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Première publication le 05/11/2006
Publié le 24/10/2009

Axiomatique de Greg Egan

[Axiomatic, 1995]

1ERE ED. FR. AU BÉLIAL, SEPT. 2006 - REED. LE LIVRE DE POCHE, OCT. 2009

Par K2R2

Attendu en France comme le messie par un certain nombre d’amateurs de science-fiction, ce recueil de Greg Egan (pas aussi inédit qu’il y paraît — DLM ayant déjà publié huit de ces nouvelles) constitue le premier tome d’une publication qui, au final, en comprend trois. Un triptyque (Axiomatique, Radieux ; et Océanique)qui formera le panorama intégral et inédit des nouvelles de cet auteur australien réputé difficile.

Dans sa 1ère publication française, ce sont les éditions du Bélial’ qui nous ont permis ainsi de mesurer cet auteur discret à sa juste valeur. La réédition en poche d’Axiomatique met l’ouvrage à la portée de tous, à quelques jours de la publication, toujours au Bélial, en grand format, du troisième volet, Océanique.
Dix-huit nouvelles de SF prospective mâtinée de philosophie, ça vous tente ?


NOS NOUVELLES PRÉFÉRÉES :


« Axiomatique » : Un homme s’injecte une puce désinhibitrice afin de tuer l’assassin de sa femme. Une réflexion plutôt bien vue sur la morale et la vengeance. La sphère des individualités confrontée à la blogosphère. Intrigue sentimentale aboutie sur fond de thriller. La fin est vraiment soignée.

« Le Coffre-fort » : De loin la nouvelle du recueil la plus brillante. Presque parfaite. Les deux dernières pages gâchent la brillante réflexion parfaitement mise en image sur l’individualité exclusive. Le renversement de perspective est très réussi, même si la fin est un peu facile. Pour une fois Egan sait être touchant.

« Le point de vue du plafond » : L’un des textes les plus subtils du recueil. L’approche scientifique (optique) est très originale, à propos de la vision décalée de cet homme dont le cerveau a été endommagé par une balle et qui, malgré les soins qui lui sont apportés et la rééducation, a perpétuellement l’impression d’observer son personnage du dessus, comme si son corps n’était devenue qu’une marionnette.
Ce discours est en fait prétexte pour parler d’un sujet d’actualité : la dématérialisation du visuel (cf. le passage au-dessus des villes du monde, « en réseau ») et ce que cela implique en terme d’images livrées par des entreprises à un public « branché sur le réseau » qui cherche la rematérialisation individualisée des informations (cf. l’activité professionnelle du personnage principal et le principe de régénération altérée de vieux films). On est en pleine sociologie de la communication. Très fin et un peu schizophrénique.

« Vers les ténèbres » : Ouch ! Efficace et équilibrée, cette histoire de singularité (ou de trou de ver, on ne sait pas trop), qui peut rappeler la nouvelle de Ted Chiang [« L’Enfer, quand Dieu n’est pas là »], la dimension religieuse en moins. Haletant, intelligent, tout est là. Cette fatalité qui suggère que nous allons tous, irrémédiablement, vers les ténèbres, cette stressante attente finale qui évoque Godot... Intéressante mise en perspective d’une humanité confrontée à un phénomène inconnu et incontrôlable et qui n’a d’autre choix que de bricoler et de sauver ce qu’elle peut. Seule nouvelle du recueil où l’action prend un peu le pas sur la réflexion.

« Plus près de toi » : Un texte dont la chute répond admirablement à l’incipit. Le thème du transfert de personnalité est l’un des grands gimmicks d’Egan et l’auteur nous propose à nouveau un traitement admirable. Belle pensée, bien foutue, bien écrite, empathie (et même double-empathie) bien rendue. Superbe.

SUR LES THÈMES DE L’ART, DU DOUBLE ET DE L’IDENTITÉ :


« La Caresse » : Un bon polar mélangeant habilement considérations esthétiques, réflexion sur l’art et manipulations génétiques... C’est beau, marquant, vivant. L’une des nouvelles les plus intéressantes du recueil.

« L’Enlèvement » : Représentation, double et (tatatin) identité. La place de l’art comme point de vue sur l’identité est encore prégnante. Une représentation existe-t-elle en tant qu’entité vivante et pensante ? Sommes-nous seulement une représentation de nous-mêmes pour les autres ? Brillant. Un texte que l’on rapprochera des réflexions développées dans La Cité des permutants. Le double numérique est-il un autre moi ? Une simulation numérique peut-elle accéder au statut d’être humain ? Peut-on aimer, être touché, par une entité virtuelle ?
Excellent.

« En apprenant à être moi » : Amusante variation sur le thème du double. Où le double numérique prend le pas sur le cerveau original et pirate le corps de l’individu concerné. C’est parfois un peu au ras des pâquerettes niveau réflexion, le renversement de perspective est encore une fois très bien réussi. C’est plaisant mais un peu mou.

PLUS CLASSIQUES MAIS TRÈS EFFICACES :


« Eugène » : Thème classique que celui de l’eugénisme et des manipulations du génome humain, mais le traitement est ici, à défaut d’être original, plutôt drôle. Un humour très second degré, qui ne manque pas d’égratigner quelques clichés.

« Sœurs de sang » : L’idée de départ est intéressante (deux sœurs atteintes de la même maladie orpheline suivent un traitement en apparence identique). Une variation intelligente sur la question de l’effet placebo et sur les dérives de l’industrie pharmaceutique, le tout manque encore une fois d’humanité mais reste percutant. Le côté hermétique/scientifique qu’on pouvait redouter se résume finalement à un gros paragraphe très didactique par nouvelle. Il est criant ici que Egan a parfois du mal à mêler émotions/symbolique/littérature aux ambitions scientifique de son récit.

« Un amour approprié » : L’histoire d’une femme qui maintient en vie, à l’intérieur de son utérus, le cerveau de son mari alors en attente d’un nouveau corps. Focalisation sur un truc déjà vu en second plan dans de nombreuses nouvelles : les conséquences intimes, personnelles, individuelles, des découvertes scientifiques. Egan égratigne au passage le système de santé à l’américaine (à savoir que le fric passe avant les préoccupations médicales, voire éthiques).

« Orbites instables dans la sphère des illusions » : « Le libre arbitre n’est qu’une croyance ». Intéressante variation sur le thème du libre-arbitre. Vision passionnante d’une société destructurée, qui a implosé de l’intérieur sous la pression des divers communautarismes. Feu d’artifice final qui aurait pu être très très casse-gueule.

« Les Douves » : Quand Egan mélange considérations sur la xénophobie et extrapolations écologiques, cela donne un texte plutôt réussi, un brin moralisateur, sur lequel plane une menace étrange et fascinante. Sans trop en révéler, Egan maintient le lecteur dans l’expectative et l’incertitude, laissant entrevoir une réalité pourtant bien sombre. Étrange, obtuse, un peu facile dans le politico-écolo-antifasciste ; un peu vaine je dirais. Mais pour une fois que plane un peu de mystère... Le contexte de futur proche des nouvelles est dessiné avec cohérence.

DEUX NOUVELLES HARD-SF UN PEU... HARDUES :


« L’Assassin infini » : La première nouvelle du recueil est une entrée en matière difficile, très conceptuelle ; une sorte de thriller gibsonno/dickien formellement peu enthousiasmant. Quand on mélange physique quantique et poussières de Cantor on risque forcément de s’aliéner un certain nombre de lecteurs dès les trois premières pages. Renversant ou renversé, on a un peu de mal à distinguer entre les deux. À noter qu’il s’agit de la seule nouvelle véritablement hard science du recueil.

« Lumière des événements » : Encore conceptuel. Intéressant dans l’illustration sociale d’une découverte scientifique (les contractions/rétractions de l’univers, mises en abîme) mais ce n’est pas neuf. Notre destin est-il prédéfini, jusqu’à quel point pouvons-nous lui échapper ? La structure n’est pas très travaillée : fin didactique et abrupte (même problème que Ted Chiang

ET TROIS NOUVELLES MOINS CONVAINCANTES :


« La Marche » : Bof, bof, bof... nouvelle histoire d’implants neuraux (concept intéressant). Le procédé littéraire tombe à plat, faute d’atmosphère, de développement. Un texte bancal. Dommage, il y avait du potentiel.

« La Morale et le Virologue » : À mi-chemin entre le Norman Spinrad des Années fléau et le Greg Bear de La Musique du sang, Egan propose un personnage de scientifique complètement dingue et fanatique un tantinet stéréoptypé, mais aussi franchement glaçant. Intéressant, mais pas tout à fait convaincant. les explications scientifiques sont pénibles. Le discours simpliste sur le fanatisme est pénible. Bon, c’est pénible.

« Le P’tit mignon » : Le thème n’est pas nouveau mais le traitement est plutôt original dans cette histoire de bébé cloné, Egan parvient à faire émerger une certaine émotion avec cet homme épris d’un irrésistible désir de paternité et prêt à tout pour satisfaire ce besoin. Le seul intérêt à mon goût réside dans ce besoin culturel moderne d’achat compulsif ou de consommation maniaque qui joue de plus en plus sur l’intimité des acheteurs. L’histoire n’est pas inintéressante mais c’est très plat.


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Greg Egan, c’est un peu l’ancêtre de Ted Chiang, ce jeune américain dont le formidable recueil, La Tour de Babylone a fait couler beaucoup de pixels dans ces pages. Et l’ancien partage avec le nouveau quasiment les mêmes points forts et les mêmes points faibles.
Point fort : une inventivité indépassable dans la création d’intrigues scientifiquement très solides, originales de par leur point de vue, à partir desquelles l’auteur réussit à tracer des perspectives souvent abyssales. Point faible : une certaine froideur de ton.

Au final, ce relatif manque d’humanité pèse peu dans la balance : les amateurs de vertiges scientifiques ne peuvent pas faire l’impasse sur Axiomatique.