Publié le 05/03/2005

Crash ! de J.G. Ballard

[Crash !, 1973]

ED. CALMANN-LEVY, 1974 - REED. PRESSES POCKET - REED. DENOEL & D’AILLEURS, 2005

Par PAT

L’automobile, symbole de la paranoïa agressive et de la frénésie sexuelle de notre époque. Ballard considérait Crash ! comme un roman pornographique technologique.

Ce roman a choqué et donné à Ballard la reconnaissance littéraire, bien au-delà du cercle de la SF.


Enfin réédité après une longue absence éditoriale, Crash ! prend place aux côtés du ré-cent Millenium People, dont le tout-Paris et le tout-Cafard disent le plus grand bien. C’est une occasion unique de jeter un regard froid et clinique sur les quelques trente années qui séparent les deux livres, avant de constater au final que Crash ! n’a rien perdu de son efficacité scandaleuse, ni de sa scandaleuse efficacité.

Rangé [et donc formolisé] au rayon Livre Culte, Crash ! n’est pourtant pas le chef-d’oeuvre promis. Basé sur une unique idée développée sur plus de 300 pages (la rencontre entre le sexe et la mort, via la technologie - essentielle-ment automobile), le roman aurait fait une prodigieuse nouvelle. Lu aujourd’hui, dans un monde où la voiture-reine a pourri jusqu’aux cimes des montagnes, Crash ! est un texte trop long, poussif et parfois fatiguant, mais dont les visions maladives et clairement critiques hantent bien longtemps le lecteur aventureux.

Servi par une écriture d’une fausse simplicité, Crash ! est encore éprouvant en 2004. Le choc a dû être terrible en 1974, quand les librairies ont commencé à vendre cet OVNI littéraire pornographique et bizarre, dont il serait réducteur et franchement stupide de se débarrasser en le taxant de roman malsain.

Insane, le texte de Ballard l’est assurément, mais au sens critique. Rien de vain dans Crash !, rien de gratuit, mais une obscénité réellement scandaleuse : l’excitation sexuelle la plus crue, produite par la relation morbide entre Eros et Thanatos (passez par la case Georges Bataille et revenez contents), entre accident de la route et éjaculation. Homosexualité fascinante et fascinée, coprolalie et coprophagie, fluides et humeurs gluantes, salive, sperme et cyprine répondent aux leviers de vitesse, tôles froissées et sciure de bois, l’ensemble se lubrifiant évidemment à l’huile de moteur...

Pourtant, Crash ! produit ses meilleurs effets quand Ballard laisse l’outrance de côté. Ainsi, il ne faut pas passer à côté de la description au ralentit d’un film mettant en scène un accident de la route de type crash test, et des diverses postures (et amputations) des mannequins, dont la curieuse danse désarticulée est rendue de manière hallucinante. La preuve éclatante d’un incroyable talent d’écrivain, dont le propos reste d’actualité malgré un la répétition.

Autre trouvaille qui achève de perturber le lecteur, le choix délibéré de l’auteur de se met-tre en scène lui-même, en tant que J.G. Ballard, principal personnage de l’histoire. Une histoire difficilement racontable, mais dont on peut dévoiler le squelette principal : la fascination grandissante (théorique, pratique et sexuelle) de Ballard envers Vaughan, malade mental entièrement tourné vers l’accident de voiture et les situations sexuelles qui en découlent. Lui-même victime d’un accident qui tue le chauffeur de l’autre voiture impliquée, Ballard ne tarde pas à coucher avec la veuve, tous deux unis par la même évocation morbide de la mort sexuelle (ou du sexe mortel ?) dont l’accident à été le liant. De la découverte de ses inavouables fantasmes jusqu’à la mort de Vaughan (on ne dévoile rien, c’est la première phrase du roman), Ballard découvre, descend et étale. Salement. Mais c’est évidemment ça qui est bon...


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Aussi fascinant qu’agaçant, mais dont le style clinique vaut à lui seul le détour, Crash ! est un livre tout sauf optionnel.
A prendre immédiatement, et sans crédit.

A noter que Crash !, L’Ile de béton et I.G.H. forment la Trilogie de béton, ensemble sombre dans lequel les Hommes s’annihilent dans leur propres créations modernes carnivores, voitures, échangeurs routiers ou tours de béton.