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Publié le 07/11/2010

Chronique des Rivages de l’Ouest, T. 2 : Voix, d’Ursula K. Le Guin

[Annals of the Western Shore:Voices, 2006]

ÉD. L’ATALANTE / LA DENTELLE DU CYGNE, SEPT. 2010

Par Nébal

La couverture, toujours aussi flashy, ne ment pas : Voix est bien la suite de Dons, le deuxième tome de la « Chronique des Rivages de l’Ouest », la dernière trilogie en date d’Ursula K. Le Guin. C’est l’occasion de retrouver Orrec Caspro et son épouse Gry, dans la force de l’âge après le volume précédent qui narrait leur tumultueuse adolescence dans les Entre-Terres. Mais l’action se déroule cette fois bien plus au sud, dans la cité d’Ansul, où le Destructeur, devenu poète, doit affronter la folie des hommes sous son plus affreux visage…


Littérature « jeunesse » oblige – rappelons que c’était le positionnement original de la trilogie, même si l’Atalante a adopté une politique de publication un peu ambiguë, éditant les ouvrages dans la collection « La Dentelle du cygne » mais avec la mention « Pour tous lecteurs à partir de 14 ans »… –, l’auteur confie la narration à un personnage adolescent. Il s’agit cette fois de la jeune Némar, « enfant du siège ». Par sa mère, elle est issue de la maison de Galvamand, sans doute la plus prestigieuse d’Ansul, puisque la Maison de l’Oracle ; mais elle est née d’un viol par un conquérant Ald, ce qui n’a fait que renforcer sa haine à l’égard du peuple du désert.

Ansul, cité portuaire et commerçante, était autrefois réputée pour sa bibliothèque et son université. C’était la cité des sages, des poètes et des érudits. Mais tout cela a changé dix-sept ans plus tôt, avec la conquête de la ville par les Alds. Les Alds sont des guerriers farouches, adorateurs du dieu ardent et unique Atth ; ils n’ont que mépris pour les femmes, et, surtout, ils voient dans les livres l’œuvre des démons. Après avoir pris la ville, ils ont anéanti la bibliothèque et instauré un régime de terreur. Depuis ce jour maudit Ansul vit sous la botte des Alds.

La résistance n’est guère que symbolique. Il s’en trouve quelques-uns pour sauver des livres, et les amener à la Maison de l’Oracle, où ils savent qu’ils seront en sécurité. Car Galvamand possède une bibliothèque secrète, et Némar, depuis sa plus tendre enfance, sait tracer dans l’air les lettres qui ouvrent la porte secrète de cette caverne au trésor. Seule, avec le Passemestre brisé par une année de tortures, elle connaît l’accès de la bibliothèque. Et eux seuls, sans doute, trouvent encore à lire des livres en Ansul, activité taboue par excellence…

Mais si les Alds méprisent les livres, ils raffolent des poètes. Aussi accueillent-ils chaleureusement le célèbre Orrec Caspro, son épouse Gry et leur ligresse Shetar, de même que la population d’Ansul, en mal de distractions. Mais si le Gand des Alds attend du poète qu’il récite pour lui les chants guerriers de son peuple, pour leur part, les habitants d’Ansul n’ont aux lèvres qu’un poème de la composition même de Caspro : un poème qui a nom « Liberté »…

Inutile de faire un dessin : Voix, sous ses airs de Fahrenheit 451 transposé dans un univers de fantasy passablement « réaliste », est un vibrant réquisitoire contre les intégrismes les plus obscurantistes. Mais, contexte oblige, on avouera qu’il paraît cibler tout particulièrement les tendances les plus radicales de l’islamisme, et en premier lieu celui des Talibans. La révolution libératrice ayant en outre plus ou moins un déclencheur extérieur, avec l’arrivée du poète Orrec Caspro flambeau de la liberté, il est difficile de ne pas faire le lien avec l’actualité. Et, disons-le tout net, avec tout autre auteur qu’Ursula K. Le Guin, cela aurait pu sentir passablement mauvais…

Mais, heureusement, il s’agit bien d’un roman de l’auteur des cycles de « l’Ekumen » et de « Terremer » : autant dire que nul excès de manichéisme n’est à craindre dans ce livre d’une profonde humanité et d’une grande justesse, qui sait poser de graves problèmes sans prendre le lecteur pour un imbécile en lui apportant des solutions toutes faites. Le personnage de Némar, la narratrice, est à cet égard une grande réussite, justement parce que sa haine des Alds est palpable, et qu’elle en a conscience ; a contrario, d’autres personnages parmi ses proches, comme Orrec ou le Passemestre, qui font davantage figure de sages, sont bien plus modérés. Belle figure également que celle du Gand des Alds, Iorrath, en opposition totale avec son détestable fils et les prêtres de son entourage, seuls personnages véritablement négatifs du roman – car, oui, le roman a bien quelque chose d’anticlérical, si ce n’est d’antireligieux (Némar, le Passemestre, etc., sont eux aussi très religieux, mais polythéistes, pour ne pas dire animistes).

Mais il s’agit en outre bel et bien d’un roman, et non d’un pamphlet militant, à la fois un peu convenu et politiquement un brin incorrect. L’identification avec les personnages est quasi instantanée, et, si le récit n’est finalement guère épique en dépit de son contexte révolutionnaire – mais on est rarement sur le devant de la scène –, on se prend néanmoins d’enthousiasme pour la cause des Ansuliens, leurs complexes débats politiques quant aux fins et aux moyens, et, par-dessus tout, pour ces personnages si humains, avec leurs faiblesses…


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Roman potentiellement « dangereux » par son sujet, Voix se révèle donc en définitive une réussite, et un digne successeur de Dons. Avec ces deux romans, la « Chronique des Rivages de l’Ouest » est d’ores et déjà une belle œuvre de plus à l’actif d’Ursula K. Le Guin. Reste à voir comment elle va conclure tout cela : Pouvoirs arrive au printemps 2011.