EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

 
 
Publié le 21/09/2010

CosmoZ de Claro

ED. ACTES SUD / DOMAINE FRANÇAIS, AOÛT 2010

Par Nathrakh

CosmoZ, ou le suicide de la féerie.

Lâcher CosmoZ, désespérer ; suivre la route de briques jaunes, les champs de bataille, les fumées de gaz mortifère, la Californie cinématophage, les déserts arides d’Arizona, les asiles, les camps de concentration, la colline nucléaire de Los Alamos. Voir se déverser des torrents de corps contraints, articulés, désarticulés, ouverts aux tripes, pourris, en fumée, éparpillés. Traverser la violence du monde moderne en tentant de toucher du bout des doigts un Oz idéal, un royaume de paix sans bornes où des nains joyeux et colorés nous accueillent et dansent... pour échouer à atteindre ce but, échouer et se perdre dans le royaume des morts. Ne voir que la catastrophe et la destruction en marche, où nous perdons notre naïveté tout en l’affirmant plus forte encore, et jouir de la lecture de CosmoZ, sans compromis.


CosmoZ ne se veut pas une réécriture d’un mythe moderne, le livre de L. Frank Baum (The Wonderful Wizard of Oz) et le film de 1939 crédité à Victor Fleming. Ce monde d’Oz, ces personnages pétris d’optimisme et de volonté à vaincre les épreuves de la vie et réussir, tout cela demeure intact, puissant, féerique. L’optimisme de ces œuvres persiste et, par l’intermédiaire de CosmoZ, se confronte à la violence du monde, à la modernité, aux guerres et aux massacres des cinquante premières années du vingtième siècle. Les personnages du roman de L. Frank Baum, pour le meilleur et pour le pire, sont transposés dans ce siècle nouveau, comportant en lui les germes et les artefacts de la destruction de l’humanité. Le mythe d’Oz, comme un arrière-monde, un récit persistant bruyamment dans les esprits de Dorothy, Oscar Crow, Nick Chopper, les munchkins et les autres, s’inscrit ainsi dans l’histoire et ses événements. Il est un idéal, perçu au loin par ces personnages qui veulent le vivre pour ne plus souffrir, tous autant qu’ils sont, atteints par les maladies et les horreurs de la technicité moderne. CosmoZ démystifie la création de ces mythes, elle-même contenant son lot de blessures, de corps meurtris, d’aliénations. Mais si le processus de construction du mythe est douloureux, dans cet âge de reproduction technique, la féerie créée retentit d’autant plus fortement dans les cœurs naïfs des Oziens, voyageant sans savoir où la route les mènera, pleins de confiance. Le besoin d’un mythe, d’un idéal aux bornes floues, s’affirme ; c’est la confrontation de ce besoin avec la modernité, sa progression historique, son positivisme et ses artefacts contraignant et meurtrissant les corps qui nourrit la puissance du récit de CosmoZ. Et, au-delà de la violence du monde, c’est aussi celle du langage que l’on rencontre, la langue de CosmoZ qui nous bouleverse et nous transforme. L’histoire du vingtième siècle, réécrite par le mythe ozien, est traversée par les visions apocalyptiques du poème The Hollow Men de T. S. Eliot, placées en exergue des parties du grand organisme formé par CosmoZ. Les phrases du poème reviennent constamment, devenues mécanismes mortifères, outils de l’abandon brutal des hommes et du monde.

Violence langagière, violence de l’histoire, ces deux formes de douleur se révèlent peu à peu, vers une horreur plus prégnante, sale, malodorante. L’apocalypse, connue dès le commencement, de causes purement humaines, se retrouve dans plusieurs éléments ; la vaste Tornade, entropique, aléatoire, dévaste tout et traverse le cours du récit pour se révéler finalement dans la froideur de la rationalité scientifique de la contrainte des corps, du Corps. La Tornade nie, pour un temps, la causalité, le pseudo-responsable de la violence du monde, qu’il soit Dieu ou le Magicien d’Oz régnant, autocrate caché, sur le monde. La violence devient endémique, sans d’autres coupables que les humains eux-mêmes. Entropie et rigueur, destruction et création dans la violence, tout est contenu, tout se tient dans le chaos historique. La fascination pour de nouvelles techniques, pour les artefacts et la matière de la modernité qu’est le radium contient en elle aussi bien des possibilités de fertilité, de vie, que de destruction et de mort. Comment ne pas voir ce mélange faussement contradictoire lors des passages à Los Alamos, peu avant l’explosion de la première bombe atomique, où les éléments d’une puissance et d’une envie sexuelle se mêlent à la progression vers la réalisation de la mort spectaculaire, immense, ultime ? Le besoin de corps contient la vision d’une grande Tornade purifiant le monde, l’accomplissement du Radium dans sa potentialité apocalyptique. S’ajoute à cela la perception des origines du monde, celui d’avant la violence et l’homme ; ainsi lorsque les Oziens, traversant les déserts d’Arizona, entrent dans une grotte et ramassent l’os antédiluvien d’une baleine, tombant d’un seul coup en poussière. Origines et fin mélangées, comme un memento mori, vite oublié par les Oziens avançant, toujours, vers Oz. Si la modernité et ses techniques défilent constamment devant les yeux des Oziens, les éléments du passé, des temps anciens, se révèlent cachés derrière les évidences, en rappels d’une vérité que contiennent les mythes eux-mêmes. Les mythes, la primalité, persistent, malgré l’érosion de l’histoire, malgré les réécritures successives. Et le voyage des Oziens devient un nouveau récit mythique, avec son commencement, ses épreuves et blessures. Mais la voie que choisit CosmoZ, l’embranchement final, est celle du désespoir, hurlant par-delà les mots, crevant les pages et devenant seul horizon. CosmoZ n’est pas un récit de l’optimisme, la beauté qu’il crée, intense, aveuglante, s’incarne dans notre horreur.

Une horreur que vivent les Oziens de manière constante, sans interruptions, dans leur chair ou leur métal, leurs prothèses ajoutées à mesure qu’ils sont meurtris. CosmoZ écrit l’histoire de la contrainte et du contrôle exponentiels des corps des hommes au cours du vingtième siècle, par des artefacts devenus concepts usés par des hommes sur leurs voisins : les barbelés de la Première Guerre Mondiale ou d’Auschwitz, formant frontières et blessures, le fer-blanc qui constitue le corps de Nick Chopper, la montre permettant d’être à l’heure sur le champ de bataille, le radium en ondes du progrès historique... Dorothy, après avoir obtenu un travail dans une usine de montres utilisant cette matière, voit son corps changer, briller du fait du contact constant avec ses radiations ; et lors d’une scène mémorable, son corps mime la montre, ses bras devenant des aiguilles et son organisme un mécanisme d’horloger. Ces changements organiques, ces articulations / désarticulations sont constants chez les Oziens, contraints et dirigés dans leurs mouvements par les utilisations nouvelles de la technique. CosmoZ exploite ces changements biopolitiques et historiques et en fait le tissu de son écriture du vingtième siècle naissant et vieillissant, pour voir comment ces « hommes creux », selon le titre du poème de T. S. Eliot, deviennent remplis, modifiés par des concepts réifiés pour finalement être violentés. Les théories raciales, l’eugénisme, les contrôles démographiques et statistiques, les idéologies totalitaires ou les contraintes du monde moderne, aussi démocratique qu’il se veut, toutes les conséquences et les horreurs de ces pensées se déploient sur les corps des personnages de CosmoZ. Tout un grotesque du corps s’écrit par des descriptions précises des membres, des organes des hommes, de leurs torsions, démembrements et coupures, un grotesque qui attriste et effraie plus qu’il ne fait rire ; l’incongruité de cette violence organique n’est plus matière d’humour comme elle pouvait l’être chez Rabelais et ses joyeuses et débridées machinations corporelles. CosmoZ aime le corps et désespère de ce qui l’a vu souffrir en des temps de chaos, non révolus. Et si les Oziens, rassemblés, forment un Corps joyeux, lancé dans un mouvement plein d’espoir vers l’idéal, ce Corps finit violemment démembré et lâché dans un charnier sans fond.

CosmoZ forme le récit de l’échec, d’une joyeuse équipée finalement éparpillée, connaissant dans la douleur de la séparation des membres la destruction finale, les asiles où règnent la famine, les camps de concentration de la Seconde Guerre Mondiale, la vision d’une ultime Tornade et de ses mille soleils, attendant encore sa libération pour tout dévaster. Le voyage vers Oz, depuis le départ, ne pouvait être qu’une défaite, il n’est rien de surprenant à dire cela pour celui ne voulant pas se mentir à propos du siècle passé et des temps à venir. Mais CosmoZ ne se veut pas docte ou faussement lucide et asséner le désespoir comme un grand garçon savant au sourire en coin – CosmoZ est un voyage vers cet échec, la contemplation d’une féerie désirable, désirée, ne pouvant survivre aux forces du monde, à la haine et à l’enfermement. L’Oz chéri comme idéal se révèle comme la causalité violente cachée dans les interstices du monde et se déployant sur de vastes tas de cadavres, de files d’ouvriers abattus et surveillés, sur ces chers Oziens et leur rêve déchiré. Alors, le voyage vers un idéal devient une noyade dans le royaume des morts, où seul règne le silence, une plongée dans la gueule des ombres.


COMMANDER

Livre capital, livre immense, CosmoZ affirme notre belle naïveté devant les massacres innombrables, la beauté de la littérature et d’une féerie violée par le monde et les hommes, pour offrir un poison de désespoir. Lire CosmoZ, suivre le voyage des Oziens, c’est lutter contre la causalité, affronter la violence du monde, et être vaincu.