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En marge dans une littérature en marge, paria parmi les parias, Christopher Priest fait partie de ces auteurs britanniques trop mal connu qui exigent de la SF davantage que le sense of wonder.

Réputé difficile, alors que ses romans sont très accessibles [lisez Le Prestige ou Les Extrêmes si ce n’est pas déjà fait, je rembourse les mécontents !], il connait sur le tard un succès que méritent amplement sa finesse d’esprit et la force de ses personnages de papier... retour sur une carrière en forme de combat permanent.


CC : Est-il vrai que, avant d’écrire, vous avez failli devenir expert-comptable ?!
Christopher Priest : Oui ! Il fallait bien que je travaille, et je me suis dirigé vers la comptabilité. C’était horrible ! Et puis quand j’ai eu 18 ans, j’ai commencé à lire de la Science-fiction, des auteurs anglais et américains essentiellement, comme H.G. Wells, Robert Sheckley, Brian Aldiss, John Wyndham, Arthur C. Clarke... et en 1963, j’ai soudain compris que je ne voulais pas devenir comptable, mais écrivain !
Ma vie a pris une nouvelle direction, comme ça. Un soir, je lisais et je me suis dit « Pourquoi est-ce que j’en suis là ? J’ai bien plus de plaisir dans ce livre de SF que dans la comptabilité ! » Vous savez, la comptabilité c’est réellement très ennuyeux ! Et à partir de là, je n’avais plus qu’un objectif : devenir écrivain.

Dans un délai de 18 mois, j’ai commencé à vendre mes premières nouvelles. Ce n’était pas facile, mais je ne ressentais pas ça comme un travail, c’était un plaisir pour moi. Et cinq ans plus tard je vivais de ma plume. Et je n’ai jamais cessé depuis.

CC : Votre famille a-t-elle encouragée ce revirement soudain ?
C.P. : Non, ils étaient complètement opposés à ma décision. « Tu as reçu une bonne éducation, tu as un bon travail, et tu veux tout abandonner... » Et vous savez, aujourd’hui encore, mon père n’est pas loin d’espérer que je lui dise que je m’étais trompé et que je vais redevenir comptable ! Il me considère comme une sorte de hippie... Pour moi, écrire c’est un vrai métier ! Je vends des livres en France, en Italie, aux Etats-Unis, en Amérique du sud, au Portugal, au Japon... c’est un vrai business ! Mais mes parents ne voient pas ça comme ça. Ils doivent penser que je suis assis toute la journée à ne rien faire...

CC : C’est Le monde inverti, votre troisième roman, qui a donné le coup de départ de votre carrière... Savez-vous pourquoi ?
C.P. : Aucune idée, mais j’aimerais bien le savoir ! Peut-être parce que l’intrigue du « Monde inverti » fonctionne bien ? Je l’ai écrit très vite, avec beaucoup d’enthousiasme... L’idée de l’ « Inversion », pour faire simple, l’idée d’un monde infini contenu à l’intérieur d’un univers fini [ce qui est le contraire de ce que nous vivons], je l’ai eu très vite.
Ensuite, quand l’idée est là, il faut se demander quelle est la meilleure façon de la raconter... et j’ai pensé que le mieux était de découvrir ce monde à travers le regard d’un jeune homme...

CC : Le succès a-t-il été immédiat ?
C.P. : Loin de là ! A la parution en 1973, en Grande-Bretagne, on a accumulé les ratés. D’abord, c’était le premier choc pétrolier, les prix du papier avaient flambé et on a bien crû que l’éditeur ne le sortirait jamais. Ensuite la couverture était laide, vraiment repoussante ! Et puis, à cause de l’inflation, aucune revue de SF ne paraissait, et donc aucune critique non plus.
Quand on a relancé la presse spécialisée, au bout d’un certain temps, on a enfin eu des critiques... elles étaient toutes négatives ! Ensuite, le livre est sorti aux Etats-Unis... et là-bas ils ont détesté le livre ! « Nous pouvons écrire ce genre de choses nous-mêmes, nous n’avons pas besoin de ce livre... ». Bref, j’étais profondément déprimé, moi qui avais foi en ce livre...

CC : Quand est-ce que ça a commencé à marcher ?
C.P. : En 1975, grâce à la France ! deux ans après la publication du Monde inverti, il y avait une Convention de SF en Angleterre, et j’y ai rencontré les éditeurs de Calmann-Levy, à qui j’avais vendu les droits du livre. Ils m’ont tout de suite dit « Votre livre est formidable, c’est un gros succès en France ! Tout le monde ne parle que de ça ! » Trois semaines plus tard, j’ai passé quelques jours à Paris... interviews, dîners, tv, radio, c’était incroyable ! Le monde inverti était en tête des ventes ici ! Je n’en croyais pas mes yeux... donc en fait tout a commencé en France. Et encore aujourd’hui ce livre fonctionne très bien ici, on m’en reparle tout le temps, alors que dans le reste du monde, on l’a plus ou moins oublié.

CC : Un succès comme Le monde inverti suffit-il à installer une carrière ?
C.P. : En réalité, ça va, ça vient... j’ai souvent eu de grosses difficultés à être publié. Mon dernier roman, La Séparation », qui sort chez Denoël au printemps 2005, a tout de même été écrit il y a trois ans ! Et à l’époque, Denoël n’en voulait pas, « trop long, trop anglais... ». D’ailleurs aucun éditeur européen n’en voulait. Mais quand il est sorti en Grande-Bretagne, ça a très bien marché : c’est un des best-sellers de l’année ! Seulement quelle lutte avant ça ! Toute ma vie, ça s’est passé comme ça, un combat permanent avec les éditeurs...

CC : Est-ce parce que vous n’écrivez pas une SF « classique » ?
C.P. : Oui, on me dit souvent que ce que je fais est trop long, un peu obscur, trop difficile... Mais quand j’ai commencé à écrire, dans les années 60, mes références étaient Robert Sheckley, Brian Aldiss, Philip K. Dick, J-G Ballard... je voulais me joindre à ce « genre » de SF.
Le temps passant, les goûts ont changé, le « centre » de la SF s’est déplacé. La fantasy est arrivé, le cyberpunk, et tellement d’autres choses. La SF que j’aime n’est plus au « centre » des intérêts du public, elle est maintenant en marge. Mais pour moi, c’est bien ça la SF ! Prenez un roman comme « La Fontaine pétrifiante ». On m’a dit que ce n’était pas de la SF. Mais pour moi, c’est vers cela que la SF devrait aller !

CC : Reconnaissez que La Fontaine pétrifiante n’est pas un livre facile...
C.P. : La Fontaine pétrifiante n’est pas mon meilleur roman, mais c’est le plus intéressant car il contient tous mes thèmes de prédilection : l’effondrement de la réalité, le suspense, et la capture du lecteur, qui croit qu’il comprend tout et soudain s’aperçoit qu’il est perdu ! J’aime proposer au lecteur cette sorte de défi, l’emmener par la main, et puis le lâcher dans un virage !

CC : Quel regard portez-vous aujourd’hui avec le recul sur « eXistenZ », novellisation du film de David Cronenberg dont l’univers rejoint parfois le vôtre...
C.P. : eXistenZ était une commande. J’avais besoin d’argent. Ce n’est pas très bien payés, mais le livre est vite écrit et c’est en tous cas payés rapidement... Ce qui s’est passé c’est que venais de terminer « Les Extrêmes », qui est ma contribution au thème des réalités virtuelles. Quand j’ai accepté la commande, j’ai reçu le script, et là surprise : ça s’appelle eXistenZ... alors que je viens de finir Les Extrêmes... ça traite des réalités virtuelles, comme Les Extrêmes... je me suis dit « oh, oh,... intéressant ! ».
Mais au final, de façon très immodeste, je considère que Les Extrêmes va plus loin que eXistenZ. Le problème des novellisations c’est que les scripts ont souvent été retravaillés et simplifiés par deux douzaines d’intermédiaires, parce que Hollywood n’aime pas les idées trop complexes. Ils aiment les choses simples. C’est ce qui a dû arriver à eXistenZ dont l’intrigue ne fonctionne pas très bien au final. Immodestement encore une fois, j’ai le sentiment que Les Extrêmes poussent la réflexion un peu plus loin que ça.

CC : Les Extrêmes ressemble à ce que vous avez écrit de plus « SF » : une technologie de pointe pour plonger dans des réalités virtuelles qui sont les reconstitutions de faits-divers réels. Pourtant, on sent bien que ce n’est pas la trouvaille scientifique qui vous intéresse...
C.P. : Tous mes livres sont des métaphores. Les réalités virtuelles dans Les Extrêmes sont une métaphore de ce que j’ai vécu réellement dans le village d’Hungerford [NdlR : en postface, Christopher Priest raconte comment Les Extrêmes lui a été inspiré par un massacre commis par un tueur fou posté sur un toit, qui fit une dizaine de victimes dans une petite ville anglaise proche du village où il vit.] Tout le monde dans ce village a été touché dans sa famille par ce massacre. Pourtant, une semaine plus tard, quand je suis revenu en ville, toutes les vitrines avaient été réparée, les dégâts effacés, les magasins étaient ouverts, les gens vaquaient à leurs occupations, comme si rien n’était arrivé... C’est là que débute le roman : le sentiment de non-réalité. La réalité des souvenirs passés, celle du temps présent. Les réalités virtuelles sont un des thèmes, mais pas le seul.

CC : Votre dernier roman, La Séparation sort en France au printemps 2005. Que pouvez-vous nous en dire ?
C.P. La Séparation est une uchronie articulée autour de la Seconde Guerre Mondiale, et qui adopte un point de vue pacifiste des événements. L’idée de départ, c’est que la guerre s’est arrêtée en 1941, après la défaite française. L’accord entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne implique le retrait allemand de l’Europe occidentale [France, Belgique, pays nordiques] en échange de la paix. Ce qui permet aux Allemands de se concentrer sur la Russie, qui a toujours été son ennemi numéro 1. Ca c’est l’idée de départ. Mais bon, comme je ne voulais pas m’arrêter là, en réalité, c’est un peu plus compliqué que ça !

CC : C’est-à-dire ?
C.P. : La Séparation est une uchronie qui réfléchit au concept même de l’uchronie. Je m’explique : dans beaucoup d’uchronie, vous pouvez clairement voir où se situe la séparation avec l’Histoire réelle. Dans La Séparation, même si la rupture semble se situer en 1941 quand le Royaume-Uni et l’Allemagne signent la paix, en fait, elle semble parfois se situer à une autre date... le livre est un labyrinthe dans lequel plusieurs réalités semblent co-exister... c’est assez compliqué, et on m’a reproché d’avoir écrit quelque chose de trop difficile à lire... mais je ne voulais pas me borner à une uchronie toute simple. D’ailleurs, ça ne vous étonnera pas, Le Maître du Haut-Château de Philip K. Dick, est une de mes influences majeures pour La Séparation.

CC : Avez-vous déjà un autre roman en cours ?
C.P. : Je commence à peine à m’y mettre. Je vais y travailler pour de bon à mon retour. C’est un roman qui participera du cycle de L’Archipel du rêve. J’envisage un voyage assez simple... mais ça finira bien par se compliquer en cours de route ! L’archipel du rêve est un univers immense dont je n’ai pour le moment exploré que 1% environ. J’ai envie de voyager dans ce monde, d’île en île...

CC : Voilà encore un roman qui sera difficile à vendre aux éditeurs, non ?
C.P. : Oui, mais les choses commencent à changer un peu pour moi, dirait-on... Le prestige devrait devenir un film, réalisé par Christopher Nolan, qui a réalisé Memento et Insomnia, deux films plutôt exigeants et réussis. J’ai lu le script, qui est extrêmement intelligent, dense, plein d’idées...

CC : Est-il fidèle au roman ?
C.P. : Pas du tout ! Il détruit entièrement la trame du livre pour réutiliser tous ses éléments de façon plus visuelle. Mais je crois que Nolan veut, d’une certaine façon, traiter à nouveau des thèmes de Memento à travers Le prestige. et je suis très impatient de voir le résultat. Le tournage doit commencer l’année prochaine.

CC : Une adaptation au cinéma, ça peut tout changer pour un auteur comme vous ?
C.P. : Ca ne changerait pas grand-chose, si ce n’est que les éditeurs me proposeraient dorénavant plus d’argent [ce qui serait une bonne chose !] et que « Le prestige » ressortirait avec une nouvelle couverture, dans plus de traductions, et avec plus de presse... en fait, oui, ça changerait deux ou trois trucs, mais pas davantage, et pas pour longtemps...
Ceci dit, il y a d’autres offres d’adaptation, notamment pour Le don [The glamour] , pour Le rat blanc de la part de producteurs australiens, et même pour Le monde inverti de la part d’indépendants américains. Bref, il y a plein de choses en suspens... mais en attendant, je suis toujours là, assis à côté de vous... et pauvre ! Ma principale préoccupation aujourd’hui, ce sont mes deux enfants. Des jumeaux, ils ont 15 ans, et ils devaient pouvoir entrer à l’Université un jour... mais en Grande-Bretagne, cela coûte très cher !
Alors, j’espère...


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Mr.C