À quelques jours de Noël 2009, Dan O’Bannon a succombé face au mal qui lui rongeait les tripes depuis près de 30 ans. Elle porte un nom, cette maladie, la maladie de Crohn. Elle lui avait inspiré une scène inoubliable dans son scénario le plus célèbre, ce moment où l’Alien perce le ventre d’un membre d’équipage du Nostromo dans une explosion de chairs.
Ainsi naquit la créature. Ainsi est mort son créateur. Tout le monde se souvient de la première... il semble que tout le monde ait oublié le second.
Pourtant, de Alien à Total Recall, en passant par Star Wars ou La Nuit des Morts-Vivants, Dan O’Bannon a marqué durablement le cinéma de science-fiction.


L’équipage du vaisseau spatial Dark Star s’ennuie à mourir. Depuis 20 ans sa mission est de détruire des planètes instables en prévision du passage d’un hypothétique futur convoi. Prolétaires de l’espace coincés dans ce vaisseau peu fiable, les quatre hommes d’équipage, barbus et maladroits, frisent l’anomalie comportementale...
Et voici qu’une avarie met le vaisseau en péril, la bombe intelligente n°20 a décidé de tout faire sauter. L’équipage n’a d’autres solutions pour sauver sa peau, que... de lui parler de phénoménologie.

C’est avec ce synopsis foutraque que Dan O’Bannon fait son entrée dans le monde du cinéma. Il a 27 ans, et il a co-écrit Dark Star avec son camarade d’études John Carpenter, qui réalise là son court-métrage de fin d’année. Nous sommes en 1974, à la prestigieuse USC [1], et personne ne sait encore que ces deux étudiants vont durablement marquer le cinéma de science-fiction.

Les 40 minutes drôlatiques de Dark Star sont remarquées dans le milieu, et quatre ans plus tard, le court devient un long-métrage pour le cinéma. O’Bannon se montre polyvalent : il supervise les effets spéciaux et les décors, joue un des rôles principaux, celui du sergent Pinback, et assure le montage du film. Le budget est restreint (autour de 60 000 $) et le succès en salle nul, mais le film est primé pour ses effets spéciaux. O’Bannon se voulait réalisateur, mais c’est en tant que magicien des effets qu’il s’est fait une réputation.

Une scène marquante : celle où le sergent Pinback (Dan O’Bannon) cherche la mascotte du vaisseau pour la nourrir. La mascotte est un extra-terrestre improbable, en forme de ballon géant et flasque qui émet de légers gazouillis, et se cache dans les coursives. Ridicule, elle n’en provoque pas moins un sentiment d’inquiétude. Cette séquence absurde de traque préfigure clairement certaines des scènes qui opposent Ripley et l’Alien. Derrière le non-sense de la situation, il y a déjà une volonté de réalisme et la fascination de l’angoisse.
Rétrospectivement, Dark Star préfigure ce que Dan O’Bannon fera subir au cinéma de science-fiction : une cure d’humour noir et un zeste de psychologie humaine, auxquels s’ajoute un goût certain pour la transgression. Et si, aujourd’hui, les images de Dark Star ont l’aspect de blagues d’étudiants bricolées dans un garage sombre, beaucoup de réalisateurs et de scénaristes de films de science-fiction qui les ont vues à l’époque le citent comme une étape marquante du genre.

Parmi eux, Alejandro Jodorowsky : en 1976 il prépare sa fameuse adaptation filmée de Dune. Épaté par le talent polyvalent de Dan O’Bannon, il l’invite à Paris pour participer à son projet, comme superviseur des effets spéciaux. Pendant six mois, O’Bannon travaille aux côtés du designer Chris Fosse et des dessinateurs Jean-« Moebius »-Giraud et H. R. Giger.
On le sait, le projet était merveilleusement ambitieux : Mick Jagger, Salvador Dali, Alain Delon et Orson Welles au casting, les Pink Floyd à la bande son, mille pages de script, une durée prévue de 10 heures, pour aboutir après 6 mois d’efforts à un budget extra-terrestre pour l’époque de 30 millions de francs qui fit fuir tous les producteurs... Cette version-là du best-seller de Frank Herbert ne vit jamais le jour et, en 1977, O’Bannon, cassé psychologiquement et sans un sou en poche, retourne à la case Los Angeles.

Il se fait héberger chez un ami, Ron Shusett, fan de science-fiction et apprenti scénariste pour le cinéma, qui lui prête son canapé. Le réalisateur George Lucas lui confie un petit boulot d’effets optiques sur le premier épisode de Star Wars : il a besoin de simuler les interfaces des écrans d’ordinateurs dans les vaisseaux spatiaux, ce que O’Bannon avait déjà fait pour Dark Star en utilisant de l’animation.
Ce petit job lui rapporte de quoi louer un appartement mais, comme le travail manque, O’Bannon décide ensuite de laisser tomber les effets spéciaux et de se consacrer à l’écriture de scénarii.

Après plusieurs essais infructueux, il va finir par trouver la bonne idée : il exhume un vieux synopsis laissé en chantier, une histoire de bombardier de la Deuxième Guerre mondiale ravagé par une attaque de gremlins. Avec Shusett, il dépoussière son histoire, influencé en particulier par une nouvelle d’A. E. Van Vogt, « The Voyage of the Space Beagle » [2]. Les vieux EC Comics qu’il affectionnait lorsqu’il était gamin, comme les fameux Tales from the Crypt, lui reviennent à l’esprit, tout comme les vieux films d’horreur : It ! The Terror from Beyond Space et autres The Planet of the Vampires. Il insère également dans son histoire quelques éléments d’un brouillon inachevé, une histoire de monstres titrée They Bite et s’inspire du fameux passage semi-comique de chasse à l’extra-terrestre issu de Dark Star.

Le script final s’intitule The Star Beast, il est centré autour d’un cargo géant aux prises avec une créature qui incube dans l’organisme humain avant de se développer en un monstre mangeur d’homme.
La Fox, qui comme tout Hollywood après le succès surprise de Star Wars cherche à lancer des films de science-fiction, se montre très intéressée.

Dan O’Bannon envisage de tourner le film lui-même, mais les studios cherchent quelqu’un qui a déjà fait ses preuves, et O’Bannon n’a encore jamais réalisé de long-métrage. C’est finalement Ridley Scott, jeune réalisateur qui vient de réussir un brillant Duellistes, qui en est chargé. Cependant il fait une large place à O’Bannon et celui-ci sera pour beaucoup dans le résultat final : c’est lui qui recrute Ron Cobb (designer sur Dark Star) pour dessiner le cargo Nostromo, et lui donner un réalisme qui tranche avec l’aspect propret des vaisseaux de Star Wars. C’est aussi lui qui surveille et valide effets et décors, et, détail déterminant, qui suggère H. R. Giger à Ridley Scott pour donner forme à la carnivore bestiole.

Le succès international d’Alien, sur le plan public comme sur le plan critique aurait du ouvrir toutes les portes d’Hollywood à Dan O’Bannon. Mais celui-ci se brouille avec les producteurs. Il ne participera pas aux suites du film et se voit blacklisté.


En 1977, il écrit le scénario d’une bande-dessinée mise en image par le français Moebius, The Long Tomorrow, publiée dans les pages du magazine Métal Hurlant. Il y imagine l’enquête d’un privé dans une cité du futur vertigineusement verticale. Avec ses taxis volants, son mix crépusculaire de polar hard-boiled et de SF crado, et son héros désabusé aux prises avec d’excitantes femelles « de la haute » souvent dangereuses, The Long Tomorrow a profondément inspiré l’imaginaire science-fictionnesque pour les vingt années à venir. Le Blade Runner de Ridley Scott en 1982 en est l’un des avatars évidents, tout comme le cultissime cycle de L’Incal (1981) du tandem Moebius / Jodorowsky.

Dans les années 1980, O’Bannon collabore à des scénarii comme Heavy Metal, dessin animé de 1981 ou Blue Thunder (Tonnerre de feu), thriller de John Badham, en 1983, film d’action paranoïaque en hélicoptère qu’un montage retravaillé par les studios dépouille de son contenu politique.

En 1985, il réalise enfin son premier long-métrage : Return of the Living Dead (Le Retour des Morts-Vivants) est une suite parodique de Night of the Living Dead [3], et O’Bannon s’est vu proposer le job. O’Bannon accepte, à la condition de pouvoir réécrire le script. Le Retour des Morts-Vivants lui permet du coup d’appliquer son humour grinçant à la figure du zombie. Il le fait galoper – quand chez Romero le mort-vivant avance en se trainant – parler – jusqu’ici il marmonnait vaguement des trucs pas très clairs – et manger uniquement le cerveau de ses victimes, l’occasion de scènes gore pas piquées des hannetons. Le tout est assaisonné de deathrock et de punk rageur, libérant le genre de ses carcans, et exploitant pour la première fois la sous-couche comique du film de zombies.

Le film est nominé quatre fois au Saturn Awards [4] en 1986, notamment dans la catégorie « Meilleur réalisateur » pour O’Bannon, et « Meilleur film d’horreur ». Il demeure l’une des plus émoustillantes variations sur le thème et ouvrait déjà la voie à la gore-comedy sauce zombie, quinze ans avant Shaun of the Dead. Mais il n’y a pas là de quoi faire de O’Bannon un type bankable aux yeux des majors...

La même année, il adapte un roman de Colin Wilson, Space Vampires (1976), dans lequel des extra-terrestres vampires envahisseurs vident les Humains de leur énergie vitale. O’Bannon considère que tous les ingrédients sont là pour réussir un film marquant visuellement et audacieux dans son propos.
Mais le réalisateur, Tobe Hooper (Massacre à la tronçonneuse), choisit de divertir la gallerie, accumulant les effets spéciaux horrifiques très années 1980 et de longues scènes où Mathilda May, complètement nue, réduit les hommes qu’elle embrasse à l’état de momies desséchées... Aucun deuxième degré, pas trace de double lecture... O’Bannon déteste ce que son scénario est devenu, et les spectateurs aussi : dans les salles, c’est le flop. Lifeforce encaisse moins de la moitié de ce qu’il a coûté, un échec économique cuisant qui ne fait pas du bien à la réputation du scénariste.
Son projet suivant, L’Invasion vient de Mars, remake du classique des années 1950, toujours réalisé par Tobe Hooper, est une deuxième catastrophe financière. Et à Hollywood, on commence à penser que O’Bannon colle la poisse.

Pourtant il n’a pas dit son dernier mot. Bien avant tout le monde, il comprend le pouvoir cinématographique des romans de Philip K. Dick. Or, son ami Ronald Shuset, a racheté certains droits d’adaptation avant que Ridley Scott n’adapte Blade Runner.
En 1995, O’Bannon et Shuset adaptent donc pour le grand écran la nouvelle « Second Variety » (« Nouveau Modèle »), devenue Screamers (Planète Hurlante) en 1995. Une série B maline, devenue culte avec le temps, mais pas vraiment un carton sur le moment...
Dans la foulée, toujours avec son acolyte Ronald Shusett, O’Bannon adapte la nouvelle « Souvenirs à vendre » (« We can remember it for you wholesale ») : un homme qui rêve de Mars sans y être jamais allé s’offre les services d’une société, Rekall, qui implante des souvenirs à ses clients. Il découvre qu’il est en fait un espion qui a perdu la mémoire... à moins qu’il ne s’agisse d’un faux souvenir implanté ?

{Total Recall} de Paul Verhoeven
De ce script dickien en diable, O’Bannon tire un chef-d’oeuvre de paranoïa et d’humour sardonique. Dans le rôle principal, Schwarzenegger est en grande forme et Total Recall est un gros succès en salle. Mais c’est le réalisateur, Paul Verhoeven, qui est crédité de la réussite du film ; O’Bannon n’y trouvera pas la rédemption.

1992, deuxième et dernier long-métrage en tant que réalisateur, avec The Resurrected, adapté de L’Affaire Charles Dexter Ward, de H. P. Lovecraft, film horrifique à petit budget qui ne sortira qu’en direct to video après avoir été charcuté par les producteurs. « Ne croyez jamais ce que vous dit un producteur » : cette phrase de O’Bannon, lors d’une interview, pourrait servir de morale à une partie de sa carrière.
Dans les années 2000, O’Bannon se retire quasi-définitivement du circuit.

L’un des derniers projets de film auquel il a collaboré portait le nom de code Silvaticus 3015. On évoquait un scénario post-cataclysmique sur la Terre de 2585 après la disparition de 99% de la race humaine. On parlait d’un tournage en Nouvelle-Zélande en 2010. Le net buzzait sur une implication de Peter Jackson. Puis le site internet du film disparut purement et simplement. Et il n’en fut plus jamais question.

Dan O’Bannon se savait atteint de la maladie de Crohn, une maladie rare, dont on ne connaît ni l’origine ni l’antidote, et qui provoque de terribles douleurs aux intestins. L’homme s’est finalement éteint le 17 décembre 2009 à l’hôpital Saint-John de Santa Monica, en Californie.
Génie maudit de la SF, Dan O’Bannon a écrit un livre, The Rules of Writing, que vous ne pourrez pas lire : il n’a jamais trouvé d’éditeur...


Mr.C


NOTES

[1] L’USC, « University School of Cinematic Arts », est une école de cinéma du campus de l’Université de Californie du Sud, à Los Angeles (Californie). Fondée en 1929, c’est la plus ancienne et la plus importante école de ce genre aux États-Unis. En 2006, l’USC a été rebaptisée « School of Cinema-Television » (CNTV).

[2] The Voyage of the Space Beagle (1950) est un fix-up de A. E. Van Vogt, c’est-à-dire une compilation de plusieurs nouvelles indépendantes. Parmi les quatre courts textes rassemblés, on trouve « Discord in Scarlet », un récit de 1939 dans lequel des extra-terrestres carnivores pondent des œufs dans le corps de leurs proies.

[3] La Nuit des Morts-Vivants) de George Romero. Tobe Hooper devait le réaliser, mais a préféré un autre projet (Lifeforce, cf. plus bas).

[4] Saturn Awards est l’ancien nom des Golden Globe.