Les rééditions tous azimuts, en poche comme en grand format, des deux romans d’Alain DAMASIO, « La Horde du Contrevent » et « La Zone du Dehors », ainsi que leur relatif succès commercial et la couverture médiatique qu’ils suscitent, amènent le petit monde de la SF à se pencher, avec défiance parfois, parfois avec passion, sur un auteur en train d’acquérir de sérieux galons.
C’est peut-être aussi le moment, après tout, de regarder de plus près, et avec beaucoup d’humilité, ce que raconte cet auteur et avec quelle manière, pour mettre en lumière l’acuité d’une écriture sinon révolutionnaire, du moins nouvelle et inhabituelle.


[au passage : attention, ce dossier comporte des spoilers importants des romans d’Alain DAMASIO.]


1.

L’Extrême-Amont de la Pensée

Un bobsleigh file en-dehors des limites de Cerclon I, la ville perchée sur un astéroïde dans le sillage de la planète Saturne. A son bord, Bdcht « Boule de Chat », jeune militante potentielle, veut connaître le frisson de l’interdit auprès de Captp. On l’apprendra peu après, Capt, pour les intimes, est également le leader, le Captain, d’un groupuscule anarchiste nommé La Volte, dont les têtes pensantes et agissantes, les Slift, Kamio, Brihx et consorts, refusent la forme de douce dictature imposée par un gouvernement démocratique.

Ainsi commence « La Zone du dehors », premier roman d’Alain DAMASIO. Alors : Capt, motard viril du futur, mercenaire solitaire, terroriste professionnel ? Non. Capt, celui qui entend éveiller la populace, qui tente de renverser le système politique établi, est prof de philo. Un enseignant souvent apprécié de ses élèves, car il transforme les théories en actes, les cours magistraux en joutes oratoires.
Capt n’est ni autocratique ni psychorigide : il n’a pas les aptitudes physiques du virevoltant Slift, non plus celles artistiques de Kamio, ses deux "seconds", membres tout aussi prépondérants du mouvement. S’il cumule la vivacité de l’un et le lyrisme de l’autre, il rassemble leurs qualités en dépassant la somme de leurs parties.
La condition de son leadership, son charisme, découle directement de son atout personnel : son intellect. Parce qu’il est apte à théoriser les lignes directrices, à s’appuyer sur un corpus pour inscrire son projet dans la continuité, à lire dans son environnement politique pour en cerner les faiblesses, en somme parce qu’il possède à la fois réflexion, connaissances et créativité, Capt est - tacitement au moins - le chef de La Volte. Lui plutôt qu’un Slift fougueux ou qu’un Kamio qui représente le pendant éthique de cette intellectualisation de la [ré]volte.

La Horde, ce sont d’abord des enfants formés à toutes les techniques possibles pour « contrer », marcher à contrevent. Leurs spécialisations, leurs aptitudes physiques et mentales, les ont élus, leur volonté - ou rage - de relever un immense défi également. Leur but : atteindre un idéal, une contrée fantasmée. Contrairement aux errants juifs emmenés par Moïse dans l’Exode, ils n’attendent pas de cette contrée la promesse d’un pays de Canaan. L’Extrême-Amont, puisque tel est son nom, n’est qu’un concept : c’est le bout du monde, tout simplement, une terra incognita dont on ignore si elle aboutira à une frontière, un lieu, un quelque-chose. A chacun d’y projeter ses attentes, ou leur absence.

Dans « La Horde du Contrevent », tous les personnages s’expriment, selon une narration polyphonique sur laquelle nous reviendrons. Mais s’il est un narrateur privilégié, c’est Sov Sevcenko Strochnis. D’une certaine manière, c’est lui, le scribe de formation, qui raconte l’histoire, qui prête à ses co-contreurs des voix intérieures et les restitue. [D’une certaine manière seulement : de nombreux indices permettent de prouver que le texte que nous avons sous les yeux au moment de la lecture « n’est pas » celui écrit par Sov après l’aventure]

« La Horde » est une quête qui s’achève sur une mise en abîme [comme un autre roman-monde, « Cent ans de solitude » de Gabriel GARCIA-MARQUEZ] : en effet, en Extrême-Amont, on atteint... un retour express pour l’Extrême-Aval. La quête ne vaut donc que pour son existence, non pour sa fin : elle est essentiellement mystique.

Le procédé littéraire n’est pas seul d’ailleurs à évoquer le mysticisme : il y a le monde de la Horde, désertique et dangereux, mystérieux et coloré, mais aussi un personnage particulièrement important, celui d’Oroshi, qui présente toutes les caractéristiques du type asiatique ; tout cela nous renvoie à l’Orient, Proche ou Extrême, ce continent où l’on différencie mal philosophie et religion.
Sov l’écrivain n’est pas un personnage point-de-vue pour rien. C’est lui qui, survivant à toutes les épreuves et à tous ses congénères de la Horde, parvient en Extrême-Amont, après avoir effectué, littéralement, un tour complet, une « révolution ». Le personnage qui survit est donc sans surprise le philosophe de la bande : Sov, celui qui possède, comme le Capt de « La Zone », connaissances et intellect, même si, nous le verrons, il ne cumule pas autant d’aptitudes que son homologue.

Un rapprochement un peu schématique nous amènerait donc à penser que : Sov = Capt = DAMASIO = le narrateur, en toutes circonstances. Mais l’intelligence de ce personnage prépondérant et multiple diffère de « La Horde » à « La Zone ».
En effet, si la philosophie est résolument politique avec Capt, elle est davantage mystique avec Sov, personnage bien moins sûr de lui ou charismatique, en doute avec le sens transcendantal de ses actes : « où vais-je, et pourquoi ? », opposé à la tranquille assurance et la vivacité d’esprit du leader de la Volte.
« La Horde du Contrevent » tient-elle plus de la fable que de la fantasy ? Dans ce roman, on invente un monde pour y projeter une réflexion. Tous les éléments de ce monde sont conçus pour répondre à une problématique, comme dans la « Bibliothèque de Babel » de BORGES [in « Fictions »] : l’impression, c’est que la réflexion préexiste à l’univers, l’essence précède l’existence histoire de contredire SARTRE. L’auteur est un démiurge, sa création permettant ou favorisant en l’occurrence le développement des idées.

Dès qu’on commence à comprendre un peu le système politique établi dans la « Zone du dehors » et les arguments des dissidents de la Volte, surgit quelque chose de frappant : ce roman présenté comme dystopique [avec tous les composants du genre : population oppressée, décérébrée, frontière indépassable, surveillance Big Brother, etc.] présente une société qui est l’utopie démocratique réalisée.
De quoi prendre une sacrée droite dans des convictions tenaces.

Il ressort de cet habile scénario un constat qui est souvent celui des romans uchroniques [citons en vrac « Le Maître du Haut-Château » de Philip K. DICK et « Les Îles du Soleil » de Ian MacLEOD] : nous pouvons résister au flux de l’histoire, il n’y a pas de prédétermination, d’arbitraire, de déterminisme historique.
Autrement dit : « L’histoire est ce que nous en faisons. » Alors que les dystopies classiques, sur le modèle de « 1984 » ou du « Meilleur des mondes » se contentent de pointer les germes de totalitarisme inclus dans les systèmes politiques actuels [avec normalement une fin tragique lors de laquelle le ou les personnages révoltés et éveillés sont récupérés ou éliminés], DAMASIO concrétise son utopie.
BRADBURY l’avait fait dans « Fahrenheit 451 », mais l’échappatoire était seulement morale : apprendre et retenir, devenir même, des textes littéraires pour ne pas laisser échapper savoir et art, tout en vivant en communauté au sein de la nature nourricière.
A une autre échelle, dans le cycle de la culture de BANKS, l’utopie est une gigantesque machine bien huilée dont tout l’intérêt est de repérer les rouages déficients.

Dans « La Zone du Dehors », l’échappatoire est rejetée : on veut rester en place, on veut même « remplacer » : la cité totalitaire par une, et même quatre, autres villes adjacentes. En contrepartie, cette troisième et dernière partie du roman est moins développée et rattrapée par le fatalisme.
Quasiment dès la fondation des cités utopiques, ou quelques mois après, on décèle des éléments qui permettent d’anticiper leurs déchéances [1]. A être trop personnifiées, à trop ressembler à des fantasmes concrétisés brutalement, elles semblent ne pas remplir leur rôle de départ - malgré tout : celui d’organiser le rassemblement de personnes. Mais l’idéal souhaité s’est néanmoins concrétisé : l’absence d’argent, compensée par le troc [argument fragile sur lequel l’auteur insiste peu ; on voit mal comment un tel système peut être viable à grande échelle], s’ajoute à une absence d’autorité véritable, l’accent est mis sur la débrouillardise et la créativité. Il s’agit donc de pouvoir encore s’y adapter, à ces cités-foutoir dans lesquelles la liberté est aussi belle qu’angoissante. Malgré tout, la société mise en place est un paradis uniquement pour les « forts » [non plus les forts financiers de la démocratie libérale, mais les forts physiques, intellectuels, charismatiques] - du reste les « faibles » restent sur Cerclon, ou y retournent, faute d’avoir pu s’adapter. Difficile de dire si Anarchia - l’utopie rêvée par Capt - est une réussite, ou un échec, ou aucun des deux. Les deux ?


2.

Contrevent, Volution

Le système politique de « La Zone » est organisé en castes : le nombre de lettres de chaque patronyme définit la position sociale des individus. Les dirigeants « jouissent » d’un nom à une lettre qui donne également sens à leur fonction [le président, en toute simplicité, se nomme « A »], tandis que les moins bien classés en ont cinq, le nombre de combinaisons possibles permettant de couvrir la population de 700 000 habitants de Cerclon.

La position hiérarchique des individus n’est pas acquise mais renouvelable : tous les deux ans, lors du « Clastre », présenté comme une grande fête incontournable, chaque habitant est "noté" selon un certain nombre de critères - démentiellement - arbitraires par ses proches, patrons, collègues, etc.
Est ici stigmatisée l’ambition autoritaire de classer les personnes, d’établir un rapport de force entre individus, principes de la méritocratie : le salaire de chacun, par exemple, est déterminé par la position sur le Clastre. Un système qui tend vers l’eugénisme absolu imaginé par HUXLEY, avec ses strates générales et internes.
Il est plusieurs fois expliqué que même le plus « mauvais élève », autrement dit le plus bas sur l’échelle du Clastre [en dehors des « non-clastrés » Radieux, sur lesquels nous reviendrons], perçoit néanmoins un salaire suffisamment décent pour vivre correctement. Le système se trouve validé par ce simple argument [pourquoi se plaindre puisque, quoi qu’il arrive, on nous fournit un minimum vital] : c’est un système trouvant la parade systématique à toutes critiques ; l’association d’une pseudo-démocratie et de l’ultra capitalisme, qui constitue le fondement des sociétés occidentales, aboutit à une idéologie auto-reproductive : elle apporte les prétendues solutions aux problèmes qu’elle crée elle-même.

Mais l’idée de démocratie suppose des citoyens conscients et éveillés [si ce sont vraiment eux qui détiennent le pouvoir, ils doivent en comprendre les extensions et applications]. Or, cette conscience est largement insuffisante, et il en va bien sûr de même sur Cerclon, la décérébration étant même, cela va de soi, cristallisée dans l’influence hégémonique du virtuel et de l’échappatoire : le jeu vidéo à réalité virtuelle, que l’on pratique dans une tour qui lui est consacrée, et la télévision [une tour et une antenne, deux bâtiments « dressés » à décérébrer]. Difficile de ne pas établir un parallèle avec l’usage de la drogue de nos jours dans la réalité.

« La démocratie, c’est un contrôle optimal pour une impression de liberté totale ».

Dans cette société, telle qu’elle est présentée, l’intelligence et la conscience politique passent nécessairement par une remise en cause du Clastre et des pratiques de loisirs. La force brute réside dans la marginalité, c’est-à-dire chez ces zonards sans lois que sont les « Radieux », rejetés en périphérie, images claires des « jeunes de banlieues » tels que les décrivent les média. Mais cette force est gaspillée par la « drogue » [les radiations et autres déchets toxiques sont un danger constant pour les « rebuts »], moyen de contrôle efficace pour réguler une population potentiellement dangereuse.

La force de contestation principale semble donc ne pouvoir naître que chez des intellectuels qui parviennent à échapper aux diktats diffus du pouvoir, et c’est ainsi que naît la Volte. « La Zone » est un ici et maintenant à peine anticipé, exagéré, alternatif, déformé, tel le « 1984 » d’un certain George ORWELL.

« La Zone » entretient également un rapport évident avec le « Fight Club » de Chuck PALAHNIUK. Dans cette œuvre, Tyler Durden, trentenaire à la philosophie aussi subtile que violente, crée des clubs de combat souterrains aux règles codifiées, qui deviennent un lieu de recrutement pour une « armée secrète » vouée à organiser des actions contestataires souvent plus ironiques que meurtrières.

Durden entraîne à sa suite un employé de bureau désabusé et instable, anonyme, qui se révèlera par la suite être l’instigateur schizophrénique du mouvement [lui et Tyler Durden ne font qu’un].
On a, dans « La Zone » et dans « Fight Club », un groupuscule violent et contestataire, qui se cache et entend lutter contre le pouvoir établi en éveillant le peuple, à une conscience politique qu’il a perdu au fur et à mesure qu’ils acquéraient un confort de vie aliénant.
Mais alors que le Projet Chaos [suite logique et plus organisée des Fight Clubs] reproduit un totalitarisme « gangrénant » [qui agit comme un virus et se propage] à l’intérieur d’un totalitarisme voulu invisible, « englobant » [celui, structurel et politique, qui régit le corps social], avec une hydre à deux têtes comme chef, la Volte est constituée d’une Assemblée ou Commune qui peut se décliner en pyramide [il s’agit « d’avancer ensemble » en déléguant par échelons] selon un processus beaucoup moins fascisant.

Le système démocratique est évacué : le vote ne sert qu’à désigner l’accord, pas à imposer l’avis ou l’action de la majorité à la minorité. Participe qui veut [plusieurs fois par exemple, Kamio, une des têtes pensantes, menace de s’exclure du groupe lorsqu’il juge les actions potentiellement trop violentes]. Et chacun peut suggérer le rôle qu’il veut jouer [c’est du reste à cause de ça qu’advient une trahison lors de l’attaque de l’antenne de télévision]. Dans « Fight Club », au contraire, le groupe est autocratique, le recrutement suppose une épreuve, les hommes sont des soldats.

Le rapport entre les deux livres dénote du centripétisme de l’un [« Fight Club » ; tout converge vers le leader], du centrifugisme de l’autre [« Zone du Dehors » ; les décisions sont diffusées et extériorisées]. L’antagonisme moral est simple : « Fight Club » invente un mouvement contestataire pour symboliser la dualité morale des individus [faut-il se battre, et à quel prix ?], « La Zone » pour concrétiser une utopie alternative.
Au final, la révolte chez PALAHNIUK est une folie [la schizophrénie], chez DAMASIO c’est une construction qui échoue plus ou moins, selon le point de vue. Mais un élément les rapproche : dans les deux cas, on a quand même réalisé quelque chose, et c’est cette réalisation-là qui importe, non sa finalité [on retrouve la même morale, plus encore peut-être, dans « La Horde »].


3.

Un clavier comme épée

L’insurrection chez DAMASIO n’est pas seulement théorique, elle s’exprime également dans la manière d’écrire, c’est-à-dire aussi bien dans le style que dans la façon dont il invente ses mondes et les peuple. Le monde de « La Zone » par exemple est truffé de Mythologies à la Roland BARTHES.

Le roman est traversé de phrases volées aux passants, entendues en coin d’oreille par les personnages principaux. L’avis du peuple n’est pas ici une sorte de concept global. L’auteur est pleinement conscient que l’inconscient collectif des sociétés modernes est composé d’une myriade d’opinions diverses : la démarche est donc philosophique et non sociologique ; elle ne cherche pas à inclure les individus, le peuple ou « l’électorat », structure de base de la société démocratique, dans des courants simplifiés et antagonistes.
Souvent les passants en question ne sont ni décrits ni personnifiés : ils sont leur avis, complexe et incomplet, au sujet du monde qui les entoure ; qu’ils soient favorables ou non aux actions de la Volte, ils expriment leur opinion, leur « bon sens », cet avis petit bourgeois par essence perfectible, leur mythe. Mais au final, c’est leur choix qui importe.

Le pouvoir de nier les exigences du système établi est beaucoup plus artisanal que son contre-pouvoir. Si, en effet, de la même façon qu’il peut sciemment aller se décharger le cerveau dans des centres de jeux virtuels, tout habitant de Cerclon est invité à surveiller les agissements de ses voisins et à dénoncer tout abus dont il est témoin, substitution démocratique de Big Brother effectué au moyen d’une tour panoptique [mais selon son choix de le faire ou non, avec toujours cette impression de liberté sous-jacente : on ne vous force à rien, mais sachez que ça existe], il peut également, à tout endroit de la ville, être exposé aux revendications de la Volte.

Les poétiques outils utilisés par les dissidents, ce sont des "clameurs", appareils auditifs qui déclenchent la lecture d’un texte enregistré dès qu’une personne passe à proximité - versions futuristes du tag, du tract ou de l’affiche.
Ce moyen de propagande, bien inoffensif en regard des véritables tours de contrôle déployées par le pouvoir, met l’accent sur l’importance accordée par l’auteur à l’oralité.

La construction du langage et le style général d’Alain DAMASIO sont sujets à controverses. « Ampoulé et prétentieux » peut-on parfois entendre...

Quoi qu’il en soit, difficile de nier que son écriture est travaillée et essentielle au propos : la narration comme les descriptions y sont parlées plus qu’écrites, comme surgies des pensées de chaque personnage [on reviendra plus loin sur l’importance de l’éclatement des points de vue] ; on sait que DAMASIO s’est basé sur l’idée de MALLARMÉ selon laquelle il était nécessaire, pour renouveler l’écriture, « d’écrire comme une langue étrangère dans sa propre langue », comme sur l’idée plus théorique de DELEUZE d’une « philosophie agissante  ».
Cela donne ce style déconstruit, ces envolées verbales et lyriques [plus légères dans la nouvelle version de « La Zone » que dans l’ancienne paraît-il] fréquentes chez les personnages [pensons à l’inénarrable Caracole de « La Horde »], cette individualisation du style en fonction de celui qui s’exprime, plus prégnante, émouvante et sensible encore dans « La Horde ». Cela se cristallise également dans cette explosion de la ponctuation, utilisée comme phrases et comme syntaxe, notamment dans « La Horde » encore une fois pour se substituer au son du vent, l’élément qui symbolise le combat à accomplir.

Comme dans la nouvelle « La pluie » de BRADBURY, [in « L’homme illustré »], qui a inspiré Alain DAMASIO, ou comme dans la Tétralogie des Éléments de James BALLARD, le vent est l’élément constitutif du monde de la Horde. Il le façonne, le définit, l’érode même, histoire de filer la métaphore.

Le vent n’est pas [seulement] un élément destiné à sous-tendre l’univers et à le densifier, il fournit surtout le prétexte symbolique du propos. L’influence du vent et les différentes formes qu’il peut revêtir sont longuement développées par les protagonistes. Il peut par exemple se décliner en créatures étranges, les chrones, ou en nœuds, les vifs, qui pulsent au sein de chaque être vivant. Le vent = le nœud [vif] = la vie [âme].

En marchant contre le vent, la Horde marche donc « contre le monde », résiste à sa nature d’humain, celle qui conduit à la facilité du confort des Abrités [les habitants qui préfèrent se contenter d’observer la marche de la Horde ; ceux qui vivent dans l’habitus].
Moralité : il vaut mieux être à contre-courant, à contre-pensée, lutter contre le cours du monde et ses propres pensées pour progresser, comme dans « Zarathoustra », pour tendre vers l’idéal niezschtéen d’un « surhomme », l’individu qui va au bout, en Extrême Amont de la pensée, pour devenir « Plus qu’humain » [souvenons-nous de ces personnages de Theodore STURGEON qui, en combinant leurs talents, deviennent un homo gestalt].

La quête de la Horde aboutit à un échec nuancé : à la fin de l’ouvrage, on est revenus au point de départ, mais on a réalisé quelque chose, en l’occurrence un tour complet, une Volte, si difficile à achever qu’on y a atrocement souffert et perdu tous ses proches. L’individu qui progresse est celui qui marche, et qui marche activement [2], quitte à susciter l’incompréhension de ses semblables [la Horde est contestée et on soupçonne plusieurs fois un complot, comme dans « La Zone »], voire la raillerie.
On croise souvent sur la route des contreurs de gigantesques vaisseaux à voile [on passe plusieurs chapitres sur l’un d’eux] qui permettraient de réaliser plus facilement la remontée ; mais ils provoqueraient un confort palliatif qui annihilerait l’endurcissement nécessaire au franchissement des dernières étapes, qui requièrent des aptitudes extraordinaires. Car il faut résister à un vent de plus en plus fort, à des conditions terribles, à la perte de ses camarades, pour arriver au bout. Là encore, pour contrer, comme pour volutionner, il faut tout de même avoir des prédispositions à la force et/ou au talent...

Selon la « morale » des deux romans, c’est une communauté de personnages avec des caractéristiques propres qui peut s’en sortir, pas un individu seul ni même un groupe d’individualités indépendantes [on oppose au modèle du self-made-man celui du fonctionnement en groupe, pensée typique de l’extrême gauche, des sociétés utopiques ou de l’anarchisme].

Une faiblesse pointe son nez dans le « système DAMASIO » : faire partie du groupe « élu », qui marche, pense, agit, contre le vent ou le pouvoir, ça se mérite, ça suppose un talent. Il suffit de se pencher sur le système de sélection des contreurs ou la mise en avant de certains volutionnaires pour s’en convaincre. Et les pas-talentueux, on en fait quoi ?

Que fait-on de ceux qui ont une volonté ou une lucidité, mais aucune compétence particulière ? De ceux qui ne sont pas les meilleurs-en-quelque-chose ? De ceux qui n’ont pas une personnalité aussi affirmée que les figures principales ? Ou même de ceux qui, murés dans leur confort ou confrontés à d’autres problèmes, n’ont pas la force, le courage, l’ambition, de se soulever ? Cette question-là n’est résolue dans aucun des deux livres.
L’accent est mis sur la favorisation de fortes personnalités. Golgoth en est l’exemple-type : il tire sa force d’une psychologie terriblement oedipienne, d’un talent inné pour le contre, d’une rage de vaincre et d’une sorte de capacité à toute épreuve adaptée à toutes les situations. S’il contre, c’est pour tuer symboliquement son père, et cette envie le constitue en tant que leader charismatique [et lorsqu’il voit, aux limites de l’Extrême Amont, le signe oméga qui atteste l’existence d’une Horde déjà parvenue au bout, c’est la désaffection qui le gagne : il n’a plus de raisons de contrer].

Quoi qu’il en soit de cette faille importante, la gestion des personnages dans les deux romans n’emprunte pas grand-chose à ce modernisme qui cherche à s’en détacher. Inventer des symboles pour chaque personnage de « La Horde » par exemple, n’est pas [seulement] un moyen habile de "gérer" une multitude de personnages point-de-vue avec une narration à la première personne. La polyphonie, ébauchée également dans « La Zone », mais beaucoup plus forte dans « La Horde » [le corps du mouvement, dans le premier, c’est un triumvirat Kamio-Capt-Slift, alors que la Horde est véritablement un corps clairement symbolisé, avec des organes], impose un changement de style et de niveau de langage selon qui exprime quoi.

Cette façon de renouveler en permanence la manière d’écrire, de coller au corps de chaque personnage, c’est aussi chez DAMASIO la façon de renouveler ses pensées, donc de les remodeler pour en faire des pensées agissantes, et de leur écriture un outil de combat.


Shinjiku


NOTES

[1] Voir l’opinion de DAMASIO à ce sujet dans son interview

[2] On peut établir un saisissant antagonisme avec les « marches passives », ces trajectoires comme prédéfinies, que l’on suit avec fascination dans le film « Elephant » de Gus VAN SANT