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Publié le 05/11/2006

« Chasseurs de chimères », anthologie présentée par Serge LEHMAN

OMNIBUS/SF, SEPTEMBRE 2006

Par Ubik

Quels sont ces chasseurs de chimères qui s’avancent masqués par une illustration de Gustav KLIMT représentant Hygie, déesse de la Guérison ? Quel mal convient-il ainsi de guérir ? A ces questions, le sous-titre apporte une réponse prompte et claire : il s’agit de restituer à la science-fiction française son âge d’or. L’intention est louable et l’œuvre monumentale. Au regard du résultat - cette anthologie -, le lecteur et, accessoirement, le chroniqueur, doit avouer son émerveillement.


Chroniquer une anthologie n’est pas une tâche aisée. En effet, plusieurs voies s’offrent au chroniqueur. Première possibilité : rendre compte du travail de l’anthologiste et juger de l’adéquation des textes sélectionnés avec sa démarche. Seconde possibilité : résumer et commenter chaque texte à l’aune de ses impressions personnelles de lecteur. Evidemment, c’est la première voie qui s’impose ici, tant l’échantillonnage des textes illustre idéalement le propos de la préface de Serge LEHMAN.

De l’auteur, certains ont sans doute lu les romans et les nouvelles. D’autres connaissent peut-être son œuvre d’anthologiste qui a fluctué du bon [« Escales sur l’horizon »] au beaucoup moins bon ; je pense en particulier à une petite anthologie tout à fait dispensable sur le thème des dinosaures paru naguère chez Librio. Avec Chasseurs de chimères, c’est un Serge LEHMAN érudit qui s’impose pour attiser notre curiosité sur un sujet aussi méconnu que fondamental.

L’anthologie qu’il propose, est un florilège raisonné de textes issus de l’âge d’or de la science-fiction d’expression française qui a tout entier ou presque - aux exceptions notables de Jules VERNE, Rosny AÎNÉ et BARJAVEL - basculé dans un angle mort de notre culture littéraire collective. En effet, qui se souvient de Maurice RENARD, de Octave BÉLIARD, de Jean DE LA HIRE, de Michel EPUY, de Jean d’ESME, de Claude DAVID et de bien d’autres... ? Pas grand monde, convenons en. Et pourtant, il fut une époque où ces auteurs étaient le fer de lance de la science-fiction... pardon du merveilleux-scientifique comme l’a délimité et définit en 1909 Maurice RENARD. Ce sont ces « Hypermondes perdus » que nous restitue rapidement - en préface - un Serge LEHMAN résolu à renouer le fil d’une continuité historique qui s’est rompu.

Au premier rang des éléments de cette redécouverte figure l’indispensable essai de théorisation de Maurice RENARD sur le merveilleux-scientifique ; indispensable puisqu’il démontre que ce courant, dont les composantes et thématiques s’inspirent de Herbert George WELLS, correspond, à quelques mots près, à la définition classique de la science-fiction établie par Hugo GERNSBACK en 1926. Eh oui, vous me lisez bien, l’antériorité de la définition du champ littéraire de la science-fiction revient ainsi à un Français. De quoi, nuancer un grand nombre de ces idées reçues qui abondent sur ce sujet.

Un mot maintenant des textes choisis. Si on relativise leur style désuet - ce n’est pas très difficile, il faut juste se remettre en mémoire des œuvres anglo-saxonnes écrites à la même époque -, la sélection proposée dans cette anthologie donne une image de la SFF qui est loin d’être ridicule. Sans faire preuve d’un esprit cocardier malvenu, on reste interloqué devant les qualités littéraires et l’imagination de la plupart de ces récits. Personnellement, j’affiche un coup de cœur pour trois titres. D’abord, je reste marqué par « Les Xipéhuz », où l’auteur nous décrit l’impossibilité à communiquer de deux races [règnes ?] et l’affrontement qui en découle. Mine de rien, cette nouvelle de Rosny AÎNÉ parue en 1887, témoigne d’un recul et d’une réflexion d’une contemporanéité impressionnante. Ensuite vient, « Le péril bleu », un roman tout à fait surprenant de Maurice RENARD édité en 1912. L’auteur y ouvre les vannes au vertige de l’imagination et fournit par la même occasion une illustration parfaite de ce courant merveilleux-scientifique qu’il a contribué à définir. Enfin pour clore cette série de coups de cœur, je souhaite dire un mot du magnifique texte de André MAUROIS dans lequel sont convoqués une merveille envisagée scientifiquement [l’immortalité de l’âme], l’amour et l’amitié afin de nous émouvoir car, bien entendu, cette nouvelle s’achève sur une note dramatique.

Alors, pourquoi la SFF si productive [près de trois mille textes écrits entre 1874 et 1950 recensé par l’anthologiste] a-t-elle finalement sombré dans l’oubli au point de faire paraître la science-fiction comme un genre littéraire nouveau et étranger dans les années 1950 ? Serge LEHMAN s’en tient à quelques hypothèses sur ce point. Il relève d’abord l’inexistence de ces supports à bon marché, les pulps pour les nommer, qui ailleurs ont généré un fandom, vivier de talents à venir. Il remarque également la timidité des auteurs français qui ne déploient pas ou peu leur imagination dans d’autres territoires et refusent notamment de la projeter dans l’avenir lointain ou de la consacrer à l’anticipation technique et sociale. L’exclusion de Jules VERNE du courant merveilleux-scientifique par Maurice RENARD lui-même semble pour Serge LEHMAN symptomatique de ce complexe. Finalement la SFF ne semble pas s’être affranchie du paradigme Wellsien ; ce qui l’a poussée à manquer la mutation de la science-fiction que n’ont pas raté les Anglo-saxons.

On pourrait gloser longuement sur le sujet à défaut d’appuyer sa réflexion sur des ouvrages théoriques qui manquent hélas cruellement car, force est de constater que l’Histoire de la science-fiction d’expression française est encore à écrire entièrement. Fort heureusement, quelques prémisses encourageantes engagées, ici et là - je pense, en particulier, à la série d’articles commencée par Frédéric JACCAUD dans les pages du numéro 41 de la revue Bifrost [un travail intitulé Les Anticipateurs] - laissent penser que les choses évoluent dans le sens d’une redécouverte. Mais, j’anticipe peut-être un peu...


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A sa manière, l’œuvre d’archéologie littéraire entamée par Serge LEHMAN dans Chasseurs de chimères participe utilement à ce nécessaire travail d’exhumation. Il livre à un public plus large une connaissance jusqu’à présent limitée à un cercle d’érudits pointilleux.

L’occasion est belle pour en profiter car, croyez moi sur parole, cet âge d’or de la SFF recèle, de surcroît, quelques précieux joyaux à admirer.