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Publié le 05/02/2006

"Crimes apocryphes" de René REOUVEN

DEUX VOLUMES AUX ED. DENOËL / LDE, 2006

Par Ubik

De l’auteur, je ne connaissais que les récits holmésiens déjà publié dans la même collection sous le titre de « Histoires secrètes de Sherlock Holmes ». Aussi la tentation a été grande et finalement insurmontable de poursuivre la découverte de cet auteur que l’on dit discret mais qui semble faire la une de l’actualité des littératures de l’imaginaire de la fin de l’année 2005.

La quatrième de couverture le présente comme un « Trésor national ». Diable ! Cela vaut bien que j’entame mon propre trésor pour énoncer mes vœux de bonne lecture pour cette année 2006 ou mon désaveu d’un tel procédé.


Science Fiction, non ! Imaginaire, oui !

Le lecteur de science fiction pure et dure peut sans doute être étonné par la parution dans la collection Lunes d’encre de deux ouvrages qui - en fin de compte - n’appartiennent pas à ce champ littéraire. Néanmoins, avant de pousser des cris d’orfraie et de se lamenter sur la décadence supposée du genre [la SF est morte !] ou le manque d’inspiration des éditeurs [ils ne prennent plus de risques ces sauvageons !], le lecteur serait bien avisé de lire ce qui suit.

En réalité, l’initiative de Gilles DUMAY n’est pas un coup d’essai. On peut déjà lire, dans la même collection, deux ouvrage du même auteur : « La Partition de Jéricho » qui relève plutôt du Fantastique et « Histoires secrètes de Sherlock Holmes » qui s’inscrit, avec talent, dans la matière holmésienne.

Donc, le lecteur curieux - c’est une qualité rare - ne peut que se réjouir, comme je l’ai fait, de la publication de l’œuvre d’un auteur aux qualités d’écriture, d’érudition et d’imagination tout simplement confondantes. Ce n’est pas peu dire d’affirmer que je suis désormais « fan », la pire espèce qu’il soit en ce bas monde après celle de l’écrivain prolifique de Fantasy, de René REOUVEN. Signalons au passage que cette compilation n’est pas qu’une simple réédition. En effet, les deux ouvrages sont enrichis d’une préface efficace et d’une bibliographie bien informée de Jacques BAUDOU et chaque texte [sept courts romans dont un inédit et deux novellas] est commenté brièvement par René REOUVEN lui-même.

A tout ceci, il convient d’ajouter deux illustrations de couverture de Guillaume Sorel du meilleur effet. Si Noël n’était pas derrière nous, je suggérerai bien ces « Crimes apocryphes » comme idée de cadeau.

Les confections d’un érudit du crime.

Ce qui fournit le fil directeur, ce fil rouge sang, aux deux volumes, est comme annoncé dans le titre : le crime. René REOUVEN à qui l’on doit « Le Dictionnaire des assassins » semble intarissable sur ce sujet. Néanmoins, attention ! Il ne s’agit pas de crime à résoudre ou d’énigme à élucider, même si René REOUVEN nous dresse le portrait de quelques infatigables enquêteurs et policiers, mais bien du crime conçu comme un des beaux-arts. Les crimes élaborés dans les pages de cette compilation sont les œuvres d’art imaginées par des esthètes criminels. Ainsi, c’est en participant à un jeu de rôle dans lequel il faut proposer un scénario de crime parfait, que les membres du Cercle de Quincey se laissent prendre au jeu du boulevard du crime.

D’une manière similaire, dans « Souvenez-vous de Monte-Cristo », le meurtrier imagine une vengeance s’inspirant des Mémoires de Jacques Peuchet, ayant elles-mêmes fournies la matière du roman d’Alexandre DUMAS : « Le comte de Monte-Cristo ». Bien entendu, ces belles mécaniques parfaitement huilées échappent au contrôle de leurs artisans du crime pour la plus grande joie du lecteur qui ne peut qu’admirer en esthète, l’implacable enchaînement des événements.

Romancier et écrivain

René REOUVEN avoue dans plusieurs interview avoir développé le goût pour la lecture dans les pages des feuilletonistes plutôt que dans celles des auteurs des belles lettres. Paul FEVAL, Pierre SOUVESTRE et surtout ZEVACO figurent dans son panthéon personnel. « Voyage au centre du mystère » est à la fois un véritable roman feuilleton et un hommage au roman feuilleton [ce n’est pas par hasard si Pierre SOUVESTRE apparaît dans ce roman]. Affrontement véritablement ontologique de deux personnage, l’un personnifiant le crime et l’autre la justice, ce roman alterne, en deux grandes parties, les points de vue du criminel et du policier. Le lecteur suit ainsi cette lutte du glaive et du poignard des deux côtés de la barrière.

On connaît le peu de respect dans lequel les partisans des belles lettres tiennent le roman feuilleton et toutes les manifestations de la littérature populaire. Ceci n’empêche pas René REOUVEN d’écrire d’une plume que pourrait lui envier beaucoup de ces chantres de la grande littérature.

A la lecture de « Crimes apocryphes », le lecteur ne peut que constater cette maîtrise de la langue mise au service d’intrigues complexes et documentées. Celle-ci ferait passer le prétendu registre soutenu de certains auteurs pour de la novlangue. En effet, René REOUVEN, ce n’est pas le moindre de ses mérites, use de la subtilité des tournures et de la richesse du vocabulaire comme un maître orfèvre. Qu’il le fasse de surcroît avec un humour délicieux et un certain goût pour le calembour, ne fait qu’apporter davantage d’eau à mon moulin.

Imaginaire littéraire et historique revisité

Ces deux imaginaires fournissent une matière qui semble inépuisable pour l’imagination de René REOUVEN. « Crimes apocryphes » offre ainsi un aperçu du talent d’un auteur capable de restituer l’esprit et le contexte d’une époque avec une économie de moyens et une érudition historique et littéraire impressionnante. Que ce soient la Mésopotamie antique [« Tobie or not Tobie »], la France des Lumières [« Le grand sacrilège »], le XIXème siècle victorien [« Les grandes profondeurs »] ou français [« Les confessions d’un enfant du crime » ou « Voyage au centre du mystère »], le Far West américain de la conquête [« Le rêveur des plaines »], René REOUVEN investit le contexte historique qu’il choisi, et l’enrichit par son imagination au point de rendre flous les contours de la réalité et de la fiction. N’avoue-t-il pas d’ailleurs en commentaire de « Les confessions d’un enfant du crime » ; c’est un roman dont on peut dire que si je ne peux prouver que tout ce qui est dedans est vrai, personne ne pourra prouver que ce qui est dedans est faux.

On peut violer l’Histoire, à condition de lui faire de beaux enfants, affirme Alexandre DUMAS, ce à quoi René REOUVEN ajoute préférer le consentement mutuel.

Il est vrai que la narration à la première personne en forme de témoignage et la multiplication des points de vue par l’utilisation de journaux ou correspondances intimes qui font entrer le lecteur dans la confidence, renforcent cette impression de réel. Il est certain également que les nombreuses références et hommages à des auteurs classiques et moins classiques - René REOUVEN ne fait pas de discrimination, la liste de ses références est longue - et l’implication des auteurs eux-mêmes et de leurs créatures à l’intrigue participent fortement au processus, créant par la même occasion une connivence ludique avec le lecteur [voir le patchwork, composé de citations empruntées à des personnages renommés, inséré dans l’intrigue de « Tobie or not Tobie »].

C’est donc avec un grand plaisir que retrouvons Jules VERNE, Mary GODWIN, Lord BYRON, le docteur Polidori, la bête du Gevaudan, John Chisum, Pat Garret, Billy the Kid, Gérard de NERVAL, LAUTREAMONT, William CROOKES, Robert-Louis STEVENSON, Jack l’éventreur et bien d’autres au détour des pages de ces deux impressionnants volumes.


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Arrivé au terme de cette longue chronique, difficile d’afficher une préférence. Tous les textes présentés ont des qualités indiscutables. Peut-être peut-on signaler deux axes pour guider la lecture, l’un nettement plus policier [« Tobie or not Tobie », « Les confessions d’un enfant du crime », « Voyage au centre du mystère », « Le cercle de Quincey » et « Souvenez-vous de Monte-Cristo] et l’autre mêlant Histoire et fiction teintée de fantastique [« Le grand sacrilège », « Un fils de Prométhée », « Le rêveur des plaines » et « Les grandes profondeurs »].

Dans tous les cas, cette compilation offre quelques longues heures de lecture et de plaisir car contrairement à de nombreux auteurs, René REOUVEN ne laisse pas le lecteur sur le bord de la route.