Depuis une trentaine d’années et surtout depuis « le monde inverti »les romans et nouvelles de Christopher Priest font l’objet d’une attention soutenue de la part des lecteurs et éditeurs du monde de la SF française et anglo-saxonne.
A l’agrément d’une écriture de haute volée s’ajoute pour le lecteur la fascination d’une exploitation quasi obsessionnelle par l’auteur du thème des réalités doubles.
Gémellités, simulacres, quelles significations se dissimulent derrière ces jeux de miroir ? C’est donc à une exploration que je vous convie, tout en sachant que seul le "Priestidigitateur" en détient le fil d’Ariane.


1 - Les territoires du double

Une littérature duale

L’œuvre de Christopher Priest appartient à ce que Francis Berthelot nomme le genre « transfictionnel » c’est-à-dire un domaine littéraire évoluant aux frontières du mainstream et de l’imaginaire. Mais les romans de Priest débordent du cadre de la réalité de façon souvent progressive et indécelable : le lecteur décèle bien certains codes thématiques de la SF [ceux de la hard science dans Le monde inverti ou ceux de l’uchronie dans La séparation], mais des ouvrages comme « La fontaine pétrifiante », Futur intérieur ou Les extrêmes l’entraîne sur les territoires métaphoriques de la création artistique, ou dans des déformations priestiennes des univers virtuels de Philip K. Dick ou des paysages mentaux de J.G. Ballard.

Univers virtuels et réalités doubles

« Le monde inverti »

Le monde inverti décrit un univers étrange - une ville-, condamné au mouvement pour conserver sa cohérence. La vitesse de déplacement est fixée par rapport à un optimum. Y contrevenir expose les habitants à une mort annoncée : les voyageurs qui s’aventurent loin de la cité subissent comme le paysage des distorsions physiques ou temporelles.
Celle-ci est organisée en Guildes dont 6 de premier ordre chargées de sa survie, donc de sa mobilité, à savoir des Navigateurs, des Topographes du Futur, des ingénieurs chargés de la Traction, de la Pose [et de la dépose] des rails, de la Construction des Ponts...Le roman décrit l’apprentissage de l’un d’entre eux et sa découverte du secret de ce monde.
La ville suit selon l’auteur une trajectoire hyperbolique. Mais plus qu’une géométrie de l’impossible, le concept d’hyperbole, dans son acceptation la plus large, traduit bien ici la déformation [l’exagération] de la réalité. Enfin de compte c’est un premier miroir déformant que nous propose Christopher Priest

« Futur intérieur » et « Les extrêmes »

Des miroirs, nous en rencontrons aussi dans Futur intérieur et Les extrêmes. Dans chacune de ces fictions une femme s’immerge dans un simulateur à la rencontre de son désir. Dans le premier ouvrage plusieurs personnes participent à un rêve collectif censé simuler le futur possible de l’humanité. Or l’une d’entre elles vit une histoire d’amour avec le double imaginaire d’un des participants, tout en essayant d’échapper dans la réalité et dans la projection à un ancien amant éconduit. Pour compliquer la situation les doubles en question prennent conscience de leur statut et tentent de se rétro projeter dans la réalité.
[] Dans le second roman, Les extrêmes, une femme appartenant au FBI tente d’utiliser un simulateur pour retrouver son mari mort dans une action anti-terroriste. Cet appareil est destiné à entraîner les agents du FBI à affronter des situations violentes. Il joue le rôle de passeport définitif pour l’imaginaire.

Monde décevant, deuil impossible, les protagonistes des deux romans fuient définitivement la réalité symbolisée par des miroirs. Dans Les extrêmes, Teresa brise une glace où se reflète son double imaginaire Megan : le miroir y est en effet impératif d’identification [cf. le Dossier SF et Terrorisme] Dans Futur Intérieur, des personnages armés de glaces somment les rêveurs de réintégrer le Manoir.

« La Fontaine pétrifiante »

Triste réalité également que celle de la Grande Bretagne des années 70 ou Peter Sinclair tente de reprendre pied après une série de déboires : licenciement, deuil familial, rupture sentimentale. Il s’installe dans la maison d’un ami de son défunt père avec charge de la retaper, entreprend de repeindre une pièce et surtout rédige une « fiction autobiographique » [« Construire pour se reconstruire » : il faudrait s’interroger sur ce mythe thérapeutique - ou ce cliché comme l’on voudra - dont on trouve trace chez Jung, qui retapait sa maison avant d’écrire un nouveau livre.]

Lorsque sa sœur Félicité débarque, elle découvre un taudis ; les travaux n’ont existé que dans l’imagination de son frère. Cette irruption a également pour effet d’interrompre l’écriture du livre.

A partir de là le doute s’installe dans l’esprit du lecteur : le livre existe-t-il aussi ? Son contenu [écrit ou rêvé] nous est cependant livré. Habitant de l’île de Jethra, Peter Sinclair après avoir gagné à une loterie le droit à l’immortalité effectue une croisière dans l’Archipel du rêve dont la destination est l’hôpital de Collago, lieu de sa transformation finale .Il rencontre Seri double idéalisé de son ex compagne Gracia.

Une double intrigue se noue alors : celle de Peter Sinclair vivant à Londres et celle de son double de Jethra. Puis lentement ces deux univers s’imbriquent. La fiction peuple la réalité. L’ouvrage se clôt par une mise en abyme : le livre que tient le lecteur est celui de Sinclair.

« L’Archipel du rêve »

Suite de nouvelles autour d’un archipel imaginaire, ce recueil est loin de constituer une carte du Tendre. Sur fond de guerre [dont on sait peu de choses], des personnages tentent de résoudre leurs propres conflits intérieurs.

  • 1 : L‘instant équatorial : drôle de prologue. Un avion cargo ramène des troupes à leur base, à travers un vortex loin au dessus de l’Archipel du rêve. Dans ce tourbillon, le temps est suspendu, on ne peut y sortir que par une inflexion de trajectoire. A l’intérieur plus d’attaque de missile, plus de guerre. Un néant, un vide inaugural, une métaphore en fait : les personnages des nouvelles suivantes tenteront de se libérer d’un vide existentiel [référence à Sartre ?].
  • 2 : La négation : Cette nouvelle au titre en forme de contrepoint par rapport à « La fontaine pétrifiante » met en scène un soldat-poète dans une garnison. Il y rencontre une écrivaine qui l’aidera à sortir de son emmurement mental. Il s’agit ici d’une reprise du mythe d’Orphée, l’art étant la voie menant de la haine à la fraternisation [mon ennemi mon double]
  • 3 : Les putains : Une histoire de vampirisme sexuel dans un bordel vécu par un soldat souffrant de synesthésie causée par des gaz de combat
  • 4 : La crémation : représentant son oncle, un jeune homme assiste à une cérémonie funèbre dans une île étrangère. La femme du fils du défunt l’entraîne dans un jeu de séduction mortel faisant partie du cérémonial. Une dualité entre Eros et Thanatos.
  • 5 : La libération : encore un personnage sans mémoire, un soldat, qui au cours d’une escale redécouvre une passion pour la peinture et par là son identité. Comme dans « la négation » et « les putains » PRIEST décrit une libération spirituelle d’êtres aliénés par la vie militaire.
  • 6 : La cavité miraculeuse : revenue régler une succession sur l’île de Seevl qu’elle fréquenta durant son enfance, une femme noue une relation sexuelle avec son escorte policière. La mémoire d’un passé interdit resurgit alors et avec elle les différents visages du désir : le plaisir, l’interdit, le péché, la mort.
  • 7 : Le regard : installé dans l’île tropicale de Tumo, Yvann Ordier donne libre cours à sa passion secrète : le voyeurisme. Les habitants de l’île, les Qataaris, dont les rites sont tous prétextes à des mises en scène théâtrales, le lui rendent bien. Yvann Ordier est aussi un ancien industriel inventeur des scintilles, sortes de nano lentilles [nano caméras] dont tout le territoire est infesté. A l’opposé du « Don » et de l’invisibilité, voici une dualité sur le voyeurisme et l’exhibitionnisme. Ici est tout livré au regard, mais voir les Qataaris est ce les comprendre ? Le meilleur moyen de dissimuler, n’est ce pas de tout montrer ?

Gémellités

Le double est une figure thématique classique de la littérature, illustrée notamment par Edgar POE dans sa nouvelle « William Wilson », MAUPASSANT et Le Horla ou par Michel Tournier avec Les météores. Réel ou inventé le jumeau métaphorise les contradictions de l’âme humaine. Deux ouvrages de PRIEST explorent plus spécifiquement ce territoire.

« Le Prestige »

Cet ouvrage relate l’existence et la rivalité de deux prestidigitateurs au début du XXe siècle. Le récit s’appuie sur les journaux des magiciens mais aussi sur les mésaventures de leurs descendants qui bien malgré eux entretiennent la mémoire de cet affrontement. L’art de Priest consiste donc à dérouler une intrigue tout en alternant personnages et époques. L’objet de la rivalité est un numéro de téléportation exécuté par les deux protagonistes ou chacun tente de surpasser son concurrent tout en essayant de découvrir le secret de son illusion. Pour qui s’intéresse au thème de la dualité, cet ouvrage apparaîtra comme un meuble à tiroirs innombrables.

Outre la rivalité comme double métaphorique, on notera que quasiment chaque personnage est poursuivi par des doubles réels ou imaginaires, jumeaux ou clones supposés. Rarement le mot de Rimbaud « Je est un Autre » aura trouvé telle illustration.
Une métaphore étant d’ailleurs définie comme un transfert de sens, on pourrait se demander si ce fameux numéro de téléportation ne fait pas de l’ouvrage de PRIEST une métaphore sur la métaphore.

« La séparation »

Un historien reçoit, au cours d’une séance de dédicace, un manuscrit éclairant d’un jour très particulier un épisode assez mystérieux de la seconde guerre mondiale : la fuite clandestine de Rudolf Hess, haut dignitaire nazi, en Ecosse. Ecrit par un témoin clé de l’évènement, on y apprend en plus que ce conflit s’est terminé, non en 1941 [ce que tout le monde sait] mais en 1945.

Le personnage principal, comme nombre d’acteurs secondaires du roman, est double. Les frères Sawyer, qui ont croisé Hess lors des jeux olympiques de 1936 sont des jumeaux. Moralement ils divergent : l’un est pilote de bombardier, l’autre objecteur de conscience et pacifiste. Chacun est le point de départ d’une réalité alternative, la victoire de 1945, la paix de 1941.

Sans entrer sur le terrain de la politique fiction, on peut souligner que l’hypothèse alternative de Priest s’appuie sur des éléments réels ; les préjugés favorables de Edouard VIII vis-à-vis des allemands, les arrières pensées anti-communistes en plein conflit...

Mais l’auteur complique les choses. Plus qu’une bifurcation [une uchronie] dont l’origine est un fait historique célèbre, Priest met en scène un affrontement de deux réalités.
Un rêve de paix en temps de guerre en quelque sorte.

Typologie du double

Pour conclure cette première partie, revenons au « Prestige ». Un des magiciens du roman, Alfred Borden, définissant son métier, classe les illusions en six catégories : production, disparition, transformation, permutation, contradictions [des lois de la nature], capacités motrices secrètes. Cette classification renvoie à une typologie romanesque de la dualité que l’on pourrait ébaucher ainsi :
- Production [d’univers et d’êtres doubles dans les romans précités]
- Disparition [« Le don »]
- Séparation, c’est à dire émancipation des univers doubles et des jumeaux [idem]
- Permutation [la nouvelle « Le regard » extraite du recueil « L’archipel du rêve » ou un voyeur devient objet de curiosité, le roman « Futur intérieur » dans lequel la réalité devient une représentation de la représentation]
- Réflexivité : [chaque univers, chaque être, est son propre double]
- Transformation/Déformation [« Le monde inverti »]
- Affirmation/négation [affrontement des doubles]

2- Décryptages

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Christopher PRIEST

Alors, PRIEST est-il ou non un auteur de Science Fiction ? L’écrivain lui-même affirme user de ce genre littéraire mais à des fins métaphoriques. Empruntons à Genette - « Métalepse » - un exemple tiré d’une fable de La Fontaine qui illustre ce passage de la fiction à la métaphore, soit la phrase : « le Chêne parle au Roseau ». Le lecteur de SF acceptera d’emblée que deux espèces végétales différentes, douées de conscience, parlent la même langue, l’amateur de fables y verra une abstraction à fin moraliste, et l’amateur de métaphores se demandera si « Le Chêne » n’est pas le surnom d’un être fort et « Le Roseau » celui d’un être de constitution plus faible.]

La première métaphore de Priest est celle du roman qui raconte sa propre élaboration - comme dans La fontaine pétrifiante.

Plus généralement la fiction a également valeur de métafiction [Métafiction [le mot est employé par Priest] : l’environnement d’un texte [préface, postface, notes, renvois...] et plus généralement tout ce qui dans une fiction renvoie à de la non fiction.
Il existe un concept similaire, la métatextualité, qui évoque la relation de commentaire qui unit un texte à un autre. L’auteur métatextuel par excellence est Borges.], au sens ou l’on y trouve des procédés narratifs qui invitent le lecteur à s’interroger [pendant, après la lecture] sur la construction et la signification du récit et l’incitent en quelque sorte à sortir du jeu fictionnel.

Sans trop s’appesantir sur les aspects métafictionnels de l’œuvre qui pourraient faire l’objet d’une étude spécifique, on distinguera néanmoins les procédés suivants :
- le doute : Sinclair a-t-il repeint la pièce et écrit-t-il son autobiographie, Teresa évoluee-t-elle encore dans une simulation, la paix de1941 est-elle un fait historique ou une hallucination ?
- l’alternance des points de vue narratifs qui transforme la trame textuelle en puzzle : Borden et Angier narrateurs autodiégétiques du Prestige, leurs descendants, narrateurs homodiégétiques... [Cf. Genette, "Figures III" et Berthelot, "Bibliothèque de l’Entre-Mondes" chapitre 1]
- la déréalisation induite par la création d’univers virtuels doubles

Tout ceci renvoie à une même interrogation : quelles significations accorder à la dualité dans l’oeuvre de Priest ? On observera que si les univers virtuels abondent dans les romans ou nouvelles de l’auteur, ils ne constituent pas forcément des lieux de bonheur [eutopos] c’est-à-dire des utopies [Cf. le Dossier SF & Utopies].

Ainsi l’Archipel du rêve, lieu idéalisé dans La fontaine pétrifiante et le cycle de nouvelles éponyme, est le théâtre d’une guerre. Dans Futur Intérieur aussi la lutte se poursuit jusque dans la simulation. Cette dualité est elle donc de nature conflictuelle ? Ouvrons quelques pistes.

La création artistique vécue comme un conflit intérieur

Selon Didier ANZIEU dans « le corps de l’oeuvre », le processus de création artistique implique un dédoublement entre un Moi conscient [l’auteur narrateur] et un Moi idéal [le personnage héros].

Ceci est particulièrement mis en évidence dans La fontaine pétrifiante ou le héros loser se projette sous les traits d’un personnage fortuné, promis à l’immortalité, évoluant dans l’univers de l’Archipel du rêve. Sa compagne idéale Seri est le double équilibré de Garcia, personnage névrosé.

Si Sinclair prend le parti de rédiger une autobiographie idéalisée ce n’est pas pour commettre un délit de fuite fictionnel. Derrière l’objectif identitaire annoncé - « écrire, c’était devenir ce que j’écrivais » dit Christopher Priest [Cf. Berthelot ibidem] - s’édifie le projet de combattre une réalité insupportable en la réécrivant.

Jethra la ville rêvée et Londres la cité de toutes les déceptions sont alors placées toutes deux sous le sceau de la fiction. Vivre devient alors un choix purement romanesque, un scénario aux pistes multiples effaçables à volonté.

Telle est d’ailleurs peut être une des significations de « La séparation », à savoir l’histoire non pas uchronique des frères Sawyer mais d’un ouvrage ou les réalités alternatives ne sont que les métaphores d’hypothèses de travail mises à plat successivement. Cette interprétation nous conduit à une autre constatation relative au thème de la dualité. « La séparation » comme d’autres récits de Priest [La négation, La fontaine pétrifiante] est une fiction auto référentielle.

On le voit, l’écriture réinvente donc le monde ; de la même façon, la mémoire dans Les extrêmes, le rêve dans Futur Intérieur, l’hypnose dans Le Don réécrivent aussi la réalité.

Finalement le conflit entre le monde et sa représentation, entre la vie subie et la vie rêvée tourne à l’avantage des dernières : la fiction envahit le monde, la réalité s’efface au profit de son reflet [avec un point d’interrogation pour « La séparation »].
Mais ce n’est pas tout : dans la phrase de Priest, il faut peut être aussi comprendre que ce travail de fabulation de la réalité est sans fin. Ce qui est œuvre est en œuvre. L’arrêt du processus créatif signifie la "pétrification" c’est-à-dire la mort.
Point final de ce processus, l’accomplissement est alors pour l’artiste source de prestige, métaphore de la création tuant son créateur.

Le conflit entre la raison et le désir

Etre c’est être perçu. Telle est la leçon du Don [et aussi de la nouvelle « Le regard »] ou l’invisibilité est traitée par Priest à la fois comme un pouvoir individuel et comme une métaphore de la disparition sociale [chômage, pauvreté, exclusions].

Il y est question d’hypnose ; or l’invisibilité est aussi une suggestion hypnotique ce qui tendrait à prouver que la perception de la réalité relèverait donc d’une conviction plutôt que d’une approche rationnelle. Gérard Klein dans sa préface à l’édition de Poche rapporte que « les sujets hypnotisés apparaissent détachés des exigences logiques alors que les simulateurs continuent à en tenir compte. » Les rapports complexes entre Grey, Sue et Illian dans « Le don » obéissent en effet à une exigence affective contradictoire aux lois de la logique, celle du désir.

Le même raisonnement peut s’appliquer à Joe Sawyer héros de La séparation. Sa "réalité" est issue d’une conviction. Son désir hallucinatoire de paix s’oppose frénétiquement à la réalité de la guerre.

La guerre entre la raison et le désir se déplace sur le terrain de la sexualité dans les nouvelles du cycle L’Archipel du rêve, La crémation et La cavité miraculeuse, ou coexistent fascination et terreur de la sexualité.

On citera aussi La négation et La libération deux récits du même recueil, qui évoquent la lutte de deux individus contre un univers concentrationnaire. L’un s’en échappe par la lecture, l’autre par la peinture, tous deux par l’art.


Soleil vert