LA REVELATION DANTEC
Rappelez-vous. Maurice G. DANTEC a fait son apparition en librairie au rayon polar en 1995. Découvert par Patrick RAYNAL, il frappe deux coups dans la Série noire, deux coups plutôt violents : La Sirène rouge, un road-movie sanglant, et Les racines du mal, un cyber-thriller efficace.

C’est l’époque où DANTEC est n°1 du top popularité de tout ce que la France compte de lecteurs de SF et bien au-delà. Il a le style et l’érudition. Il jongle avec les concepts à la mode, serial-killer, intelligence-artificielle, snuff-movies... Des trucs avec lesquels on joue à ce faire peur.

Nous on est ravi : on a trouvé un frenchie qui tient la route. Un rebelle, un vrai. un qu’il faut pas emmerder, ça se voit dans le regard. A la croisée de James ELLROY et de William GIBSON, selon les plus optimistes. Une trouvaille, quoi.

Fin 1998, DANTEC plie les gaules et s’exile au Québec, dégoûté de l’attentisme européen, convaincu, depuis le drame de l’explosion de l’Ex-Yougoslavie, que la vieille Europe est finie, lessivée, sans espoir. Son nouveau roman Babylon Babies, le 12 mars 1999, laisse apparaître les premières traces d’incompréhension chez les lecteurs : voilà un roman dans la lignée des Racines du Mal, orienté cyberpunk, stylé et ambitieux, qui au bout de quelques centaines de pages vrille dans la métaphysique planante hallucinogène. En s’accrochant à la 4ème de couv., le lectorat en sort un peu secoué, plutôt surpris, et pas sûr d’avoir tout saisi. Le pire est encore à venir.

Mai 2000 : avec Le Théâtre des opérations, DANTEC publie son premier essai. Là les dégâts sont lourds : l’auteur casse du Serbe sans nuance et commence à faire de la provocation tout azimut vis à vis de ce qu’il appelle "la bonne conscience de gauche" : il dit détester l’ONU, "l’hypocrisie jésuitique antiraciste" et "la démocratie titalitaire humanitaire". Il affirme "la seule minorité à qui on interdit le droit [moral] de se défendre, c’est l’hétérosexuel blanc, riche et cultivé". Il enfonce le clou avec le deuxième tome, "Laboratoire de catastrophe générale", en 2002.

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DANTEC période Villa Vortex

Du coup, quand Villa Vortex sort en 2003, 820 pages [!] sous une élégante couverture de globules rouges, c’est avec prudence, mais curiosité, que le lecteur s’offre le sulfureux plaisir du "nouveau DANTEC". Mal lui en prend : le bouquin est illisible. Ou alors il doit y avoir un diplôme à obtenir quelque part, un diplôme pas facile quand même, un truc pour grosse tête, parce que moi, moi-même et moi, nous n’avons rien compris ET POURTANT, sans vouloir passer pour un génie, je comprends les livres que je lis d’ordinaire, et je ne lis pas QUE des Tintin.

La prose de DANTEC s’est, avec le temps, maladivement boursouflée. On croise les mots les plus rares du Dictionnaire, des paquets de néologismes, des douzaines des concepts fumeux, un article de trois pages sur les Retrotransposons glissé là, et des tas d’autres trucs dont vous n’avez jamais entendu parler, dans un galimatias sans queue ni tête.
J’arrête, j’ai mal au crâne...

Tout cela ne serait pas si grave si, à l’implosion littéraire, n’avait pas succédé un décollage total au niveau politique qui laissera des traces pour longtemps.


UN PET AU CASQUE ?

Le 20 Janvier 2004, DANTEC envoie ses voeux.

C’est normal, me direz-vous, c’est de saison.

Oui.

Mais était-il obligé de les envoyer via internet, à un groupuscule d’extrême-droite, le "Bloc identitaire" ? [1] La lettre de Maurice commence ainsi :

"Quoique je sois en désaccord avec vous sur de nombreux points de politique internationale, et peut-être même sur la conception de la civilisation américaine, comme de l’importance du Royaume-Uni dans notre lutte contre l’Antéchrist coranique, je me permets, à 6000 km de distance, de vous transmettre mes meilleurs voeux pour l’année 2004, qui s’annonce décisive pour la France."

Il y a déjà là de quoi mettre mal à l’aise. Mais voyez plutôt la suite :

"Votre combat, sans doute bien difficile, pour empêcher la dissociation de la France, l’islamisation de l’Europe, la dissolution de l’Occident (le vrai) me touche profondément, car veuillez m’excuser de ce pessimisme spenglerien, j’ai franchement l’impression que ce qui fut mon pays (et l’est encore à bien des égards, est FOUTU."

Ok... là, plus un doute, Maurice DANTEC a un pet au casque. Dans la suite de sa missive, DANTEC explique son exil "par volonté de protéger [sa] famille des exactions de nos amis les Chances-Pour-la-France" [2], permet au "Bloc Identitaire" de rendre public son abonnement à la Newsletter de leur site internet, se décrit comme "définitivement étiqueté "fasciste" ou "white trash" par la presse des bobos", puis essaie de convaincre ses nouveaux amis que l’Amérique n’est pas l’ennemi, non, puisque "il existe aux USA, des "IDENTITAIRES", très proches de vous, qui se battent et pour la LIBERTE et pour les RACINES judéochrétiennes et européenne de l’Amérique, contre tous les propagandistes gauchistes et "multiculturalistes" des universités ou de la presse pro-Democrates."

Moralité : DANTEC et George BUSH, même combat.
D’ailleurs la conclusion de la lettre de voeux est on ne peut plus clair.

"L’Amérique reste le dernier bastion de souverainneté occidentale, c’est pourquoi la gauche mondiale la hait tant. Bush est ouvertement nationaliste, chrétien, "eurocentriste", anti-Onu, c’est pourquoi la gauche mondiale le hait tant. ne vous trompez pas d’ennemi. "La Contre-revolution a commencé ; et elle a commencé en Amérique."

Stupéfaction dans le landernau des lecteurs zé internauites : DANTEC appelle ni plus ni moins à l’Internationale Fasciste ! Facho de tous les pays, Unissez-vous ! Ca fait froid dans le dos. La toile française est en émoi...

Chez l’éditeur, Gallimard, on est bien embêté... Les lecteurs téléphonent pour se faire confirmer la nauséabonde lettre de voeux de DANTEC...

21 Janvier : deuxième lettre de Maurice au "Bloc identitaire".
24 heures après sa première mettre, DANTEC remet ça, et s’énerve, et aggrave son cas :

"La Maison Gallimard est parait-il depuis ce matin, dénordée d’appel et de mails demandant CONFIRMATION que ce salaud d’écrivain nazi-sioniste-chrétien s’est bien compromis avec de méchants fascistes nationalistes français, entre autre parce qu’il en a marre de voir les "sans-papiers" venus du Kurdistan, d’Irak ou de la Moldo-slovaquie orientale "occuper" systématiquement les Eglises catholiques de ce pays, mais pas une seul mosquée (et ce sous la conduite des écolonazillons dont la couleur du drapeau est déjà prête à la CONVERSION)."

Tout le monde est vite au courant : Le Monde titre "Maurice G. DANTEC, auteur de polar, s’affiche avec l’extrême-droite". Interrogé en direct par Thierry ARDISSON, Vincent CASSEL [qui doit jouer dans l’adaptation cinéma de Babylon Babies de Matthieu KASSOWITZ, balbutie "Est-ce qu’il a vraiment dit ça ?...". DANTEC lui-même, lorsqu’on lui demande de s’expliquer, s’exprime en charabia : "tout acte de défense de l’identité cuturelle est désormais considéré comme une avancée du nazisme international. Ca veut dire quoi, groupe d’extrême-droite ?" [3]

Cette fois c’est clair : DANTEC n’est pas Jean-Marie LE PEN [il l’a d’ailleurs traité de "gauchiste", et là on se demande si on doit rire [4]. D’ailleurs, contrairement au FN, DANTEC aime l’Amérique et soutient Israël. En revanche, DANTEC partage avec avec l’extrême-droite certaines convictions [l’islamophobie, la foi chrétienne, il s’est fait baptisé début 2004], et certains thèmes [le racisme anti-blanc]. Fabrice ROBERT, un des leader du "Bloc identitaire confirme : "Il est proaméricain et prosioniste, ce qui n’est pas notre cas, mais on est d’accord sur un point : il faut faire barrage à l’islam". [5]

Pour Gallimard, difficile de faire comme si de rien n’était, mais c’est la tuile : voilà un auteur rentable et prometteur qui se barre en sucette. "A titre personnel, je suis catastrophé" soupire Patrick RAYNAL, directeur de la Série noire [6]. "J’ai toujours su que c’était un facho" avoue son autre éditeur, Michel BRAUDEAU [7]. Alors on tergiverse, on laisse passer un peu de temps puis, pas le choix, on se sépare de Maurice, qui se voit prié d’aller se faire éditer ailleurs.


SANS FAMILLE
Enervé, le rebelle frappe aux portes.
Chez Flammarion d’abord. Là, il tombe sur Frédéric BEIGBEDER [on aurait voulu être là] qui cherche à comprendre le personnage, fume de l’herbe avec lui, et parcours le troisième tome du désormais sulfureux « Théâtre des opérations », intitulé American Black Box.
Là, y a un problème : le livre est une descente en vrille islamophobe qui appelle l’Eurabie [comprenez l’Europe menacée d’invasion] à la Croisade...
BEIGBEIDER demande quelques corrections, histoire d’éviter quatorze procès et un scandale général... DANTEC dit non... Fin de l’histoire.

Deuxième essai, chez Fayard. C’est la nouvelle maison de Patrick RAYNAL qui a quitté la Série noire, or RAYNAL aime toujours autant sa « découverte » et le patron, Raphaël SORIN [découvreur de son côté de Michel HOUELLEBECQ] aurait un p’tit faible pour l’agité DANTEC... Là encore les négociations échouent.

Au final, c’est Albin Michel qui récupère le monstre. Thierry PFISTER, le directeur éditorial, affirme que « DANTEC est un grand écrivain » [8] et rachète le contrat qui liait l’homme à Gallimard. C’est donc chez Albin que sortira le en février 2006 le Théâtre des opérations 3... si les avocats donnent leur feu vert, et d’après les rumeurs du moment, ça semble mal barré.

Auparavant, l’éditeur joue un coup plus facile avec le nouveau roman du sieur, Cosmos Inc., paru le 25 août 2005...


Dans la librairie, il était posé là, sur le dessus de la pile. "Cosmos Inc.", titre accrocheur, non ? On a lu quelques pages, on a été séduit. On est reparti avec. On avait sans doute un fol espoir : DANTEC n’est pas dingue, il va atterir. Il va exorciser ses démons, et avec sa rage, son érudition, sa folie, il va nous faire un truc de post-sf complètement dingue, un truc ambitieux, fort.

Raté. La critique du roman vous le dira en détail. Cosmos Inc. est un point sur les i du mot "fini".


Mr.C


NOTES

[1] "Bloc Identitaire" se revendique comme la relève d’un autre groupuscule, lui dissout, "Unité radicale", dont était issu Maxime BRUNERIE qui tenta, un certain 14 juillet 2002, de tirer sur Jacques CHIRAC en plein défilé.

[2] Allusion à "L’Immigration, une chance pour la France" de Bernard STASI, paru en 1984

[3] Libération, 22 janvier 2004

[4] Libération, 22 janvier 2004

[5] Le Monde, 22 janvier 2004

[6] Le Monde, 22 janvier 2004

[7] Le Nouvel Obs, 5 février 2004

[8] Paris Match, Juin 2005