En seulement quatre romans et un recueil de nouvelles, Bret Easton ELLIS est devenu l’une des voix les plus influentes de sa génération. La parution de "Lunar Park", sixième ouvrage auto-référencé teinté de fantastique et visite guidée de l’ensemble de son oeuvre, l’occasion était trop belle de revenir sur un phénomène littéraire hors du commun et un imaginaire qui ne l’est pas moins.


Ecrivain précoce, Bret Easton ELLIS c’est fait connaître à l’âge de 21 ans par son style minimaliste d’apparence froid et distancié. Les désormais célèbres "Les gens ont peur de se retrouver sur les autoroutes de Los Angeles" ou "Disparaître ici !", le distinguent immédiatement de ses confrères et le place parmi les outsiders de sa génération. Nous sommes dans les années 80, l’argent est roi, l’ère est au clinquant et au superficiel. L’auteur réussi le pari contradictoire d’incarner le monde glacé qu’il décrit dans ses livres et d’en être le plus virulent critique. Dés "Moins que Zéro" [1985] et "Les lois de l’Attraction" [1987], ses deux premiers romans, ELLIS s’illustre par la peinture sans concession d’une certaine jeunesse américaine. Gosses de riches désœuvrés, adultes absents et concupiscents, sexe, violence, drogue et rock’n’roll, il est rapidement intronisé chantre du désenchantement de toute une génération. L’adolescence selon ELLIS est un monde voué aux puissances obscures d’une société de consommation cannibale où des parents sont si affamés et frustrés qu’ils dévoraient leurs propres enfants, comme le déclare le personnage transparent de son premier roman.

Sexe, mensonges et vidéos

ELLIS sait de quoi il parle. Né en 1964 à Los Angeles dans une famille aisée, il fuit la Californie et sa vacuité pour suivre ses études dans le New Hampshire. Se sera ensuite la Côte Est et New-York, où il vit jusqu’à maintenant. Très tôt l’auteur se sent étranger au pays de la superficialité reine et des parties cocaïnées. Une distance qu’explique le choix d’une narration à la première personne permettant d’incarner des points de vue multiples toujours extérieurs - le narrateur n’étant pas l’auteur, mais un observateur. Un choix qui deviendra au fil du temps, sa marque de fabrique. Malgré ce style privilégiant l’observation, et donc l’objectivité, ses détracteurs ne verront en lui qu’un caricaturiste doublé d’un auteur cynique et amoral. C’est confondre l’auteur et l’œuvre. Chez ELLIS, la satire passe par des descriptions qui peuvent sembler ennuyeuses et même choquantes, mais jamais gratuites. L’auteur met ainsi en lumière le manque de substance de son univers et par là même, de tout le rêve américain. Et tandis que ses personnages se perdent dans le cycle absurde de journées sans but, le monde de la nuit est toujours l’occasion de laisser libre court aux excès les plus inacceptables.

De nombreuses zones d’ombres hantent l’œuvre de Bret Easton ELLIS. Des être nocturnes rôdes autour des piscines abandonnées, des chiens disparaissent et on retrouve des paquets de cigarettes au petit matin, dans les allées privées. L’autre, celui qui fait peur, est toujours présent, tapie dans l’ombre et comble de l’angoisse, c’est parfois votre meilleur ami. C’est le revers d’un univers de strass et paillettes, investi par des dealers en tout genre, des amateurs de snuff movies ou des vampires dont la principale pitance est l’innocence des victimes. Un aspect qui prend toute son ampleur avec "American Psycho", troisième roman, que beaucoup verront comme un tournant dans l’œuvre de l’américain.

Le bruit de la hache

"American Psycho" [1991] décrit l’existence de Patrick Bateman, courtier à Wall Street. Adepte du culte de la perfection, fin connaisseurs des plus coûteuses marques de luxe et amateur de listes bien ordonnées, Bateman est un yuppie dont l’efficacité cache des instincts sanguinaires. La nuit, il défoule ses pulsions meurtrières et s’adonne au meutre comme d’autres vont faire leur courses au supermarché du coin.

Aux Etats-Unis c’est le choc. "Sadique", "gratuit", "misogyne", sont les termes les plus employés. ELLIS recevra même des menaces de mort ! Pourtant, certains s’interrogent tout de même : les actes évoqués dans ces pages sont-ils réels ou relèvent-ils du fantasme destiné à soulager le stress de la compétition sociale ? Plus simplement, Patrick Bateman n’est-il pas simplement l’incarnation des années Reagan et du capitalisme dans toute son horreur ?

Ce message moral, l’écrivain le réitère quand il s’attaque au monde de la mode, pour son quatrième roman, "Glamorama". Notons qu’il faudra 7 ans - et un recueil de nouvelles, "Zombies" - pour voir ELLIS achever ce roman visionnaire où des mannequins pervers et sadomasochistes trompent leur ennui et se libèrent de leurs névroses en commettant des attentats à la bombe ou en faisant exploser un 747 en plein vol [le roman paraît trois ans avant le 11 septembre].

Manifeste contre l’obscénité de la Société du Spectacle, "Glamorama" éclaircit un aspect important concernant son auteur : contrairement au idées reçus, Bret Easton ELLIS est un écrivain sensible dont l’imaginaire s’alimente des excès d’une époque qu’il juge corrompue. Et dans un souci de réalisme il n’hésite pas à mouiller la chemise en impliquant dans ces deux derniers romans des personnalités médiatiques réels. Phil Collins et Whitney Houston, pour "American Psycho" ou Claudia Schiffer et Naomie Campbell, pour "Glamorama". Un chassé-croisé récurrent entre imaginaire et vécu qui revient dans tous ses livres.

Comme dans ses premiers romans, il est difficile de faire la part du vrai et du faux, entre l’objectivité des personnages et leur perception voilée d’angoisses intimes. C’est là qu’intervient son dernier roman, "Lunar Park", auto-fiction mensongère sur le mode fantastique et condensé parodique de l’univers de l’écrivain.

La foire des ténèbres

"Lunar Park" démarre très fort. De fait, tout le roman est un tour de force. A la fois autobiographique et satirique, terrifiant et ironique. Le lecteur est constamment sur ses gardes et ne sait plus à quel sein [saint ?] se vouer.

Après un chapitre d’exposition - digne de Hunter S. THOMPSON en matière d’absorption de substances illicites - où l’auteur/narrateur/écrivain évoque tous ses livres précédents, l’ensemble déjante rapidement pour se transformer en un mélange tragique et décapant de "Moins que Zéro" et de.. disons, "Las Vegas Parano".

Décapant, quand l’écrivain raconte dans le détail sa vie durant ses années de succès, exposant sans pudeur ses excès, sa sexualité et les débats qui l’entoure, les tournées promotionnelles chaotiques et ses efforts pour devenir un chef de famille responsable. Tragique quand il décrit la mort de son père, qui bien que profondément haï, continue de le hanter cruellement. Ce qui commence comme l’histoire banale d’un écrivain et de sa famille, déménageant en vue d’une réconciliation dans une propriété du Midland, bascule bientôt dans une parodie d’horreur à la Stephen KING [ELLIS avoue que son roman est un hommage aux récit d’horreur de KING qu’il dévorait adolescent.]

Le récit - qui débute par une fête d’Halloween - se transforme en un carrousel cauchemardesque. Des jouets maléfiques saccagent la maison, de jeunes garçons disparaissent, des animaux étranges et le spectre du serial killer de "American Psycho", rôdent, ou bien est-ce la figure paternelle qui s’incarne dans ces inquiétantes créatures ?

ELLIS prend encore un malin plaisir à balader son lecteur. En abandonnant la seule chronique de la vacuité d’un monde obsédé par son image, Bret Easton ELLIS évite l’autocaricature et l’autodérision distanciée. Car "Lunar Park" et son cortège de Démons & Merveilles est avant tout un livre sur la filiation. Tout en profondeur ELLIS s’interroge sur les liens père/fils, sur le pardon, sur l’héritage. Rassurez-vous, on rit aussi beaucoup et les passages chocs ne manquent pas.

Le fil invisible

Le lien continuellement entretenu entre ce sixième livre et le reste de son œuvre ne troublera pas le lecteur averti. Pour les autres, il est bon de savoir que, bien que pouvant être lus séparément, les livres de Bret Easton ELLIS ont toujours été intimement liés. De l’adolescent troublé de "Moins que Zéro", aux chassés-croisés érotiques et désespérés des étudiants des "Lois de l’Attraction", en passant par les exactions délirantes et sanglantes du cadre serial killer de "American Psycho", chez ELLIS, tirez un fil et c’est toute l’œuvre qui vient.

Clay, l’anti-héros apathique de son premier ouvrage parle constamment de ses études dans le New Hampshire. Une région où se situent les événements des "Lois de l’Attraction". Récit dans les pages duquel un certain Sean "je-suis-une-raclure-d’humanité" Bateman, téléphone à son frère aîné, Patrick... qui n’est autre que le tueur halluciné de "American Psycho".

Que dire des mannequins sadiques - et terroristes par ennuis - de "Glamorama", quatrième de la liste ? Plus jeunes, certains étaient peut-être en fac avec Sean, Lauren ou Paul, les différents protagonistes des deux premiers romans. Ou bien faisaient-ils partie de la galaxie d’individualités, parents et enfants indifférents, marginaux et drogué de "Zombies", son unique recueil de nouvelles à ce jour, dans lequel on retrouve maint clin d’œils à ses parutions précédentes ?

C’est cette dimension révélatrice et faussement autobiographique [ELLIS parle avant tout de ses oeuvres et finalement assez peu de lui-même] qui passionne. Elle donne à voir un nouvel écrivain. Elle enterre "l’ancien Bret", comme il le dirait dans son livre, pour accoucher du nouveau.

Ce n’est pas un hasard, s’il annonce que ce sixième roman, "Lunar Park", sera son dernier. Il faut bien évidemment comprendre "le dernier dans cette veine". Ce qui laisse présager du meilleur et va en faire languir plus d’un...

Le "vrai" Bret Easton ELLIS est encore à venir.


Max