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Publié le 02/10/2010

Cleer de Laurent Kloetzer

ÉD. DENOËL / LUNES D’ENCRE, OCT. 2010

Par Kalanchoé

Quatre ans après Le Royaume blessé, Laurent Kloetzer associe Madame Kloetzer à son nouveau projet littéraire. Un ouvrage très attendu qui tient ses promesses.


Une tour de verre. Ses dizaines d’étages, ses bureaux éclairage Skylife imitant la lumière solaire. Son logo un peu partout : Cleer. Be Youself. Charlotte Audiberti et Vinh Tran se rencontrent au bas de cet immeuble et vont en gravir les étages, à force de missions. Ils appartiennent à la branche « Cohésion Interne » du Groupe, sorte de cellule de gestion de crise. Quatre missions renforceront leur duo et feront évoluer leurs compétences parallèlement à leur progression dans la pyramide hiérarchique très structurée de Cleer. Assurément atypique, ce roman novelliste dérange les genres, mais conserve la marque Kloetzer malgré son décor radicalement différent.

La présentation de l’ouvrage induit une question formelle : peut-on considérer cette succession de nouvelles comme un roman ? La table des matières propose en effet quatre récits, sans unité de lieu ni d’action. Néanmoins, comme dans un roman, on suit les mêmes personnages, et les missions s’enchaînent chronologiquement. Passons donc outre ce découpage et cherchons plutôt le fil rouge. Si les missions sont totalement indépendantes, il n’en reste pas moins qu’un fil narratif précis guide le lecteur : cette fameuse ascension des personnages au sein du Groupe – on assiste en guise de préambule à leur intégration à Cohésion Interne – doublée d’une évolution de la relation entre Charlotte et Vinh. Cleer est donc la preuve écrite qu’un recueil de nouvelles se transforme aisément en roman, dès lors qu’une tension relie les textes entre eux. Le concept est d’ailleurs bel et bien issu d’une nouvelle (parue dans Bifrost). Il a fallu à cela rajouter un préambule et une conclusion – la dernière nouvelle, sensiblement différente, semble effectivement plus relever de la commande. Cependant, l’ensemble fonctionne et l’on poursuit la lecture du « chapitre » d’après avec la même fébrilité qu’un récit classique.

Mais venons-en à la fantasy. Dans Cleer, des phénomènes que l’on qualifierait de paranormaux dans un roman réaliste sont naturellement présents. Ainsi les dons de prescience, d’empathie, de Charlotte s’expliquent par la « formation Karenberg » qu’elle a suivie. Rien n’étonne, rien n’effraie outre mesure. Les personnages se découvrent peu à peu des capacités que l’entreprise met au jour et exploite. Clin d’oeil bienvenu, Charlotte trouve même un anneau. Pas un anneau « pour les gouverner tous », mais un objet bel et bien « magique ». Enfin, le style même de Laurent Kloetzer plonge le lecteur dans un univers aux couleurs de la fantasy. Cette marque de fabrique, ce sont ces glissements successifs aux transitions imperceptibles, entre rêve, hallucinations et réalité, que l’on retrouve dans les récits de Jaël de Kerdhan [1]. On en arrive à cautionner une théorie de « phases de réalité qui se mélangent », théorie suggérée par les narrateurs eux-mêmes. Charlotte — comme Vinh ou le lecteur — est contrainte de remettre en question la réalité : « S’est-elle vraiment réveillée, tout à l’heure ? ». Plus loin, c’est au tour de Vinh de se poser la question : « Et si tout s’était déroulé exactement suivant son imagination ? ». Cet onirisme, composante essentielle de l’écriture de Kloetzer, n’est jamais inquiétant, jamais fantastique. Ces glissements de réalité prennent place à l’arrière-plan et ne constituent pas la préoccupation principale des personnages. Quant au lecteur, il adhère sans peine à cet étrangeté. En cela, Cleer relève bien de la fantasy. Si l’on comprend le « classement » de l’éditeur ou de l’auteur dans ce genre, il est toutefois préférable de signaler la redoutable originalité de Cleer, livre unique en son genre qui rejoint les livres extra-ordinaires ; les grands inclassables, somme toute. Dans cette « nouvelle fantasy », LL Kloetzer apportent ce qui fait souvent défaut à la fantasy classique, une qualité que l’on attribue d’ailleurs généralement à la SF : une prise sur notre monde actuel et des interrogations sur des questions de fond. Est-ce un hasard si l’une des entreprises concurrentes, Blue, nous évoque l’un de nos opérateurs téléphoniques bien connus ? Et ces étranges champs de lavande blanche scintillants que le Groupe cultive au grand dam des lavandiers traditionnels ? La poésie de ce passage en ferait d’ailleurs presque oublier la polémique sur les OGM.  Mais Cleer, surtout, nous immerge dans le monde de l’entreprise, pastichant avec une plume expérimentée les discours de managers, usant du vocabulaire du business, osant mettre en scène une caricature de cadre arriviste, Vinh, sans craindre l’excès. De fait, LL Kloetzer nous font explorer les rouages d’une multinationale en suivant deux « ressources pertinentes » : leur quotidien sans aucune vie sociale, les nuits blanches, les amphétamines, les calmants et somnifères à haute dose. De la majuscule du « Groupe » à l’hypnotique logo CLEER présent dans chacune des nouvelles, en passant par la couleur blanche obsédante des « uniformes », tout tend à présenter l’entreprise comme une secte, arborant des « valeurs » auxquelles il faut adhérer. Au sein de Cleer, « l’air, la lumière, le son, vibrent dans un même accord synesthésique. Il faut se fondre dans cet accord ». Enfin une fantasy sans nostalgie, une fantasy non passéiste, actuelle. Il fallait le faire.


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Splendide pastiche du style entrepreneurial, peinture utile d’un univers inhumain, Cleer relevait de la gageure, et il fallait bien la légèreté de plume des Kloetzer pour savamment fusionner la fantasy à ce monde de verre. Le style onirique, propre à cet auteur immanquable de la fantasy française, est bien au rendez-vous. Point d’intrigue menée tambour battant, ponctuée de péripéties toutes plus improbables les unes que les autres, mais un intérêt constant, une curiosité subtilement entretenue qui entraîne le lecteur jusqu’à un dénouement final vivement attendu.



NOTES

[1] « Mademoiselle Belle », in Anthologie Légendaire, Mnémos, 1999 ou Mémoire Vagabonde, Mnémos, 2001.