A VOIR AUSSI


Ce sera un article confus, quelque peu anecdotique et relativement agaçant (puisque cette liberté m’est offerte). On y croisera un moineau pendu, des peintures rupestres, des moutons de poussière sur une peinture de Marcel Duchamp, et d’autres objets plus ou moins sublimes entre lesquels des lignes seront tirées, à main levée. Le trait tremblera.


Cosmos de Witold Gombrowicz, c’est d’abord, avant tout, définitivement, un souvenir d’enfance. Il faisait partie de ces livres que j’aimais tirer de la bibliothèque familiale, pas pour l’ouvrir, non, j’avais conscience qu’il ne m’était pas destiné, pas encore, mais pour regarder sa couverture. Depuis, elle a changé. On y voit dorénavant (dans l’édition poche) une mouche épinglée. C’est insignifiant. La couverture de l’édition de 1973 était signée de Topor. Elle constituait à elle seule une sorte de glose ludique du livre. Un rébus. Le moine O pend Du. Le moineau pendu. Ce rébus, je ne me lassais pas de le résoudre. Et pour moi, son aspect parcellaire était plus important que le sens qu’il agrégeait : il ne pouvait y avoir dans ce roman qu’un moine bourreau et un pauvre gars appelé Du qui finissait au gibet. Jamais je n’aurais imaginé que l’agrégat improbable du frère O et de Du avec sa corde au cou, le moineau, le moineau pendu, était l’objet initiateur du roman. Cosmos n’est pas un rébus. Il ne se résout pas tel un rébus. Il ne se résout pas du tout. Mais le rébus dans son double aspect parcellaire et agrégé dit infiniment plus du livre qu’une mouche épinglée. Une tour chancelante de gros cubes de bois aurait pu également faire l’affaire.

Cosmos est, selon les propres termes de Gombrowicz, un « roman sur la formation de la réalité ». Peut-on imaginer ambition plus science-fictive ? Lorsque, enfin, j’ai franchi le stade de la seule fascination de la couverture, j’ai trouvé en effet dans Cosmos l’expérience science-fictive qu’aucun livre du genre n’était parvenu à m’offrir – ou seulement de manière épisodique, accidentelle (je songe, par exemple, à Volodine). Cosmos est une science-fiction mise à nue, une fiction non pas sociétale, physique ou cosmologique, mais sémiotique. Jamais le terme de science-fiction n’a effleuré Gombrowicz et sans doute cette perspective lui aurait-elle inspirée un haussement d’épaules. Lui-même le considérait, dans son journal dont quelques extraits servent d’exorde au livre, comme « un roman policier normal quoiqu’un peu rugueux ». Nouvelle fascination pour moi, avant même d’entrer dans le roman, que cet adjectif. La rugosité m’entraîne contre les parois de Lascaux, à ras de terre, dans la poussière recouvrant Le Grand Verre de Duchamp, surface martienne photographiée par Man Ray, et dans le ciel nocturne, vieux crépis de lumière. Qu’est-ce que le cosmos sinon l’agrégation consciente de points projetés sur un plan ? Un rébus. D’un point de vue astrophysique, rien ne lie les étoiles qui constituent une constellation, ni leur type, ni leur développement, ni leur proximité les unes par rapport aux autres. Le cosmos n’est qu’une obsession, une subjugation symbolique, une cavalcade animale peinte dans la pénombre, la mécanique dadaïste d’une mariée mise à nue par ses célibataires même, devinée sous la poussière.

Les astérismes du Cosmos de Gombrowicz brillent dans un ciel obsessionnel, celui de la conscience subjuguée par le désir de former la réalité, c’est-à-dire de la composer/décomposer en ensembles de formes, en constellations. Les deux astres primordiaux de ce ciel sont un moineau pendu à un fil de fer découvert dans un buisson et la bouche « trop fendue d’un côté » d’une bonne appelée Catherette. Le narrateur, Gombrowicz lui-même, soupçonne dans ces deux objets une espèce de congruence. « J’abandonnai donc le moineau pour me concentrer sur la bouche et il se créa ainsi une sorte de tennis épuisant, car le moineau me renvoyait à la bouche, la bouche au moineau, je me trouvais entre les deux, et l’un se cachait derrière l’autre. » Exercice épuisant donc et voué à l’échec : trouver le point de Lagrange entre la bouche et le moineau pendu, l’équilibre gravitationnel dans un cosmos qui va, au fil des pages, devenir de plus en plus foisonnant, infiniment foisonnant. Pour le lecteur comme pour Gombrowicz, la révélation de ce désordre sémiotique infini naît d’une double observation, celle du ciel étoilé et celle d’un jardin jonché de signes. « La profusion étoilée du ciel... incroyable... dans ces amas errants se détachaient des constellations [...] j’essayais de tracer des lignes qui formaient des figures... et je fus soudain las de les distinguer ainsi, d’imposer une telle carte, je passai dans le jardin, mais là aussi je fus lassé par la multitude d’objets tels que cheminée, tuyau, coude de gouttière, corniche sur le mur, arbrisseau... »

Le firmament de Cosmos n’est pas un seul instant contemplatif. Tonitruant, il invoque au contraire la hargne, la panique et la jouissance, lorsque, aux signes déjà disposés, le narrateur ajoute les siens, comme un chat étranglé puis pendu qui, provisoirement, élucide le problème du couple bouche/moineau. Plus on y explore de constellations, plus on prend conscience de l’éparpillement des choses, des corps aussi (mains, bouches, doigts qui s’agitent, s’interrogent, s’interpénètrent). Et plus il y a attraction, plus il y a éparpillement. C’est un vaudeville frénétique, hystérique, entropique, une « grande mêlée d’événements, de petits faits ininterrompus, comme un coassement de grenouilles dans un étang, essaim de moustiques, essaim d’étoiles, nuage qui m’enfermait, qui m’effaçait, qui m’emportait dans sa course, plafond plein d’archipels et de péninsules, de points et de coulées jusqu’à l’ennuyeuse blancheur au-dessus du store... » Et je songe à nouveau aux peintures de Lascaux, à cette galopade magnifique sur la roche accidentée reflétant le ciel accidenté. Une littérature de la sidération datant du magdalénien. L’enfance de l’art qui est déjà une apothéose de l’art. Là aussi, rébus sans solution, jeu de piste, scène de crime, scène de théâtre, obsession... cosmos. Dans la seconde partie du livre, la vallée montagneuse où l’on pique-nique prend d’ailleurs une dimension pariétale étouffante : une immensité close.

Le roman de Gombrowicz se révèle comme le Mysterium cosmographicum du dérisoire, et sa lecture m’offre l’expérience littéraire et spéculative la plus étrange, la plus troublante... Le réel, dans son apparente insignifiance, dans sa pauvreté, sa mesquinerie, se transforme en abîmes. Il n’y a pas de logique. La logique n’est que l’aliénation psychotique du désordre. Durant la même période, je découvre La Mariée mise à nu par ses célibataires, même de Marcel Duchamp et sa rigueur alogique, et cette œuvre fait aussitôt écho à Cosmos. Dans l’appareil technico-dadaïste qui s’y rapporte, on peut lire : « Possible. La figuration d’un possible. (pas comme contraire d’impossible ni comme relatif à probable ni comme subordonné à vraisemblable). Le possible est seulement un “mordant” physique (genre vitriol) brûlant toute esthétique ou callistique ». Cela ferait un frontispice remarquable à Cosmos qui est une virulente (rugueuse) exploration des possibles. « En tout cas, la réalité environnante était désormais comme contaminée par cette possibilité de significations multiples, et cela me détournait, cela me détournait sans arrêt de tout le reste. » Tel est le constat de Gombrowicz. Et tel est le mien, cette contamination, je l’ai subie, et je n’en guérirai plus.

Après, que restait-il, à mon regard, de la science-fiction ? Pas grand-chose. À quoi bon les mondes lointains, les futurs, les espèces extraterrestres, quand on peut, en glissant la tête sous un meuble, dans la contemplation des moutons de poussière à la dérive, en levant les yeux vers le plafond, à la découverte de fissures douteuses, de ratures qui pourraient être des flèches, qui pourraient indiquer une direction, vers un signe, un autre signe, un autre, connaître le frisson de l’infinité des possibles ? On ne voyagera jamais à proprement parler à travers l’espace. On ne fera toujours qu’agréger des espaces autour de nous. Et à quoi bon les enquêtes, les investigations, les résolutions, quand tout peut être indice, quand l’existence même d’un indice ne dépend pas d’un crime, et que le crime n’est, au mieux, qu’un signe venant compléter, confirmer, un astérisme judiciaire ? En accumulant, en ordonnant, on ne fait qu’éparpiller un peu plus, que s’éparpiller un peu plus.

Gombrowicz [1] a la courtoisie de prévenir ses lecteurs : « Il y a dans la conscience quelque chose qui en fait un piège pour elle-même. » Oui. Et c’est le genre de piège duquel on ne s’échappe pas.


Jérôme Noirez


NOTES

[1] Witold Gombrowicz entreprend la rédaction de Cosmos, qui sera son dernier roman, en 1961, en Argentine, pays où il séjourne depuis 1939. Il l’achève en 1964 à Vence, près de Nice. Le roman reçoit en 1967 le Prix International de Littérature. Gombrowicz décède deux ans plus tard d’une insuffisance respiratoire.