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Publié le 02/11/2008

« Contre-Jour » de Thomas PYNCHON

[« Against The Day », 2006]

ED. DU SEUIL / FICTION & CIE, SEPT. 2008

Par PAT

Énorme chose de 1200 pages [on n’a pas pesé, par contre], le dernier Thomas PYNCHON se présente comme une “épopée toute tendue vers la grâce.” Dont acte. En attendant, Contre-Jour est une expérience littéraire à lui tout seul. L’auteur, on le connaît. Ou plutôt non, on ne le connaît pas. On murmure qu’il n’existe pas, que c’est Fabrice COLIN, que c’est un collectif écrivant à 16, 24 ou 35 mains [il y a un manchot] en fonction des interprétations. Pas grave, si le reste est littérature, c’est précisément ce que Contre-jour n’est pas. Ou différemment. Contre-jour, c’est gros. C’est très bien traduit [Claro est décidément très fort, même s’il abuse des “tel un”, “tel une”, “tels des”]. Et c’est aussi d’une totale [et rare] limpidité. En plus d’être excitant, retournant, hilarant et épouvantable.
De la méta-littérature pour cinglés ? Sans doute. Mais pas que.


Articulé autour de la famille Traverse dont le destin politique coïncide avec la jonction des XIXème et XXème siècles, et qui résume à lui seul les contradictions d’un monde qui s’écroule avec la Première Guerre Mondiale, Contre-jour superpose les styles, les genres et les situations. Humour, western, tragique et fantastique cohabitent le plus sérieusement du monde dans ce fourre-tout perclu de références parfois obscures, parfois limpides, mais dont l’extrême cohérence fait de cette accumulation d’histoires un tableau général d’une saisissante beauté. Politique, bien sûr, engagé, évidemment, Contre-Jour fonctionne par emboîtement. Récit d’une personne, esquissé, puis développé pendant des pages. Une personne qui en rencontre une autre, esquissée, développée, qui en rencontre encore une autre, esquissée, développée, et ainsi de suite. Du coup, la ligne narrative de roman se complexifie au fur et à mesure, mais par un inexplicable tour de magie [le talent ? Oui, peut-être, le talent, tiens], l’histoire se dévore sans problème, malgré la quantité industrielle de personnages, tous épais, tous vivants, tous profonds.

Quitte à faire un parallèle un peu étrange avec le Lilliputia de Xavier MAUMÉJEAN, précisons que les nombreuses références disséminées ici ou là sont avant tout proposées aux lecteurs - pas imposées - un peu comme un plat de nourriture exotique que l’auteur promènerait dans l’assistance d’une œil malicieux et gourmand. C’est notamment de ce jeu permanent avec le lecteur que Contre-Jour tire sa force. Une belle histoire, celle de l’incessante [et perdue d’avance] lutte de l’opprimé contre le puissant, étalée sur plusieurs années, émaillées de morts, de rencontres, de douleurs et de fulgurances.

La très hétéroclite troupe des Casses-Cous survole le monde [à commencer par l’exposition universelle de Chicago où les activistes anarchistes sont légion] en dirigeable, sur un ton faussement naïf et truculent. Mais si l’air limpide s’affranchit de la loi des hommes, l’humanité n’y manque pas, l’humanité et ses guerres, notamment celle de 14-18 dont les prémices remontent à loin et qui s’annonce aussi fracassante que meurtrière.
En-bas, sur la terre ferme, on suit la vie de Webb Traverse, mineur converti à la cause des bombes, assassiné sur ordre d’un oligarque. Fin du premier acte.

Sur cette pierre fondatrice, Thomas PYNCHON développe son drame en suivant les pas des enfants Traverse, les deux premiers fils qui se perdent dans un western tragique de pacotille, la fille qui commet l’horreur suprême en tombant amoureuse du meurtrier de son père [d’où certaines scènes pornographiques parfois douloureusement drôles], et le dernier fils qui “collabore” avec le pouvoir en s’intéressant à la science [une science là encore teintée de politique où la figure centrale de Tesla concentre tous les intérêts, commerciaux ou pas].
De cette trame a priori simple, PYNCHON fait un roman d’une densité hallucinante, dont la structure pourrait se comparer àun autre monument littéraire, le 2666 de Roberto BOLAÑO. Mais là où BOLAÑO faut mouche en rendant tous ses personnages particulièrement touchants, PYNCHON reste sur le seuil. Il ne franchit pas vraiment le pas. Du coup, ses héros existent, certes, mais ne sont qu’en de trop rares occasions bouleversants [ça arrive, toutefois, notamment lors d’une scène magnifique de pudeur où l’un des fils Traverse revoit sa mère après plusieurs années d’absence].
Pas grave, la malice de PYNCHON fait le reste, et, au final, l’intelligence du récit emporte l’adhésion.


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Beau, profond, paradoxalement compliqué et simple, mais surtout drôle et tragique, Contre-Jour concentre à lui seul un pan de l’histoire humaine, celle du début du XXème siècle qui verra toutes sortes d’horreurs définitives se commettre au nom d’une cause supérieure. Scientifique, divine, militaire, familiale ou humaine.

C’est aussi le roman d’un monde en gestation. Un monde qui sort du chaos en gémissant, couvert de croûtes sanglantes. Un monde pas forcément magnifique. Le nôtre.