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Publié le 20/07/2008

« Avec les moines-soldats » de Lutz BASSMANN

ED. VERDIER CHAOID, MAI 2008

Par Goldeneyes

Où sommes-nous ?
Impossible à dire. Lorsqu’on s’embarque dans un roman d’Antoine VOLODINE [Le roman est signé Lutz BASSMAN, mais derrière ce pseudo, un seul visage : celui de VOLODINE...], on ne sait jamais où l’on va mettre les pieds. Avancer dans sa lecture, c’est comme s’enfoncer dans un long boyau obscur tapissé en quatre dimensions, aux contours sans cesse fluctuants, aux formes impalpables, intangibles.
Avec les moines-soldats poursuit l’exploration secrète de ce courant que l’auteur a lui-même baptisé « post-exotisme ».

Amis de la littérature éclatée, adeptes de l’école du nouveau roman tardif, des scories textuelles et syntaxiques héritées du surréalisme, de l’OVNI littéraire à grande vitesse auto-giratoire qui échappe à toute dénomination autant qu’à la préhension logico-cérébrale, Bonsoir !
Vous êtes ici chez vous !


Où sommes nous ?
Cette question ne cessera de vous tarauder à la lecture de Avec les moines-soldats. A travers les pérégrinations de trois personnages : Monge, Schwahn, et Brown, nous assistons à la lente dégradation d’une humanité condamnée qui n’est plus que le reflet outrageusement déformé d’elle-même...
Ici, pas de cadre spatio-temporel. et quand demeureront des interrogations à jamais ouvertes. Pas de cadre ni d’ancrage. Pas de contextualisation, ou si peu. Pas d’action non plus. Nous évoluons, pauvres hères, dans la littérature du « rien », de « l’immobilisme ». Les protagonistes, comme prisonniers d’un rêve nébuleux, ou plus justement, d’un cauchemar récurrent, tentent vainement de trouver une légitimation à leur condition, à leurs actes... Ils se savent à la solde d’une Organisation anonyme qui les charge de mener à bien certaines missions prétendument essentielles à la survie de l’humanité. Mais leur objectif s’arrête là... Tout demeure hors champs, en pointillés, en non-dits, semblable à une peinture impressionniste. Le rêve se confond avec la réalité. Le présent se fond dans le passé. Tout se perd, tout se chevauche, rien ne se crée.
Le but, on le devine, est de saper les confortables repères du lecteur en vue de le déstabiliser. La narration est éclatée [narration à la première personne, puis à la troisième...] et l’auteur lui-même finit par se superposer aux différents personnages qu’il met en scène. On connaît le jeu de VOLODINE avec ses différentes identités. Ici, le fond rejoint la forme. La mise en abîme est aussi de rigueur, pour accroître chez le lecteur ce sentiment déstabilisant de se frotter, ou plutôt, de se heurter à une littérature sinon hermétique, au moins opaque : c’est ainsi que Brown, au cours de sa mission, découvre un roman se rattachant au courant du « post-exotisme ». C’est ainsi que le personnage de Mariya Schwahn, à l’instar de VOLODINE l’écrivain, possède autant de visages que d’identités... C’est ainsi, enfin, que les crabes pris dans les mares de mazout incarnent tout à la fois les protagonistes englués dans les circonvolutions de leur égarement, mais aussi le lecteur, prisonnier d’un récit dont il ne peut cerner les limites...

Dans ce chaudron noir à images et à idées où décor, temporalité et personnages se voient ballottés au sein d’un même tourbillon de mots, les seuls et uniques éléments solides qui structurent le récit restent des éléments compulsivement cycliques, propres à l’auteur.

Il y a l’océan, cette vaste et immense étendue grise sans cesse renouvelée, déclinée au cours du roman sous autant de descriptions amoureusement respectueuses ; un élément intemporel, le seul dans lequel, à vrai dire, les personnages se retrouvent...

Il y a aussi le feu, l’immolation, la souffrance par les flammes, élément purgatoire échappé tout droit des enfers et qui se chargera de consumer chacune des proches connaissances de nos héros.

Autre balise textuelle et déjà abordée : cette sensation de vacuité vertigineuse. Cette volonté délibérée de plonger les personnages du récit dans une action et un décor du « rien », de « l’immobilisme », du « néant » :

« Après eux, il n’y aura plus personne pour prendre le relais. Ils vieilliront dans la solitude. Et ensuite, rien. »


Ce dénominateur, « rien », semblable à une écharde coincée dans notre talon et qui s’enfonce douloureusement un peu plus dans notre chair à mesure qu’on avance sur ce noir sentier littéraire, parsème la lecture, insistant, insidieux, lamineur :

« J’ai descendu l’escalier et je suis demeuré debout sur les pierres, face au rien. »

« Les noms et les surnoms sont des manières commodes d’étiqueter les gens, mais ils ne signifient pas grand-chose. Il n’y a pratiquement rien derrière... » [P17].

« - Il était là, dit Monge. Il ne montrait pas la flaque, ni l’endroit où il lui semblait avoir pu dialoguer avec Fuchs. Il ne montrait rien. »


Il y a enfin, nécessaire à la cohésion et à l’unification de cet ensemble aliénant, le style de VOLODINE. Froid. Détaché. Engagé. Qui nous fait pernicieusement glisser sur la douce pente de la décadence, de l’horreur, et de la folie...
Ce n’est pas facile. A lire autant qu’à déchiffrer et qu’à digérer. Abscons, touffu, insondable, plurilatéral, extra-temporel, Avec les moines-soldats s’inscrit dans la parfaite continuité de l’œuvre d’Antoine VOLODINE.


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Le lecteur se perd dans ce monde glauque et atroce qui s’ouvre à son imaginaire comme un gouffre béant prêt à l’aspirer. Le lecteur est perdu, oui, au même titre que les personnages dont il tente d’appréhender les motivations intimes, les actions... On cherche les repères là où il n’y a que confusion ou reflets inversés. On cherche la linéarité là où il n’y a que circonvolutions et redondances absurdes. On cherche la lumière là où il n’y a qu’abnégation. Et à trop jouer avec l’équilibre mental de ses lecteurs, nul doute que l’écrivain laissera sur le bord de la route les moins indulgents ou les plus pressés d’entre eux. Pour ceux qui persévèreront, qui iront jusqu’au bout de ce chemin de croix, restera néanmoins en mémoire l’impression d’avoir assisté à la fulgurante vision d’un cauchemar éveillé, de s’être pris en pleine face l’éclat déchirant et inoxydable d’un possible effrayant, reflet émoussé d’une condition humaine lointaine mais pourtant inévitable.
Un hurlement littéraire de pure noirceur.
Car à la lecture de Avec les moines-soldats, le doute n’est plus permis.
L’humanité est condamnée.
Et c’est sans appel.