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Publié le 02/05/2010

Côté nuit, Le Livre du long soleil T.1 de Gene Wolfe

[Nightside, The Book of the Long Sun, 1993]

ÉD. J’AI LU, MAI. 1994 - RÉÉD. LE LIVRE DE POCHE, FÉVRIER 2010

Par Arkady Knight

Mis à l’honneur ces dernières années en France avec la réédition en Lunes d’Encre de son cycle majeur Le Livre du second soleil de Teur [1980-1987] [1], et la parution chez Calmann-Lévy Fantasy de son diptyque Le Chevalier-Mage [2004] (prix du cafard cosmique 2006), Gene Wolfe fait désormais figure d’incontournable dans les littératures de l’imaginaire. La réédition de sa quadrilogie Le Livre du long soleil [1993-1997] au Livre de Poche est a priori la bienvenue, en attendant celle de Soldat des brumes qu’un éditeur zélé promet depuis déjà plusieurs printemps.


Côté nuit, le premier tome du Livre du long soleil, se déroule antérieurement et dans le même univers, mais sur un autre monde, que Le Livre du second soleil de Teur. L’action se concentre autour de Pater Organsin, le gérant du Mantéion de la Rue du Soleil, un pensionnat religieux en faillite. Croulant sous les difficultés financières, celui-ci n’a plus d’autres choix que de pénétrer dans le côté sombre de sa ville, à la recherche d’un soutien, d’un peu d’argent ou de toute autre solution à même de sauvegarder son établissement.
Sa première piste pousse Organsin à s’introduire en douce dans la demeure d’un riche malfrat, Sangre, qui a racheté le Mantéion, pour le convaincre de lui céder. Cette effraction est le début d’une longue nuit, éprouvante et peuplée de personnages énigmatiques, qui s’achèvera le lendemain par l’exorcisme d’une maison close – des épreuves qui mettront fort à partie la foi d’Organsin et où il doit apprendre à faire la part des choses entre ses principes moraux et la survivance de son Mantéion.

Premier tome d’une famille de sept enfants (Le Livre du long soleil a été suivi de la trilogie The Book of The Short Sun jamais traduit en France), Côté nuit intrigue plus qu’il ne séduit.

Le lecteur familier apprécie de retrouver la patte subtile et retorse de Gene Wolfe, son art du non-dit, ses répliques à double-sens, ses personnages savoureux, sa théâtralité, la lâcheté de ses structures narratives, et son rapport aigu à la religion. Le monde dans lequel se situe l’action titille l’imagination : une planète artificielle cylindrique (les lumières de la ville opposée sont visibles de nuit) survolée par d’étranges créatures volantes, une civilisation perdue dans la contemplation de machines dont presque tout le monde a oublié le fonctionnement, un réseau d’ordinateurs qui ne semblent rendre compte qu’à eux-mêmes, une classe sociale de robots parias, une religion factice dont les dieux seraient les créateurs humains originels de cette étrange planète.

Cependant, et en se basant sur la lecture de ce premier tome, Le Livre du long soleil possède moins de charme et d’ampleur que Le Livre du second soleil de Teur. L’intrigue globale n’a pas encore pris forme ; l’action se déroule sur deux journées et paraît deux fois moins dense en contenu que dans L’Ombre du bourreau ; le personnage d’Organsin s’avère moins charismatique et ambigu que Severian – seuls ses dilemmes moraux récurrents et son allure de détective en soutane lui confèrent une sympathie de principe.

Si Côté Nuit s’avère un peu décevant, en vérité le gros problème de cette réédition est sa traduction. Quand on pense que Le Chevalier-Mage a bénéficié d’une traduction de Pierre-Paul Durastanti et Le Livre du second soleil de Teur de William Olivier Desmond – donc d’un travail littéraire à la hauteur de l’écriture fine et exigeante de Gene Wolfe – et que la présente réédition ne se donne même pas la peine de dépoussiérer la traduction obsolète de Nathalie Serval [2], on se dit qu’il y a là un léger aveu de négligence éditoriale.
C’est s’exposer en tout cas à décevoir les fans de l’auteur, habitués à une prose plus élégante ; certains risquent ainsi de ne pas dépasser le premier tome alors qu’ils sont la cible première de cette réédition. Autant dire qu’elle ne se vendra pas et que la trilogie qui la suit restera une fois de plus non traduite.


Entachée par une réédition opportuniste et radine, Côté nuit reste une lecture recommandable pour les amateurs de Gene Wolfe, qui y retrouveront sa prose roublarde et imaginative. Son intrigue ne convainc cependant qu’à moitié et il faudra attendre la lecture des tomes suivants pour juger de l’intérêt réel du Livre du long soleil.



NOTES

[1] sous l’appellation L’Ombre du bourreau.

[2] toute la symbolique des noms des personnages passe notamment à la trappe