans leur vie.

- CC : Ce mélange d’Histoire et de fiction est en vogue : avez-vous lu « Jonathan Strange & Mr.Norrell » de Susanna CLARKE ou « The Light Ages » de Iain R. MacLEOD ?

- A. I. : : Quelqu’un demanda un jour à John BARTH ce qu’il était en train de lire. Il a répondu « Les écrits de mes étudiants, essentiellement. » Je suis dans la même galère : entre l’enseignement et les urgences de planning, je ne lis pas autant que je le voudrais. Ces deux romans sont dans ma pile à-lire. Le professeur que je suis aurait tendance à dire que cela correspond à une tentative de mettre en jeu l’apparente objectivité de l’Histoire. Peut-être que tout cela est de la faute de Hayden WHITE [2] Ou peut-être pas. Peut-être que tout simplement les gens ont commencé à se dire « Hé, tiens, pourquoi est-ce que je n’écrirai pas une histoire de loups-garou située pendant la Diète de Worms [3] ? »

- CC : Au-delà de tout cela, vous semblez attaché à une certaine profondeur psychologique des personnages ?

- A. I. : : Chacun d’entre nous à des problèmes de familles, ou des soucis existentiels, non ? J’ai les miens, vous aussi. C’est une des facettes essentielles de l’existence : nos questionnements intérieurs. J’aime écrire à propos de cela. Et puis maintenant que je suis aussi père de famille, je me rend compte que la relation père-enfant me fascine. Elle est récurrente dans ce que j’écris. Sans un minimum d’épaisseur psychologique, les romans ne sont que des expérimentations formelles ou des exercices de style.

- CC : « Le Soleil du Nouveau Monde » sera-t-il suivi par d’autres traductions françaises ?

- A. I. : : Une ou deux nouvelles sont parues en français dans Fiction, mais c’est tout pour le moment. J’aimerais beaucoup que mes autres romans soient traduits à leur tour. J’adore recevoir les versions en langues étrangères de mes romans... et j’adore l’idée de pouvoir atteindre de nouveaux lecteurs.


> A LIRE AUSSI : La critique du roman d’Alexander C. IRVINE


Mr.C


NOTES

[1] La « Mammoth Cave » est le cœur d’un parc national américain très célèbre, connu comme le plus grand réseau souterrain du monde. Il est visité chaque année par des milliers de touristes. Le site comprend 240 km de galeries répertoriées, des formations rocheuses étonnantes, des centaines de grottes et une faune spécifique dûment protégée. Le parc est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.

[2] Hayden WHITE, historien et philosophe, est le fer de lance de ce que l’on appelle le scepticisme en historiographie, à savoir la conviction que la subjectivité du travail des historiens est si grande qu’on ne peut réellement tracer une ligne de séparation entre narration historique et narration fictionnelle.

[3] La Diète de Worms est l’assemblée des Etats du Saint-Empire Romain germanique présidée par l’Empereur Charles QUINT en 1521, à Worms en Allemagne, lors de laquelle Martin Luther fut tenu de s’expliquer sur ses écrits, qui lui avaient valu l’excommunion papale en donnant naissance à la Réforme protestante.