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Aime-moi Casanova, Versus, Anêsthaisia et maintenant Une histoire d’amour radioactive, autant de romans d’Antoine Chainas parus en Série Noire qui tous, d’une façon ou d’une autre, ont marqué leurs lecteurs. Bref entretien avec un auteur hors norme qui s’approche suffisamment de nos contrées SF pour attirer notre attention.


Comme son nom l’indique, votre dernier roman est une histoire d’amour. Homosexuelle, cette fois (mais pas que). L’amour était très présent dans vos textes précédents. Qu’apporte la variation homo ?

La « variation homo » ne me semble pas être une variation en tant que telle mais constitue plutôt un outil narratif – en tout cas en ce qui concerne ce roman précis. Un outil qui façonne, à mon sens, les multiples occurrences de la marginalisation du personnage principal (le capitaine Javier) et contribue à définir sa psychologie : culpabilité latente, peur de sa propre violence, goût du secret et du mensonge intime. Après, l’aventure sentimentale homosexuelle stricto sensu aurait tout aussi bien pu être hétéro ou paraphile.

Le sexe y est cru, limite supportable parfois, dénué de cette dimension onirique (mais réaliste tout de même) présente dans Anaisthêsia. Et pourtant emprunt d’une grande douceur. Un commentaire ?

Je ne sais pas ce que veut réellement dire « limite supportable », mais oui, le sexe y est sans doute plus frontal que dans le roman précédent. Il incarne, je pense, un des éléments centraux du récit défini par les « paradigmes mentaux » des actants. Le côté jusqu’au boutiste, passionnément destructeur et « animal » servirait le propos de l’amour ultime dans la relation homosexuelle (pour faire court), et celui de la révélation, du retour tardif et dérisoire à l’instinct primaire, vital, dans la seconde intrigue : celle qui concerne DRH. Et puis, au cœur de la sauvagerie, la douceur, oui. La tendresse... Comment faire autrement ? « Certains appellent ça de l’amour », comme il est dit dans le livre.

L’amour et le sexe sont indissociables, et même Roméo & Juliette vu côté hardcore peut basculer dans l’insoutenable. Mais je vous renvoie à votre réponse précédente : c’est là encore un choix narratif ?

Il s’agit peut-être plus que d’un choix narratif, pour la question du sexe : que ce soit en SF ou dans le polar, la question sexuelle est un domaine me semble-t-il sous-représenté alors qu’elle occupe une place majeure dans l’existence de la plupart des gens. Comment expliquer ce déséquilibre : surtout venant de paralittératures qui se targuent, selon les lieux communs, « d’être en prise avec le réel » pour l’une (terme surprenant s’il en est) et « apte à s’aventurer au-delà » pour l’autre ? Comme si l’institutionnalisation (et la doxa subséquente, tiens) allait de pair avec une certaine frilosité. Une frilosité à l’américaine, où l’usage de la violence explicite est toléré, voire commercialement encouragé, mais où l’intime se heurte à une espèce de pudibonderie très curieuse. Mieux, l’association de cette violence au sexe, si l’on sort du champ de la simple complaisance et du racolage, est un territoire pratiquement revenu à l’état de friche. Depuis les wild boys des années 1970 : Farmer, Delany, Watson, Meltzer, Geiss ou Platt, qui, en SF, a abordé ce thème de manière frontale ? Leroy, peut-être. Houellebecq ? Mais œuvrent-ils dans le genre ? Le problème se pose aussi pour le polar. Depuis Despentes ou Cook, pratiquement rien. Ça devrait changer un peu, par exemple, avec un ouvrage en cours de traduction à paraître, je crois, en 2011 (cf. la dernière question). Mais bon, tout ceci reste très marginal.
Néanmoins, je ne vois pas, pour ma part, en vertu de quoi le littérateur devrait faire l’impasse – si toutefois cela reste cohérent avec son propos, avec les histoires qu’il développe, les idées et les thèmes qui les portent – sur le sexe et/ou la pornographie. Ou plutôt, si. Étant donné le poids, en termes d’image et de puissance commerciale que ces genres ont possédé ou possèdent actuellement, je ne le vois que trop bien. En ce sens, l’utilisation – l’intrusion, oserais-je dire si j’avais l’esprit mal placé – du sexe et de la pornographie (mais aussi, par association, de la maladie, de la souffrance, de la décrépitude, de la pulsion) dans le genre institutionnalisé est effectivement un choix narratif, mais elle devient de même, allez, soyons fou, soyons prétentieux, un choix politique. La critique (ou l’acceptation totale, diront les détracteurs) passe aussi – et plus que jamais – par là. C’est en tout cas mon point de vue.

Une histoire d’amour radioactive est un roman noir paru en Série Noire, mais comme d’habitude, vous y instillez suffisamment d’éléments déviants pour le faire basculer vers le fantastique. Que signifie le genre, pour vous ?

Le genre répond, à mon sens, à un simple besoin de lisibilité marchande, de la source à la cible, dans un environnement où l’offre exponentielle tend à perdre, à noyer le consommateur. Le genre – dérivé mutagène des simples produits d’appel feuilletonnesques de la presse populaire du XIXe – subsiste, je crois, non spécifiquement en tant qu’instrument idéologique ou fédérateur, mais surtout comme marqueur industriel. Pour synthétiser, on pourrait dire que l’appellation – d’origine contrôlée, oserais-je dire – n’est pas, malgré les apparences, destinée au lecteur mais bien au marché. Tout ça pour dire qu’en ce qui concerne l’exercice littéraire, la désignation est sans objet.
Ensuite, que la paralittérature, quelle que soit sa chapelle spéculative, devienne le point de ralliement d’une multitude d’individualités motivées par les mêmes goûts, les mêmes attentes, les mêmes aspirations (jusqu’à quel point ces goûts, attentes et aspirations sont le produit d’un contexte socio-historique, je l’ignore), c’est une autre histoire. Mais cette évolution du marqueur industriel vers l’agencement fédérateur massif n’intervient qu’a posteriori. Il serait illusoire de penser, comme l’industrie essaye de nous en persuader, que la fédération constitue le point de départ.
Enfin, c’est sans compter que la validation économique d’un genre (la SF dans les années 1970, le polar aujourd’hui) porte en elle, par l’intermédiaire de l’inévitable institutionnalisation qui la sous-tend, les germes de la doxa, tant du côté des lecteurs que du côté du système. Une doxa mortifère, surchargée de signifiants et exempte de signifiés.

La doxa... carrément. Si on résume d’une façon bassement matérialiste, un bouquin de Chainas onirico-fantastique publié dans une collection SF se vend moins que le même bouquin paru en Série Noire, aujourd’hui ?

La doxa, oui Monsieur. Et mortifère, qui plus est ! Bon, pour redevenir un peu sérieux, effectivement, si l’on est bassement matérialiste, oui, le packaging et l’appartenance supposée à un genre « ayant le vent en poupe » aurait, d’après les éditeurs en tout cas, un effet significatif sur les ventes. Le même bouquin paru en collection Blanche ou en SF se vend moins que sous le label « polar ». Si l’on ajoute une cartouche « thriller » (tendance encore plus à la mode à l’intérieur du polar que le polar lui-même), c’est mille exemplaires de plus (il en est de même, je crois, en SF lorsque le livre est estampillé « fantasy », non ?). Idem si l’objet-livre arbore un bandeau confirmant l’obtention d’un prix populaire ou l’éloge d’un critique prescripteur. Rien de nouveau sous le soleil. Mais tout ceci est bien une question de mode, et le propre de la mode... Vous connaissez la suite. Il est amusant cependant de constater que de tout temps – pour des raisons qui dépassaient parfois largement le cadre des ventes, c’est vrai –, certains auteurs se sont sentis à l’étroit au sein du genre attribué qui – justement – avait contribué à les rendre populaires. Chester Himes pour le polar, Sotos pour le porno, Philip K. Dick pour la SF (même Fabrice Colin tout récemment, tiens) : nombreux sont ceux qui ont tenté de s’émanciper... Bien souvent, avec le recul, l’expérience s’est révélée amère. Dans ma réponse suivante, je me contenterai de pointer le fait que pour avoir la volonté de s’extraire du genre, il faut déjà – à titre individuel – croire en lui.

Quelle évolution envisagez-vous, par la suite ? Basculer du côté interstitiel ou carrément vous intéresser à la SF/Fantastique.

Intersticiel ? Oui, peut-être, la référence est intéressante. On pourrais aussi évoquer la transfiction chère à Francis Berthelot. Mais je pense, une fois encore, que vouloir sortir du genre, c’est déjà être persuadé d’en faire partie et prêter foi à son existence identitaire. Et en admettant que ce soit le cas, essayer à toute force d’établir des passerelles, pour nobles que soient ces intentions, n’est pas pertinent en soi. Appliquer consciemment et stratégiquement cette démarche (au niveau de l’inconscient, c’est tout à fait autre chose) reviendrait à passer d’un genre dit « traditionnel » (le polar, la SF, le porno, le fantastique...) à un transgenre appelé lui aussi à devenir une catégorie, appelé – indépendemment des individus à l’origine du processus – à s’inscrire dans une grille de lecture élaborée par et pour l’industrie en vue de standardiser le produit, à constituer une nouvelle doxa, avec ses propres règles, ses propres codes hybrides. Bien entendu, cette réflexion suppose aussi que l’auteur est toujours en situation de contrôle total – au niveau de sa propre production comme au niveau de la perception qu’en a le public –, ce qui, en réalité, n’arrive jamais.
Ceci dit, ce que l’on nomme, ce que l’industrie du livre et les médias nomment la littérature de genre – et l’on voit combien, tous les jours, avec nombre d’auteurs, cette désignation peut se révéler abusive – m’a toujours intéressé. Mes premières armes de lecteur, je les ai faites, entre autres, avec Klein et Goimard et leur formidable Grande anthologie de la Science-Fiction (l’intégralité des volumes était présente dans la bibliothèque parentale). Un aperçu relativement vaste, pour un ado de douze, treize ans, qui permit, je crois, d’appréhender assez tôt la manière dont un genre, n’importe lequel, pouvait être à la fois source de liberté immense et en même temps champ incroyablement corseté par les rigueurs d’une hypothétique adéquation.

D’ailleurs, pour prolonger cette réflexion, Anêsthaisia n’est pas sans rappeler Poe, d’une certaine façon...

Je n’ai pas lu Poe. J’ai honte. Je suis un monstre et un philistin. Ne me frappez pas sur la tête...

Question bête. Votre petit dernier ressemble au précédent par sa taille. Court et incisif. L’expérience du pavé s’est arrêtée avec Versus ?

La longueur du récit est soumise à l’histoire que je veux raconter, et uniquement l’histoire. En ce sens, je n’ai pas le sentiment de choisir délibérément le format auquel je m’attaque. « L’expérience du pavé » (quelle belle expression !) ne s’est sans doute pas arrêtée avec Versus, mais ce seront les futurs récits qui décideront, ou non, de renouer avec ce type d’ouvrages volumineux. En ce sens, je serais bien en peine de vous dire si, un jour ou l’autre, le « pavé » refera surface.

Votre écriture est cinématographique. La mise en images vous titille ?

C’est possible : je viens de l’audiovisuel (DEA d’audiovisuel, cadreur, puis scénariste pour des films d’entreprises pendant un moment, il y a longtemps). Mais je n’envisage en aucun cas la mise en image éventuelle comme le pendant des romans dont je suis l’auteur. Il ne s’agit pas du tout du même langage, et on n’y poursuit pas les mêmes objectifs, à mon avis. Je ne sais pas, d’ailleurs, ce qu’est une écriture cinématographique. Un oxymore ? L’image se situe du côté de l’énonciation factuelle, de l’impact spectaculaire (au sens situationniste du terme) et de l’ergonomie. La littérature, elle, se positionne dans un tout autre camp : anti-spectaculaire par nécessité, définitive par essence du support, introspective et digressive à l’occasion... Les fonctions cognitives mises à contribution ne sont pas du tout les mêmes. Ni l’économie, ni le public visé, d’ailleurs.

Vous produisez beaucoup, en ce moment. Vous travaillez sur quoi, aujourd’hui ?

Produire beaucoup ? Encore une fois, vous allez dire que je suis complètement bouché, mais je ne comprends pas bien ce que cela peut signifier. Ceci dit, en septembre prochain, je crois, devrait sortir un vilain petit roman qui lorgnera éhontément du côté de l’anticipation sociale. Ce sera aux éditions Baleine, dans la série du Poulpe : j’effectue en ce moment même les dernières corrections avant l’envoi en fabrication.
Ensuite, mes travaux m’éloigneront – temporairement, je pense – du roman. Terminer la traduction d’un gros pavé underground assez radical à l’américaine (qui devrait à mon avis faire débat à sa sortie, comme on dit dans les journaux qui présentent bien) et m’atteler au développement d’une commande de scénario pour la tévé. Enfin bref, de quoi m’occuper un bon moment.


PAT