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Publié le 01/10/2008

« Bastard Battle » de Céline MINARD

ED. LEO SHEER / LAURELI, AOÛT 2008

Par Nolive

Écrit pour répondre à l’invitation de Fanette MELLIER, graphiste à l’initiative du projet Chaumont : fictions [des livres bizarres], Bastard Battle est le nouveau roman de Céline MINARD. Un texte étrange, surprenant, d’une efficacité redoutable. Et... en vieux français.


1437. Aligot, Bastard de Bourbon, et sa troupe d’Escorcheurs s’emparent sans grande difficulté de la ville de Chaumont. Mais la victoire a un goût amer pour le capitaine des mercenaires : plusieurs de ses hommes ont été défaits par un guerrier aux techniques de combats inconnues, un démon à la peau jaune... Pire, ce démon est une femme ! Le Bastard tiendra la ville quelques mois, jusqu’à ce qu’elle lui soit reprise par un petit groupe de combattants hétéroclite : Enguerrand à la Charrette, chevalier de son état, Vipère-d’une-Toise, chinoise bouddhiste experte en arts martiaux, un rônin nommé Akira, et quelques mercenaires. Dès lors, sous les directives de ses libérateurs, la population s’apprête à défendre Chaumont contre Aligot, qui ne manquera pas de revenir. D’avance, on le devine de mauvaise humeur...

Telle est l’histoire que, pour l’avoir vécue aux premières loges, narre Denysot-le-clerc, dit le Hachis et Spencer Five. L’histoire d’une ville prise et reprise, sur fond de guerres et d’alliances entre seigneurs locaux, rien que de très banal en ce XVe siècle... Même inspiré de faits réels, même bien ficelé et musclé, ce court roman d’une centaine de pages ne serait pas d’un grand intérêt s’il ne s’agissait que de ça. Ou d’une fantasy déguisée. Ou d’une tentative d’uchronie. Bastard Battle va bien plus loin. En mettant en scène [entre autres] un samouraï et une chinoise maîtrisant les techniques de combat shaolin en plein cœur de la Haute-Marne médiévale, Céline MINARD orchestre, en une variation assumée sur la trame des Sept Samouraïs, la fusion de deux imaginaires, véhiculés l’un part l’imagerie et la littérature médiévales [ou « médiévalisante »] européenne, l’autre par « la violence chorégraphique du manga contemporain le plus épuré », selon les termes de l’auteur.

Pour réussir cet exercice a priori difficile, Céline MINARD ne ménage pas ses efforts. Construit avec un grand respect pour les formes et les codes littéraires médiévaux, le texte fait la part belle à des personnages qui ne peuvent que susciter un écho : Enguerrand à la Charrette emprunte évidemment beaucoup à Lancelot, et le narrateur est l’image même du religieux défroqué, expert au maniement du bâton et porté sur le cruchon. Même traitement pour les personnages « exotiques » : le samouraï ne s’appelle pas Akira par hasard, et Vipère-d’une-Toise vient directement d’Au bord de l’eau, grand classique de la littérature chinoise. Et pour mieux ancrer son roman dans un imaginaire collectif, l’auteur s’autorise même quelques clins d’œil au western...

Ce qui fait de Bastard Battle une réussite plutôt qu’un assemblage artificiel d’éléments disparates, c’est la langue. Empruntant vocabulaire, orthographe et syntaxe au moyen français, elle recrée un parler médiéval émaillé de touches d’anglais, d’espagnol, d’allemand [la majorité des personnages sont des mercenaires venant de tous horizons], un faux vieux français qui sonne juste et étaie la construction d’un imaginaire universel. Fortement évocatrice et curieusement poétique, truculente à souhait, la langue est finalement le personnage principal de Bastard Battle, déstabilisante au premier abord mais - pour peu qu’on se laisse porter - tout à fait compréhensible, notamment grâce au parti pris très visuel de la narration. L’action se coule dans la syntaxe étrangement fluide de l’ancien français qui permet à l’auteur d’en dire juste assez pour évoquer, montrer, sans décrire, rappelant en cela le trait épuré de certains mangakas, au premier rang desquels Kazuo KAMIMURA, auteur, entre autres, du très recommandable Lady Snowblood.

Au-delà de cette adéquation saisissante entre forme et fond, le roman tient également grâce à la constante tension qu’il génère entre ses éléments a priori opposés : langue ancienne et imagerie moderne, violence crue d’une époque révolue et violence esthétisée des films de sabre. Le sang qui gicle au ralenti sur le passage du sabre devient en retombant au sol ces trois gouttes écarlates sur la neige, que contemple longuement le Lancelot de Chrétien de TROYES.


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Plus qu’une petite curiosité, plus qu’une expérience réussie, Bastard Battle est un texte à ne pas rater, jouissif, truculent et grand guignolesque à souhait, qui ne laisse aucun répit au lecteur et n’oublie même pas d’être drôle. Ciselé avec passion et précision, à la manière d’une miniature médiévale. Un livre vivant, qui le reste longtemps après la dernière page tournée.

Signalons pour finir que l’édition originale - réalisée, donc, par Fanette MELLIER -, reste disponible, au prix de 20€, en librairie ou directement auprès des Éditions Dissonances.