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"Ce qui manque à beaucoup d’éditeurs, c’est une ambition plus élevée que le niveau de leur chiffre d’affaire."

André-François RUAUD a créé les éditions Les Moutons Electriques en 2004 / Son catalogue va de John CROWLEY à David CALVO en passant par Michel PAGEL, Thomas B. SWANN, Jonas LENN, Laurent QUEYSSI... et la revue trimestrielle « Fiction »


Cette interview fait partie d’une série de trois entretiens. Dans la même série :


- Le Cafard cosmique : Racontez-nous l’histoire de la création de votre maison d’édition.

- André-François RUAUD : Ayant envie de quitter la librairie dans laquelle je bossais depuis une éternité, et puisque j’avais déjà à mon actif plusieurs expériences éditoriales [directions d’anthologies pour différents éditeurs, co-direction littéraire des éditions Etoiles Vives avec Gilles DUMAY], j’ai réfléchi durant deux ans à un projet de maison d’édition. Une trentaine de mécènes [auteurs, traducteurs, graphistes et passionnés] m’ont confié les sommes nécessaires à la constitution d’un capital suffisant. En juin 2004, la SARL était créée, notre premier titre [le « Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux » ] est paru en octobre de la même année. Nous avons fêté en juin 2006 notre deuxième année, avec notre 20ème titre, « Minuscules flocons depuis dix minutes » de David CALVO ].

- CC : Aujourd’hui quel est votre chiffre d’affaires et combien de personnes employez-vous ?

- A.-F.R. : Le chiffre d’affaire est encore relativement faible mais nous sommes parvenus à la rentabilité, tout juste [1606 euros de bénéfices sur le premier exercice...]. En revanche, cette rentabilité ne comprend pas de salaires : nous n’employons personne, pas même moi. Je suis toujours bénévole et vais le rester jusqu’en janvier 2008, le temps pour la maison de commencer à faire du bénéfice et donc de s’installer un peu solidement.

- CC : Sur quels arguments misez-vous pour sortir du lot et assurer votre pérennité ?

- A.-F.R. : Primo, je mise beaucoup sur l’esthétique de nos ouvrages, qu’il s’agisse du style de couverture, très éloigné du réalisme un peu kitsch que les éditeurs de SF ou de fantasy nous offrent d’ordinaire, ou des apports graphiques intérieurs [pages de garde couleur, deuxième et troisième de couverture imprimées, photos, dessins, etc.]. En faisant appel à des graphistes suffisamment jeunes pour avoir le goût de l’expérimentation, à des illustrateurs fermement ancrés dans l’air du temps, je tente de distinguer les Moutons électriques d’une tendance plastique propre à la SF et selon laquelle, apparemment, la révolution de l’art moderne n’a jamais eu lieu. Et je tâche bien entendu de ne pas oublier que 75% du lectorat de la SF et de la fantasy sont des femmes, ce que ne semblent pas savoir les éditeurs de couvertures avec fusées en érection et seins en obus.

Secundo, il faut être honnête. Je ne publie que des textes auxquels je crois à 100% : pas question de cynisme commercial et de calculs d’apothicaires ; il n’y a rien de plus pitoyable que de mauvais bouquins publiés pour de mauvaises raisons. Un petit éditeur ne peut pas se permettre de ne pas être franc avec ses lecteurs. En bref : j’essaye d’imposer un certain regard, en faisant partager mes enthousiasmes.

- CC : Avez-vous des ambitions particulières pour la publication de jeunes auteurs français, désirez-vous participer à l’éclosion d’une nouvelle génération ?

- A.-F.R. : Il me semble qu’il y a trop peu de jeunes auteurs français de science-fiction publiés en France, ces dernières années. En fantasy il est relativement aisé de démarrer, mais alors en SF ! Depuis le début des Moutons, j’avais en tête un certain nombre de jeunes auteurs que j’estimais avoir du potentiel, et qui n’avaient encore rien publié. J’ai donc bossé avec eux, les ai fait travailler sur des romans, et d’ores et déjà le résultat de cette politique se lit dans les livres de Jonas LENN et de Laurent QUEYSSI que j’ai publié récemment. Je vais continuer à travailler avec ces deux auteurs, bien sûr, et avec quelques autres encore, dont les ouvrages sont "en développement", disons.

De toute manière, c’est cela qui est vraiment passionnant dans le travail d’éditeur : accompagner des auteurs. Pour prendre un autre exemple, je suis très fier de ce que nous avons déjà fait avec David CALVO, dont j’apprécie l’audace folle et l’exigence de style qui manquent parfois si cruellement à nos genres. Je crois fermement que cet auteur va "exploser" un jour ou l’autre, au niveau ventes et, pour l’heure, je me charge de lui offrir un espace de liberté éditoriale, un véritable lieu de création littéraire, une sorte de laboratoire artistique où de nouvelles idées, de nouvelles formes peuvent être mises à l’essai, sans la contrainte des canons de la SF, canons qui n’ont d’avenir que si on les bouscule un peu. Je mise par contre un peu moins sur les jeunes auteurs de fantasy, beaucoup d’autres éditeurs le faisant déjà. Mais je vais malgré tout publier, au printemps 2007, le premier recueil de Jean-Philippe JAWORSKI, dont le travail, qui se situe quelque part entre Alexandre DUMAS et Peter S. BEAGLE, pour donner quelques repères, est extrêmement stimulant.

- CC : Qu’est-ce qui doit, selon vous, être amélioré en matière d’édition française de SF ?

- A.-F.R. : L’ambition graphique, l’ambition littéraire, stylistique... Ce qui manque à beaucoup d’éditeurs, c’est une ambition plus élevée que le niveau du chiffre d’affaires. En cela, par exemple, le travail de Gilles DUMAY chez Denoël est toujours admirable. Et puis, la volonté semble sérieusement manquer de trouver de nouvelles voix, sauf bien entendu chez Mnémos, qui a découvert et continue à découvrir de nouveaux auteurs de SF. Un éditeur intéressé par la littérature n’est pas celui qui répond à la demande la plus évidente par une offre cynique, c’est celui qui fait une offre intellectuellement intègre et qui cherche à créer la demande pour cela.

- CC : Etes-vous parfois en compétition avec de gros éditeurs - et dans ce cas, qui gagne ?

- A.-F.R. : Le cas ne s’est pas encore posé. Mais la réponse est évidente : je n’aurai pas les moyens de lutter contre un gros éditeur s’il s’agit de questions d’important montant de droits d’auteur à payer.

- CC : Que publiez-vous qu’un gros éditeur ne publierait pas ?

- A.-F.R. : Eh bien... tout ? Sérieusement, je crois que la quasi totalité des titres publiés aux Moutons ne viendraient même pas à l’idée d’un "gros". Des essais, des premiers romans, des collections particulières... Par exemple, le John CROWLEY que nous avons réédité, « L’été-machine », est demeuré oublié depuis sa première sortie en 1981. Je pensais que Points Seuil y songerait et raflerait la mise, mais que nenni. Du coup, Le Seuil va peut-être me racheter les droits poche du CROWLEY.

Il est absolument hors de question pour un petit éditeur comme nous de publier du poche : ce format est réservé à des rééditions par un grand groupe. En revanche, j’ai eu, pour mes titres de fantasy, des propositions de rachat, effectivement. Il n’en est pas [encore] de même pour les titres de SF, malheureusement, mais, niveau fantasy, j’ai quasiment déjà tout revendu en poche et c’est une aide financière très importante pour me permettre de mieux rentabiliser des titres.

- CC : Quel rôle jouent Fiction [pour les Moutons Electriques] et Bifrost [pour le Bélial] dans l’existence éditoriale et matérielle de votre maison d’édition ?

- A.-F.R. : C’est une jolie danseuse. Mais aussi [et surtout ?] c’est depuis le départ le coeur de notre projet éditorial : notre envie tenace, notre passion. Il ne faut pas ressembler aux autres : c’est pour cela, par exemple, que Fiction est d’un format original, d’une épaisseur importante et avec une couverture franchement inhabituelle. Il faut faire la différence, afin d’essayer d’être remarqué au sein de la production.

- CC : A l’heure actuelle, tous les éléments qui entourent, enrobent le texte en lui-même [couvertures, préfaces, postfaces, support vidéo, musical, promotion...] paraissent cruciaux dans la réussite de l’ouvrage. Quelle importance donnez-vous à cet « enrobage » et comment parvenez-vous, matériellement, à l’assumer ?

- A.-F.R. : Pour moi, tous les "bonus" appartiennent à la même démarche de passion et d’exigence. J’adore les recherches graphiques, j’adore le rédactionnel ajouté aux livres, j’adore les trouvailles de maquette et les astuces d’impression... Tout cela participe du plaisir d’un livre.

Quant à l’impact de la presse, il est très difficile à quantifier. Notre accueil presse est globalement bon, mais il nous reste à pénétrer certains supports dont on sait qu’ils sont particulièrement prescripteurs. Pour le moment, ma grande déception à ce niveau, c’est le silence presque généralisé sur la Bibliothèque rouge : il nous faut visiblement faire encore un gros travail d’approche avant de parvenir à convaincre les chroniqueurs polar, faute d’appartenir à leur sérail...

- CC : Vous publiez une dizaine d’ouvrages par an. Cela est-il une faiblesse en terme de commercialisation ?

- A.-F.R. : Une avalanche de titres ne serait ni de bon augure ni gérable pour de toutes petites maisons. Les Moutons sortent grosso-modo un livre par mois et c’est déjà pas mal, cela permet de faire tourner la trésorerie tout en restant dans des projets et des plannings gérables. L’important n’est pas de faire beaucoup, mais d’essayer de faire bien, que chaque titre ait sa chance.

- CC : Quelle est l’influence de vos diffuseurs / distributeurs sur votre visibilité ?

- A.-F.R. : Sans diffusion/distribution, pas ou trop peu de présence en librairies, c’est simple. Ce sont nos représentants qui doivent faire en sorte de nous procurer autant de mises en place et de visibilité possibles. Nous les aidons, bien entendu, de diverses manières : gestion des services de presse afin d’obtenir des articles, site web, catalogue, expéditions d’à-plats de couvertures à certains libraires spécialisés...

Nous avons choisi les Belles Lettres parce qu’il n’y a pas 36 diffuseurs-distributeurs qui souhaitent avoir de la SF/fantasy à leur catalogue et qui acceptent les petits éditeurs. Harmonia Mundi est beaucoup trop coûteux et ne semblait pas intéressé par nous. La logique nous conduisait donc forcément chez CED et Belles Lettres, maisons sérieuses et installées.

- CC : Quel bilan tirez-vous de l’année écoulée ?

- A.-F.R. : Littérairement et graphiquement, nous sommes très heureux car nous parvenons à matérialiser les folles rêveries que nous avions en tête. Niveau ventes en revanche, ce n’est pas encore tout à fait satisfaisant : être rentable, c’est déjà bien, mais pour la pérennité de la maison d’édition, il nous faut absolument parvenir à séduire un lectorat un peu plus large que notre base actuelle, afin d’engranger des bénéfices un peu plus conséquents qui nous permettront de rêver les yeux encore plus grands ouverts.

- CC : Que pouvez-vous nous dire des nouveautés de cette rentrée, à la fois chez vous et chez d’autres éditeurs ?

- A.-F.R. : Je ne peux parler que pour moi, et dire que je place de gros espoirs dans chacun des titres de la rentrée. Au programme donc, un très beau roman de fantasy de Barbara HAMBLY, qui est une de nos autrices fétiches [cf. « La Fiancée du dieu rat », que nous avons publié l’année dernière] ; un roman dans la veine d’Harry Potter, mais nettement mieux troussé, par Caroline STEVERMER, auquel je crois énormément ; l’anthologie « Les Anges électriques », attendue depuis très longtemps, et des volumes de la Bibliothèque rouge sur Hercule Poirot et Fantômas : si tout cela ne "cartonne" pas, alors, c’est à n’y rien comprendre !

- CC : Avez-vous des projets importants ou originaux à plus long terme ?

- A.-F.R. : Assurément ! Je prépare une collection étonnante pour la fin 2007, et une autre, très importante et ambitieuse, pour le printemps 2008 - mais il est sans doute trop tôt pour déjà en parler...


Shinjiku