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Publié le 05/07/2008

« Corps-machine & rêves d’anges » de Alain BERGERON

ED. LES MOUTONS ELECTRIQUE / LA BIBLIOTHEQUE VOLTAÏQUE, MAI 2008

Par Ubik

Le quatrième volume de la Bibliothèque voltaïque nous propose dix sept nouvelles écrites par un auteur peu lu sous nos longitudes.

L’occasion était donc tentante de franchir l’Atlantique pour découvrir l’imaginaire envoûtant de Alain BERGERON, un écrivain qui a affûté sa plume dans la belle province. Et franchement, la découverte valait bien le voyage.


Figurent au sommaire :

  • Les crabes de Vénus regardent le ciel
  • une analogie de la vie éternelle
  • Revoir Nymphea
  • Les jardins de l’Infante
  • L’homme qui fouillait la lumière
  • Le jeu après la mort
  • Les amis de l’Agnel
  • Rêves d’anges
  • Le huitième registre
  • Le prix
  • Uriel et Kornilla
  • La voix des étoiles
  • Bonne fête, univers !
  • /thea ou le jour venu
  • La mort sur Venise
  • Scènes dans un jardin, au beau milieu de l’univers
  • Les derniers

On a tort de réduire la Science-fiction francophone à son expression strictement hexagonale. C’est oublier que la francophonie s’exprime aussi au Québec. Le recueil Corps-machines & rêves d’anges que nous propose Les Moutons électriques, fait en quelque sorte office de piqûre de rappel. Son auteur, Alain BERGERON, écrit de la science-fiction depuis plus de vingt ans [dixit la quatrième de couverture] et la matière de son imagination est suffisamment marquante, pour que l’éditeur lyonnais ait choisi de l’intégrer dans la collection qu’il consacre à ce que nous pourrions surnommer les incontournables cachés de la Science-fiction.

Autant ne pas minorer plus longtemps l’enthousiasme qui couve, une fois tournée la dernière page du recueil. Corps-machine & rêves d’anges est, sans hésitation, une bonne surprise et pour plein de bonnes raisons très avouables. D’entrée, Alain BERGERON installe un tropisme irrésistible qui subjugue l’attention du lecteur, sans que celui-ci soit capable de déterminer à quel instant il s’est trouvé happé. En dix sept textes regroupés ici en trois parties [Corps-machines - Rêves d’anges - Et quelques fins du monde] qui sont précédés d’une courte préface d’Elisabeth VONARBURG, Alain BERGERON réussit le tour de force d’immerger le lecteur dans son imaginaire personnel, avec une économie de moyens et une élégance qui forcent l‘admiration. En peu de mots, tous judicieusement choisis, il campe ainsi les personnages et le contexte de ses nouvelles, tout en évitant d’être trop didactique. Il met en scène des histoires simples, à hauteur d’homme, imprégnées par une nostalgie qui semble héritée de l’âge d’or de la science-fiction, mais qui demeurent toutefois en adéquation avec leur époque. De surcroît, une petite musique cruelle berce la plupart des récits et la plume de l’auteur québécois mélange intimement la tendresse, l’ironie, la mélancolie et les vertiges de la spéculation technologique.

Pour déployer cette large palette d’émotions, Alain BERGERON utilise avec une aisance confondante les ressorts de la science-fiction, de la satire, du fantastique, de la poésie et de la fable. Par exemple, Revoir Nymphea, dont la gouaille rabelaisienne n’est pas sans rappeler Abandonati de Garry KILWORTH, met en scène deux clochards querelleurs qui vivent avec l’espoir de quitter le monde poubelle où ils ont été abandonnés. Leur unique raison de vivre réside dans l’espoir de rallier, un jour futur, le paradis d’abondance qu’ils imaginent sur Nymphea et dont l’éclat les nargue dans le ciel nocturne. On s’amuse énormément à lire les bouffonneries et les mésaventures de ces deux cloches, même si la truculence du récit masque un propos plus sombre. Les amis de l’Agnel se distingue du précédent texte en raison de son ton plus tragique et d’un contexte qui emprunte davantage à la Fantasy qu’à la Science-fiction. Agnel, une créature étrange et muette, est recueillie par Maître Elias un brocanteur quelque peu savant. Et pendant que la créature suscite l’effroi, la curiosité puis la compassion de son entourage, les nuages s’amassent sur la Cité basse, prélude à une chasse au bouc-émissaire. Cette nouvelle qui n’est pas sans évoquer aussi quelques pages infâmes de l’Histoire [le nom d’origine hébraïque Elias m’y invite fortement], rappelle une vérité amère : l’humanité sécrète toujours ses propres ghettos. Avec Uriel et Kornilla, on abandonne le traitement réaliste pour goûter aux chimères fantastiques. Il se dégage de cette histoire d’amour contre nature [un ange tombe amoureux d’un vampire], un irrésistible charme surréaliste et une grande tendresse que ne vient heureusement pas atténuer une conclusion à l’ironie mordante. La mort sur Venise nous plonge dans une atmosphère science-fictive délicieusement surannée. Le récit limpide de cette histoire d’amour joliment perverse nous comble d’extase par sa chute inattendue. A côté de ces quatre nouvelles douces-amères, Les derniers et Le prix apparaissent comme de classiques textes à chute, à la fois amusants, cyniques avec une pointe d’horreur pour le second, même si on devine rapidement leur dénouement.

Si le recueil propose des nouvelles très variées dans leurs ressorts, il présente néanmoins une profonde cohérence dans les thématiques qu’il développe. La nature de la réalité est à plusieurs reprises au cœur de l’inspiration de l’auteur. Alain BERGERON articule plusieurs de ses nouvelles autour de ce thème en abordant les différentes interrogations qu’elle ne manque pas de susciter. Les nouvelles, Les jardins de l’Infante et Scènes dans un jardin, au beau milieu de l’univers, mettent en scène des jardins apparemment paradisiaques qui s’avèrent des pièges mortels. Dans la première, la beauté est truquée aux regards des observateurs, trop confiants ou fascinés par les splendeurs florales, au point qu’il est quasiment impossible pour eux de séparer la réalité de l’illusion. Dans la seconde, le narrateur se fait l’observateur d’une beauté trompeuse dont il n’est pas dupe. Pourtant de la réalité ou de l’illusion, laquelle des deux est la plus vraie ? La vérité est celle qui se tapit au fond du cœur comme semble affirmer Les jardins de l’Infante, tandis que Scènes dans un jardin, au beau milieu de l’univers s’attache à remettre la beauté à sa juste place dans la création : un simple ingrédient dans la chaîne alimentaire.

A la réalité truquée et piégée, succède la réalité incertaine. Le doute est introduit quant au déroulement historique réel dans Le huitième registre, une uchronie [certes pas inoubliable] qui rappelle le procédé utilisé par Philip K. DICK dans Le maître du Haut-château et, avant lui, par Ward MOORE dans Autant en emporte le temps. Nous y découvrons un univers alternatif où règne un Empire byzantin triomphant et où la remise en question du déterminisme historique devient l’objet de querelles théologiques. Ensuite, la réalité se trouve mise en abyme avec La voix des étoiles [un texte que j’ai personnellement trouvé un peu faible], où la créature, auteur du récit, passe au final la main au créateur auteur. Puis, avec "/thea ou le jour venu", la réalité semble, elle-même, contaminée par les prédictions cataclysmiques d’une secte. Dans le même temps, une forme de vie artificielle déborde de son microcosme numérique pour investir le monde réel et ainsi donner corps aux prédictions sectaires. A moins que le monde « réel » n’ait été, au final, lui-même qu’une simulation... Si déclencher la perplexité du lecteur est ici le but avoué de l’auteur, nul doute que celui-ci a été pleinement atteint car perplexe, je reste encore.

Le questionnement autour du virtuel et du réel et autour de l’artificiel et du naturel paraît également un thème important du recueil, en particulier dans L’homme qui fouillait la lumière et Le jeu après la mort. Ces deux nouvelles qui partagent un univers commun, celui des Congrégats, abordent à la manière d’un thriller post-cyberpunk, les sujets de la réalité virtuelle et de la conscience artificielle. L’inspiration se fait ici plus science-fictive et la narration est celle plus classique du thriller. Mais, il me semble que l’auteur sacrifie sa réflexion sur l’autel d’une esthétique post-cyberpunk envahissante. Au passage, signalons qu’Alain BERGERON a développé ultérieurement l’intrigue de L’homme qui fouillait la Lumière dans un roman intitulé Phaos [chronique disponible dans Bifrost n°35].

En fait, c’est en revenant vers deux textes moins cyber que l’on trouve une réflexion plus profonde sur la conscience. Les crabes de Vénus regardent le ciel est un sublime texte de science-fiction, qui ne déparerait pas s’il figurait au sommaire de Les seigneurs de l’Instrumentalité de Cordwainer SMITH. Sur Vénus des robots arrachent du sous-sol des ressources destinées à un consortium. Sous la garde d’un surveillant intraitable surnommé le Poussah ou le Cafard - c’est selon -, ils bravent les épanchements de laves, les tempêtes et les éboulements. Mais lorsqu’un moment de repos s’offre à eux, ils scrutent le ciel car dans l’espace orbite le véritable siège de leur conscience : leur corps humain, dont ils sont exilés. Mais que devient leur conscience lorsque leur corps-machine est irrémédiablement détruit ? Retrouve-t-elle sa liberté ? Une analogie de la vie éternelle est une nouvelle, pleine de simulacres très dickiens, qui s’articule autour des thèmes de la mémoire et de l’identité. Sur une île au bout du monde, après que celui-ci se soit achevé par un cataclysme à peine suggéré, est érigé un parc d’attraction qui exerce une étrange attraction [c’est le cas de le dire] sur les vagabonds qui errent dans ses parages : androïdes renégats - appelé analogs dans le récit - et hommes déchus. Myriam, une des dernières femmes de l’humanité, entreprend le voyage pour rencontrer le gardien du parc qui disposerait d’une source d’énergie inépuisable, fort utile à la survie de son espèce. Mais le gardien acceptera-t-il de sacrifier son œuvre pour autrui ? Et l’esprit humain, sa mémoire, ne survit-il pas aussi au travers de ses créations ?


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Comme on l’a vu, Corps-machines & rêves d’anges recèle très peu de déchet [seuls Rêves d’anges et Bonne fête, univers ! ne m’ont pas du tout convaincu].
On éprouve comme une impression d’apesanteur à la lecture de ce recueil. L’impression persistante d’avoir lu des classiques qui pourtant n’ont pas pris une ride. Un sentiment d’atemporalité, en fin de compte pas désagréable.