Toucher l’essence de la réalité n’est plus considéré comme un but sérieux de nos jours ; à la place, on préfère le prozac. Pourtant, l’expérience reste possible. Moi-même, je l’ai vécue il y a presque dix ans, après un déjeuner au Quartier Latin avec l’éditeur Jacques Chambon, sans ascèse préalable.
Je reconnais qu’à l’époque, j’étais mal en point. Mes chroniques dans L’Humanité avaient pris fin en décembre 2000, ma participation au scénario d’Immortel Ad Vitam était bouclée. J’avais un peu d’argent devant moi et j’essayais d’en profiter pour écrire enfin un vrai livre, Metropolis, mon « uchronie berlinoise » comme disait Dantec. Mais ça se passait mal. Travailler avec Bilal m’avait désappris à faire des plans et je n’avais reçu aucun don d’improvisation en échange. Pour tuer le temps, j’achetais des romans scientifiques introuvables sur ebay. Je relisais Nietzsche, Freud, Kafka, je visionnais plan par plan Docteur Mabuse et M le maudit. Je prenais des notes que je jetais ensuite sans les relire dans des sacs-poubelles. La nuit, je ne dormais pas. Je regardais les débuts de Cuisine TV sur le câble en me demandant pourquoi, d’un seul coup, tout le monde utilisait des assiettes carrées.
Je me documentais. Je réfléchissais.
Jacques Chambon voyait venir la catastrophe. Nous n’étions pourtant pas des amis proches. Au début des années 1990, quand il dirigeait « Présence du Futur », nous étions même assez méfiants l’un envers l’autre, sans raison particulière. Nos relations se sont réchauffées au moment de son entrée chez Flammarion. J’ai participé à l’anthologie Destination 3001 qu’il dirigeait avec Robert Silverberg, et nous avons entamé une correspondance – deux ou trois mails par mois. À force de recevoir mes dissertations sur le sens caché de la lettre M et la géométrie des services de table, il s’est inquiété et m’a suggéré de mettre Metropolis entre parenthèses pour écrire un livre plus simple. Il y a dans le monde des gens comme ça ; on est content qu’ils existent. J’ai lancé quelques idées. Elles ont plu à Jacques, ainsi qu’à Charles-Henri Flammarion qui a demandé à me voir. L’affaire s’est conclue au cours d’un déjeuner. Comme dit Tintin dans Le Temple du soleil : « Eh bien, Zorrino, il y a un dieu pour les buveurs de whisky. »
Le contact avec la réalité s’est produit juste après, au vidéostore de la librairie Joseph Gibert, boulevard Saint-Michel. Le livre suggéré par Jacques devait être un thriller et pour me mettre en condition, il me fallait quelques films. Ceux qui ont fréquenté Gibert se souviennent de l’écran géant qui diffusait sans le son des bandes-annonces, au-dessus des caisses. Ce jour-là, les images étaient celles d’un impressionnant film-catastrophe. J’ai demandé : « C’est quoi ? C’est de qui ? » La vendeuse a répondu sans cesser de débiper mes cassettes : « C’est pas un film, monsieur. C’est la réalité. Ça arrive vraiment. »
Il y avait un logo LCI dans un coin de l’écran. Je me souviens m’être tenu un raisonnement d’accro aux médias. « Une image pareille, ça ne peut pas être français. Trop beau, trop cher. Cela dit, même dans un film américain, on peut mettre un logo de la télé française pour dire que l’action est internationale. Mais pas plus de… quoi ? Trois secondes ? Cinq ? Et il devrait y avoir d’autres plans, sur d’autres chaînes européennes. Et puis asiatiques. »
Mais l’image restait fixe ; c’était bien une édition spéciale de LCI. Ça arrivait. J’ai pris un bus et je suis rentré chez moi. Il était environ trois heures de l’après-midi ; tout semblait comme d’habitude. Je savais que ce que j’avais vu était la vérité mais quelque chose en moi disait non avec, paradoxalement, un frisson d’excitation. J’avais besoin d’être seul, besoin du son en plus de l’image, besoin de pouvoir zapper sur plusieurs chaînes, d’allumer la radio. Il me fallait le système complet d’attestation du réel.
Je suis donc resté pendant des heures devant la télé, sans bouger, en proie à une complète sidération, comme tout le monde le 11 septembre. Il me semblait incroyable que la réalité ait pu, spontanément, produire un film. En 1986, pendant les manifestations étudiantes où Malik Oussekine était mort, j’avais vu des voitures incendiées sur le boulevard Saint-Germain. Ça ne ressemble pas à ce qu’on voit au cinéma. Pas d’explosion mais un choc sourd quand le réservoir s’enflamme. Pas de boule de feu orange mais une montée graduelle de fumée noire. Plus tard, une autre catastrophe a renforcé cette impression : l’explosion de l’usine AZF à Toulouse. Les premières images m’ont tout de suite convaincu : ciel plombé, amas de gravats monochromes, murs lépreux, plans sans grâce filmés à hauteur d’homme. Devant une telle tristesse, on ne peut que se résigner : oui, d’accord. C’est comme à Beyrouth, comme à Sarajevo. C’est gris et pourri, c’est la vérité.
Là, quelque chose en moi disait non. Quelque chose qui désirait et refusait en même temps.
Ma femme était en déplacement. Je l’ai appelée en fin d’après-midi ; elle ne savait rien. Je lui ai résumé la situation. Il y avait des milliers de morts, c’était très grave et ça allait l’être encore plus. On vivait un moment historique. Je me sentais presque euphorique. Le soir, j’ai noté une phrase : « Arnold Schwartzenegger déclare : “Je serai fier de jouer le Président qui punira ces bâtards.” »
C’est la seule chose que j’ai jamais écrite sur le 11 septembre mais un an et demi plus tard, dans un TGV, j’ai à nouveau touché l’essence de la réalité. Je rentrais des vacances de Pâques en famille et si j’avais pu me prétendre en petite forme, je me serais estimé heureux. La dépression détruit tout – absolument tout – ce qui est faux. Or, tout est faux, sauf la décision consciente de vivre et d’être heureux quand même, qui transforme le faux en vrai. Au printemps 2003, je n’en étais pas là. Je commençais tout juste à canaliser dans un journal suivi la pulsion qui me poussait à prendre des notes sans queue ni tête. Je me forçais à sortir, à décrire des scènes banales, des gens aperçus dans des cafés, comme un dessinateur fait des croquis, pour récupérer un minimum de contrôle grammatical et logique sur ma prose. L’hiver précédent, je brûlais encore chaque nuit tout ce que j’avais écrit dans la journée, au motif que si ces pages contenaient une seule idée, une seule phrase, qui ne soit pas un mensonge, elle me reviendrait le lendemain. Ça n’arrivait jamais. J’écrivais sur Homère, sur la fonction symbolique des planètes du système solaire, sur l’interprétation de Copenhague, sur l’usage des italiques chez Nietzsche – et le lendemain, je recommençais. De temps en temps, Jacques Chambon venait aux nouvelles. Il était le seul à qui je parvenais encore à dire des choses rationnelles. Le seul avec qui j’étais resté en contact, de toute façon. Hormis ma famille et une poignée d’amis, je ne supportais plus personne. Jacques voulait savoir si le roman avançait, je répondais oui, il demandait quand il pourrait lire, je disais bientôt, il spéculait à voix haute sur une publication au début de l’année prochaine pour me motiver et j’étais anéanti parce que je n’avais rien sinon des bribes de plans et de dialogues, des fragments de scènes que j’aurais pu aussi bien brûler. Jacques avait pris sa retraite de l’enseignement à la fin 2002. Il avait soixante ans et beaucoup de projets, y compris celui de se mettre à écrire lui-même. Après une vie passée à traduire et publier les autres, je trouvais ça bien. Je me sentais heureux pour lui et du coup, encore plus désespéré. La dépression fait ça aussi : elle dédouble le moi. Une partie s’enfonce dans le néant mais l’autre se maintient en orbite égostationnaire et regarde ce qui se passe, enregistre froidement les circonstances et les effets. Certains jours, ça ressemble vraiment à de la science spéculative mais ce n’était pas le cas ce 20 avril 2003, dans le TGV, quelque part entre Marseille et Paris, où la seule chose qui m’obsédait, c’était la nécessité d’expliquer à Jacques que je n’avais rien à lui donner et l’impossibilité de le faire. Au kiosque de la gare Saint-Charles, j’avais acheté les journaux. J’ai ouvert Le Monde au hasard et la première chose que j’ai vue, c’est un titre qui disait :

L’ÉDITEUR JACQUES CHAMBON EST MORT

Dans Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick, il y a une scène célèbre où Ragle Gumm, le héros qui gagne sa vie en remportant chaque jour un concours absurde dans le journal, se rend au parc :

Un sentiment soudain de désolation l’étreignit. Il avait joliment gâché sa vie. Il avait maintenant quarante-six ans, et il passait son temps dans le living-room à s’amuser avec un concours de journal. Pas d’emploi rémunéré légitime, pas de femme, pas d’enfants, pas de maison à lui. Et il jouait avec la femme d’un voisin.
Vic avait raison : une vie dénuée de valeur.
Je ferais aussi bien d’abandonner, décida-t-il. Le concours, tout. D’aller me promener ailleurs, de faire autre chose. D’aller suer sous les derricks avec casque d’aluminium, de ratisser des feuilles mortes, de gratter des chiffres dans le bureau d’une compagnie d’assurance, de magouiller dans l’immobilier.
N’importe quelle autre occupation serait plus adulte, comporterait davantage de responsabilités, m’arracherait à mon enfance prolongée, à cette marotte, comme si je passais mon temps à assembler des modèles réduits d’avion.
L’enfant qui le précédait obtint sa sucrerie et s’éloigna en courant. Ragle posa sa pièce de cinquante cents sur le comptoir.
« Auriez-vous de la bière, par hasard ? »
Sa voix lui parut bizarrement menue et lointaine. Le vendeur en tablier blanc, casquette sur la tête, le regardait, le regardait sans bouger. Rien ne se produisit. Aucun son nulle part. Enfants, voitures et vent : tout s’était tu. La pièce de cinquante cents tomba, s’enfonça dans le bois et s’évanouit. Je suis en train de mourir, songea Ragle. Ou bien…
La terreur le saisit ; il voulut parler mais ses lèvres le trahirent. Il était désormais prisonnier du silence.
Encore une fois, non !
Non !
Cela m’arrive encore une fois.
La buvette se désagrégea en fines molécules incolores et sans traits. Ragle se mit à voir au travers, se mit à voir la colline derrière, les arbres et le ciel. Il vit la buvette quitter l’existence, avec son propriétaire, la caisse, l’énorme distributeur de boissons à l’orange, les robinets de Coke et de bière sans alcool à la pression, le réfrigérateur garni de bouteilles, le gril à hot dogs, les pots de moutarde, les cônes empilés, les rangées de lourds couvercles ronds en métal sous lesquels se trouvaient les différents parfums de glace.
À la place de tout ceci, une petite étiquette. Ragle tendit la main et s’en empara. Sur le papier était imprimé en capitales :

BUVETTE

Il fit demi-tour d’un pas hésitant, repassa devant les bambins qui jouaient et devant les bancs occupés. Tout en marchant, il mit la main en poche et sentit la petite boîte de métal qu’il gardait sur lui.
Il s’arrêta, ouvrit la boîte et contempla les étiquettes qu’elle contenait déjà, puis ajouta la dernière qu’il venait de découvrir.
Six fois en tout. Six fois.

BUVETTE
PORTE
LOCAUX D’USINE
AUTOROUTE
FONTAINE AUTOMATIQUE
VASE DE FLEURS

Le 20 avril 2003, quand j’ai appris la mort de Jacques Chambon dans Le Monde, j’ai éprouvé des émotions très proches de celles de Ragle Gumm. Peut-être parce que j’étais dans le même état de déréliction. Je me souviens nettement m’être dit : « je suis mort mais je ne le sais pas. Le monde – par la voix du Monde – m’adresse des messages pour me faire comprendre que je suis mort. » Quelques jours plus tard, j’ai pris dans mon journal une note semi-délirante sur la portée symbolique des initiales de Jacques ; la descente continuait. Mais là, dans le train, l’émotion la plus forte était un immense refus intérieur. Non ! Le même refus sidéré que celui du 11 septembre, à ceci près que l’impossibilité de croire que le réel puisse produire des images de cinéma portait cette fois sur sa perfection scénaristique. Mais c’était la même chose, au fond : un refus par principe de toute possibilité de signification.
Et en même temps, enchâssée dans ce non, la jouissance euphorique de cette possibilité.
On peut aller plus loin en s’appuyant sur Dick. Dans Le Temps désarticulé, il se produit un phénomène que Douglas Hofstadter classerait peut-être parmi les boucles étranges, ou les hiérarchies enchevêtrées. Un élément du monde de Ragle Gumm se transforme en son marqueur symbolique mais de notre point de vue – disons, au niveau de l’ontologie – rien ne change. C’est toujours le mot « buvette » avant et après la transformation. De l’encre, du papier. Qui plus est, en faisant disparaître la buvette-de-fiction, Dick révèle sa vraie nature qui est d’être un mot. C’est comme s’il disait au lecteur : « Vois ! Ce que tu prenais pour une buvette, ce n’était que des signes imprimés. Tout l’écran des apparences, c’est toi qui le crée. La vérité de ce monde, c’est qu’il est fait de mots. »
En principe, dans un roman, on évite de faire ce genre de choses, de la même façon qu’on n’arrête pas une scène de poursuite au cinéma pour parler à la caméra. Mais dans Le Temps désarticulé, le lecteur ne remarque rien car il voit la scène à travers les yeux de Ragle Gumm, pour qui la transformation de la buvette est une expérience sidérante. À rebours, on peut aussi parler d’un transfert de son point de vue à lui : sa découverte de l’étiquette est le moment où il touche l’essence de son monde, où il le voit de l’extérieur, comme texte. Il le voit à travers nous. Son point de vue et le nôtre sont confondus. Il pense non car ce qu’il voit est impossible et terrifiant. Mais ce non enveloppe un noyau secret de fascination qui est notre réaction de lecteur au spectacle et qui en redemande. D’où le plaisir quand Ragle Gumm ouvre sa boîte et en sort les autres mots.
Ça fait quelques années maintenant que j’en ai fini avec la dépression mais je continue de me demander si, le 11 septembre 2001 et le 20 avril 2003, il ne s’est pas produit quelque chose de ce genre. Si, en ces deux occasions, le monde n’a pas brièvement dévoilé son essence, qui est d’être un récit multimédia. Les images du World Trade Center sont hollywoodiennes : elles rendent inutile une adaptation puisqu’elles sont déjà mises en scène. L’annonce de la mort de Jacques dans Le Monde épuise par avance toute effet d’écriture : il n’y a rien d’autre à faire que de la citer telle qu’elle est parue. Dans les deux cas, l’événement coïncide avec son propre récit. Il est son propre récit et c’est en partie pourquoi il est un événement. C’est une façon de voir le monde de l’extérieur, hors du temps, avec pour conséquence intérieure une paralysie temporaire et une empreinte mnésique irrémédiable. Dans le passé, d’autres événements de ce type ont eu lieu…

HIROSHIMA
JOHN F. KENNEDY
NAVETTE SPATIALE CHALLENGER

… et des millions de tragédies privées puisque le récit se ramifie à l’infini.
L’essence de la réalité est dans la boîte de Ragle Gumm. L’avantage, évidemment, c’est qu’ici, tout le monde en a une.

Pour Jacques Chambon


Serge Lehman