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Premier ouvrage paru aux récentes éditions Dystopia, Bara Yogoï prolonge et précise le travail du duo Henry / Mucchielli. Une sorte de para-suite au curieux Yama Loka Terminus (avec des illustrations de Stéphane Perger) qui témoigne de la bonne santé de l’imaginaire francophone.


On sent cet attachement hideux au concept d’égalité : deux auteurs, un illustrateur, et personne n’est mis en avant. Cela fait de ce nouveau recueil un ouvrage politique ?

C’est plus une question d’équivalence : le travail de Stéphane a la même valeur que le nôtre dans la construction de Bara Yogoï. Il est un des créateurs du livre, a participé comme nous à la fabrication de son ambiance, de sa cohérence. Ce n’est pas un simple illustrateur, et il est par surcroît à l’origine d’une des nouvelles, pour laquelle il a d’abord produit un dessin avant que nous la mettions en texte. Et puis, avoir notre nom en gros sur une couverture, ce n’est pas un enjeu.
En revanche, Bara Yogoï est le résultat d’une politique éditoriale, au sens de volonté de faire un livre ensemble, avec les gens de Dystopia, du maquettiste aux relecteurs et aux éditeurs. C’est une façon très agréable de faire un bouquin. Ils mériteraient leur nom sur la couverture eux aussi.

Pourquoi les éditions Dystopia ? C’est quoi, d’ailleurs, cette manie underground ? Aucun éditeur sérieux n’a été convaincu par Yama Loka Terminus ? Ou alors ils vous ont fait des ponts d’or, mais vous avez refusé par rectitude morale ?

Dystopia nous a contactés avant que l’idée du livre n’ait été lancée, et ce sont eux qui nous ont proposé un travail à quatre mains. Bara Yogoï est parti de cette rencontre, d’un désir éditorial et de la greffe de Stéphane Perger sur le noyau Yama Loka Terminus (dont il avait réalisé la couverture). Le livre a été écrit pour les éditons Dystopia, avec leur aide et leur complicité. Ce sont des gens extrêmement sérieux, quand ils ne se mettent pas des sacs en tissu troués sur la tête.

Dans quelle mesure la lecture de Yama Loka Terminus s’impose avant Bara Yogoï ?

Elle ne s’impose pas, on peut les lire dans l’ordre qu’on veut. On peut même n’en lire qu’un seul, même si ça nous fait beaucoup de peine. Bara Yogoï vient après, dans la chronologie de son écriture, mais nous n’avons voulu en faire ni une suite, ni une introduction à Yama Loka Terminus. Ce qui tient les deux livres c’est Yirminadingrad, que l’on découvre dans YLT, autour de laquelle on tourne dans BY.
Lire l’un ou l’autre en premier change sans doute la façon dont on rentre dans cet univers mais ceux qui ont commencé par BY n’en sont pas morts (à notre connaissance et à l’heure où nous parlons).
On espère que la lecture de BY donnera envie d’en savoir plus sur Yirminadingrad et que, de même, la lecture de YLT donnera envie de voir comment on peut en parler autrement.

Comment cohabiter à deux ? Qu’apporte l’écriture à quatre mains ? Comment Léo se sent sans Jacques ? Orphelin ?

Écrire à deux est plus riche, plus rapide, plus gratifiant que de travailler seul. Les textes étant indifférenciés, la signature de l’autre peut autoriser des expérimentations que l’on craindrait de pousser sous son seul nom. Cela permet aussi, surtout, aux livres d’être créés par échanges, strates, action–réaction. La surprise est constante, l’exploration renouvelée. On atteint des endroits auquel on n’aurait pas accès sans l’autre. Cela libère un peu, enfin, les textes de leurs auteurs, même si les gens essaient parfois de démêler qui a écrit quoi (et se trompent).
Le travail de Stéphane offre d’autres respirations, des embranchements inédits. YLT – BY est une œuvre ouverte, coopérative, dont on espère qu’elle continuera de proliférer. Il y aura de la musique, courant 2011, avec des collaborateurs supplémentaires.
Écrire est une activité solitaire. On le sait, on écrit aussi chacun tout seul, juste pour nos gueules. C’est autre chose.

« À propos d’un épisode méconnu des guerres coloniales motherlandp-mycroniennes » rompt le recueil avec une rigueur presque inquiétante. Chaque texte diffère d’ailleurs beaucoup des autres. Cela relève de l’exercice de style, c’est un jeu littéraire ou une réelle nécessité ?

La rupture dont vous parlez tient sans doute au passage de quelque chose qui reste urbain dans les premiers textes à un décor plus, disons, aride. Mais le principe reste le même : Yirminadingrad comme Ailleurs, que ce soit comme destination, fantasme, ruine ou légende.
Les jeux littéraires sont tout ce qu’il y a de nécessaires, chaque texte impliquant un traitement qui lui est propre – on ne peut pas raconter la fin d’un monde de la même manière qu’on raconte sa naissance. Les récits sont les patrons.

La nouvelle précédente, par exemple, « Enfer périphérique numéro 21 », est obscure, voire incompréhensible. Ne craignez-vous pas de perdre vos lecteurs ?

On espère que les lecteurs nous feront suffisamment confiance pour accepter de se laisser dérouter. Parfois certains se perdent là où on ne s’y attend pas, d’autres se retrouvent dans des zones que l’on pensait invivables.
« Enfer périphérique numéro 21 » n’est pas un texte piégé. Son titre est son programme. Rien n’y est métaphorique, symbolique ou sous-entendu. L’action se déroule ailleurs, après la destruction de Yirminadingrad. En règle générale, ce qui préside à l’écriture du texte est le texte lui-même, pas sa réception potentielle, forcément imaginaire. Dystopia nous a permis de faire ça et on espère que ça plaira.

La SF a-t-elle un sens pour vous ou n’est-ce qu’un moyen ? Les moyens justifient la fin. C’est du même ordre que ce que nous disions plus haut sur les différences de traitement entre les nouvelles. Souvent, c’est l’histoire qui impose la façon dont on va la raconter. Il peut arriver qu’on se dise : « nous allons faire un texte d’anti-fantasy sur l’origine de Yirminadingrad ».
YLT a été publié en littérature « blanche », catégorisé comme « réalisme magique », comme « SF », comme « slipstream ». On ne travaille pas en se demandant à quel genre va appartenir le bouquin. On écrit simplement avec les moyens à notre disposition.
L’avantage des « littératures de l’imaginaire » est qu’elles permettent (parfois) d’abandonner un arrière-monde littéraire de plus, la croyance en la transcription de la réalité. Un livre est fabriqué avec des mots – et, ici, des dessins. Avec des mots, on peut faire plein de trucs marrants. Comme disait le vieux Borges, un livre n’est pas une interprétation du monde, c’est une chose ajoutée au monde. Et c’est déjà pas mal, non ?

Dites-donc, l’excellente « Délivrances », c’est de la fantasy. Vous vous foutez de nous, ou quoi ?

C’est un texte mythologique. Et pornographique. Et parodique. Certains attendus de la fantasy y sont en effet un peu malmenés. En même temps, ne s’en émouvront que ceux qui les traqueront, ceux qui chercheront à les reconnaître.
C’est ce que nous disions plus haut sur la SF : Bara Yogoï n’est pas un travail sur les genres, même si en tant qu’auteurs nous avons conscience de leur existence. C’est un livre sur les histoires, la façon dont le réel les génère et la manière dont elles impactent à leur tour la vie. Si Yama Loka était une compilation de témoignages, Bara Yogoï se tient du côté du recueil de contes et légendes.
Et, ici encore, la parole est peu fiable, non plus de par la subjectivité du locuteur, mais parce que son énonciation emplit une fonction au-delà du récit – rôle historique, social, politique du mythe.

Le roman graphique de Léo Henry avec M. Boot, où en sommes-nous ?

Il sera publié online (sur le site webcomics.fr), en quatre ou cinq livraisons, à compter de septembre. Le pas de deux éditorial qui a suivi sa production a finalement permis de récupérer les droits de diffusion. La publication gratuite sur le net est une expérience nouvelle, on espère que Rainbow Mist (c’est le titre) saura trouver son public. Un système d’impression à la demande sera aussi mis en place, pour les fous du papier.
Le boulot de Fred, en termes de recherche graphique et de mise en scène, est impressionnant. Et les réactions de surprise face à son travail semblent dessiner en creux les préjugés qui accompagnent désormais la bande dessinée – corollaire à sa légitimation, sa récente reconnaissance par le marché et la critique.
Rainbow Mist est une romance hors genre, fantastique, hard boiled, historique, triste à pleurer. On a pris beaucoup de plaisir à la mettre en place. On espère que ce sera partagé.

Que lisez-vous, quand vous n’écrivez pas ?

Ces derniers temps, Nabokov, Crumley, Haruki Murakami, Thomas Disch, J.-P. Manchette, Alan Moore, Fredric Brown, Emmanuel Carrère, Harry Mulisch, Lawrence Durrell, Damasio, Mike Davis, Vian/Sullivan, Lutz Bassmann, Simenon, Greg Egan, Gide, Beauverger, Toni Morrison, Volodine, Philip K. Dick, Mo Yan, Hemingway, Ballard, Milena Agus, Kurt Schwitters, Michel Foucault et Karl Marx.

Sans vouloir faire à tout prix dans la quête de sens, YLT et BY évoquent beaucoup une sorte d’Europe Centrale post-apocalyptique. Vous êtes des enfants de Tchernobyl, en quelque sorte ?

Post-soviétique, plutôt, c’est-à-dire néo-capitaliste pour Yama Loka. Il n’y a pas vraiment eu d’apocalypse mais bien une catastrophe, un effondrement et une reconstruction qui ont changé la vie des gens, leur manière de s’aimer, de se battre et de penser, de manière radicale. C’est un monde nouveau dans lequel rien n’est plus certain, ni le passé, ni le futur, et surtout pas le présent. Un vaste terrain de jeu, donc, pour l’écriture.
L’incertitude historique permet le foisonnement des histoires et est redoublé par le multiculturalisme de Yirminadingrad : on y croise aussi bien des Turcs que des Bulgares, des Tziganes que des Boliviens. C’est un lieu de cohabitation et de passage, un espace dont l’identité est fragmentée. D’où YLT comme recueil de témoignages.
Dans BY, nous avons fait un pas de côté : Yirminadingrad elle-même est devenue une hypothèse, un fantasme. C’est une ville qui n’a jamais été construite, a déjà été détruite, n’a jamais pu exister. Cela donne un livre de contes, une collection de mensonges. Quelque chose qui parle de la manière dont les histoires prennent vie malgré tout.

YLT et BY sont résolument à part dans le paysage SF francophone habituel. Vous vous rapprochez d’un type comme Ballard, sur l’expérimentation, notamment. Vous avez d’autres « grands frères » à nous proposer ?

Vermilion Sands de Ballard a vraiment été là dès le départ, avec sa structure en facettes, son rapport au lieu mental, son ailleurs atemporel. Dans certains rêves ténus, de grands bus touristiques quittent la gare routière de Yirminadingrad pour desservir, un à un, les complexes abandonnés de Lagune Ouest.
Derrière YLT-BY, il y a aussi Volodine et ses doubles. Une ombre de l’autre-Dick – pas celui qui engendre des scénars hollywoodiens à twists, celui des mondes-névroses plutôt, des réels contaminés. Et quelques spectres infiltrés d’Annexie, de l’Interzone de William Burroughs. En scrutant bien, il y en a beaucoup d’autres encore, amaigris, presque totalement désossés : Hemingway en filigrane, Kafka en silhouette, un rien d’Alain Robbe-Grillet… On lit, on aime, on remâche. Personne n’écrit seul, en réalité.


PAT