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Dan Simmons revient au sources même de l’horreur avec The Terror, roman "à monstre" qui - un aspect récurrent de l’œuvre de Simmons - dépasse de loin le propos initial.
Il a accepté d’en parler avec nous, grâce à la complicité de Jean-Daniel Brèque [son traducteur français] que nous remercions chaleureusement au passage. Un avant-goût de ce roman horrifique, paru en France en octobre 2008.


Le Cafard cosmique : Pourquoi avoir choisi l’expédition Franklin comme axe principal du récit ?

Dan Simmons : Sans la véritable expédition Franklin, il n’y aurait pas eu de livre. Sans cette histoire bien réelle et parfaitement authentique [129 marins, leur commandant Sir John franklin et deux célèbres bâtiments conçus pour l’exploration polaire - le HMS Erebus et le HMS Terror - tous disparus corps et biens dans le Grand Nord sans qu’on sache pourquoi], je n’aurais tout simplement pas pu écrire un roman aussi terrifiant.
Ce qui est amusant, c’est que gamin, j’ai toujours été fasciné par l’exploration polaire (surtout l’Antarctique, cet immense continent gelé encore inexploré, avec ses montagnes, ses volcans, ses côtes et ses grand aventuriers comme Scott et Shackleton). Mais malgré ça, je n’avais jamais entendu parler de l’expédition Franklin avant de m’atteler au roman.
Les éléments authentiques de l’expédition m’ont servi de fil pour enfiler les perles de l’histoire que je voulais raconter : les vraies terreurs - et les terreurs imaginaires - de l’exploration polaire.

CC : Vous faites clairement allusion à La chose d’un autre monde, d’Howard Hawks, (mais aussi à La Chose de John Carpenter, non ?). C’est une sorte d’hommage ? Votre propre contribution au sujet ?

D.S. : Je fais effectivement allusion au film de HAWKS, mais pas au remake de Carpenter. Je trouve le film original à la fois héroïque et excitant dans la manière dont les personnages - pour la plupart des aviateurs qui ont survécu à de nombreuses missions au dessus de l’Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale - affrontent cette chose monstrueuse. Par contre, la version de John Carpenter (et même si elle respecte plus l’histoire originale de la créature qui change de forme dans la nouvelle La bête d’un autre monde de John W. Campbell qui a inspiré les deux films) me semble aussi grossière que nihiliste.
Dans ce remake gore et primitif, les personnages sont des rustauds, des bouffons ou des asociaux violents. Même Kurt Russell, le “héros”, bousille un ordinateur qui l’a battu aux échecs au tout début de l’histoire. Pourquoi diable enverrait-on ce genre de minables agressifs dans une station scientifique en Antarctique ?
Je sais pertinemment que les entreprises et les nations qui envoient des scientifiques et du personnel en Antarctique (surtout quand il s’agit d’y hiverner) leur font subir toutes sortes de tests psychologiques pour éliminer justement les tarés dont Carpenter peuple sa “station scientifique antarctique”. Par ailleurs, dès que La Chose pointe le bout de son nez, voilà nos héros suant et jurant qui se précipitent vers les râteliers à fusils automatiques et les lance-flammes avant de... Des fusils automatiques et des lance-flammes ? Dans une station scientifique en Antarctique ? Pourquoi ? Ni Carpenter, ni ses scénaristes, ne prennent la peine de répondre à cette question. Il est parfaitement évident qu’une station scientifique à vocation pacifique perdue à des milliers de kilomètres de toute civilisation sur le seul continent désarmé de la planète (et dans lequel on n’a tout simplement pas besoin d’arme, le seul prédateur connu étant le pingouin) abrite un vaste stock de fusils mitrailleurs, d’explosifs et de lance-flammes comme on peut le voir dans ce film aussi crétin que grotesque.

Non... Mon Terror à moi est dédié à la vraie Chose, celle de 1950, celle où des êtres humains s’aident les uns les autres (et même l’imbécile de chercheur à l’accent étranger qui pense qu’il faut parlementer avec une créature extraterrestre qui traite les humains comme de la nourriture), tout en conservant leur sens de l’humour, même dans les pires situations.

CC : The Terror est bourré de clichés : l’environnement hostile, la créature invisible qui pourchasse les hommes, la mythologie - en l’occurrence, la mythologie inuit - qui donne un sens à l’ensemble... mais vous en faites un usage renouvelé. Vous jouez avec les codes d’une façon très originale... Comment avez-vous réussi pareil tour de magie ?

D.S. : Pouvez-vous me citer un seul récit à suspense depuis Beowulf qui ne soit pas “bourré de clichés” ? La créature de la nuit qui nous pourchasse n’est pas un cliché, elle est la référence même (freudienne, culturelle) de tous nos cauchemars, nos films et nos livres. Tous ces clichés sont gravés dans nos gènes.
Je crois que dans tous les bons films contemporains ou les romans qui donnent une nouvelle vie aux vieux mythes et aux histoires classiques, il y a une forme de renouvellement qui vaut la peine d’être louée. Je me souviens de l’époque où je lisais les premières œuvres et les romans de Stephen King dans les années 70 - Salem est le premier qui me vient à l’esprit - tout en me disant “Et voilà, il nous refait le coup du vampire !”. Stephen King a peuplé ses premiers romans les plus nerveux de “clichés” (tous les monstres classiques sont des clichés, parce qu’ils nous évoquent nos peurs les plus profondes et se réfèrent au Mythe au sens large), mais il en a renouvelé le principe avec un enthousiasme sincère et un vrai talent d’auteur.
C’est exactement ce que je me suis dit quand j’ai lu Shining ou Les fantômes de Milburn de Peter Straub. Tout d’un coup, les fantômes retrouvaient tout leur sens. Toute époque a besoin d’une ré-interprétation de ses mythes les plus anciens.

Dans The Terror, j’ai pris beaucoup de plaisir [et j’ai dû sérieusement batailler, aussi] à ne jamais vraiment montrer la bête - la Chose Des Glaces - tout en m’accordant la liberté de la décrire à travers les yeux de plusieurs personnages : les Inuit y voient un avatar de leurs dieux. L’équipage anglais y voit un démon qui les pourchasse sur cette terre désolée et littéralement abandonnée de Dieu qu’est le Grand Nord. Un vieux Steward érudit qui a voyagé avec Darwin sur le Beagle y voit une forme d’Ursus maritimus pouvant jouer le rôle du chaînon manquant entre l’ours polaire et un prédateur encore plus ancien dont on ne trouvera jamais le moindre fossile parce qu’il vivait sur la calotte glaciaire. Mon personnage principal, le capitaine Crozier, y voit l’incarnation de toute l’hostilité meurtrière du Grand Nord : le froid, l’isolation, la mer, les glaces, les ténèbres, et bien sûr la propre malchance et la stupidité de l’équipage.
Pour moi, ils ont tous raison.

CC : En tout cas, c’est un aspect récurrent dans votre travail. Prenons Hypérion, par exemple, c’est une réécriture complète de la SF “de base”... Et vous en faîtes un chef d’œuvre. Iain Banks utilise un peu le même principe.

D.S. : J’adorerais vous parler des livres de Iain M. Banks, mais j’ai bien peur de ne pas les connaître suffisamment. J’ai conscience de l’estime que les lecteurs lui portent, mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire ni de l’apprécier.
Je dirais que pour chaque génération d’auteurs (quel que soit leur champ de travail, la littérature “sérieuse” ou de genre - SF, Fantasy etc.), ceux qui laissent une trace sont justement ceux qui ont l’ambition de réécrire (je préfère le terme “réinventer”) la forme de littérature qu’ils ont choisie. Le problème (mais ça n’engage que moi), c’est que ça ne marche pas à tous les coups. Mais j’ai tendance à préférer un échec magnifique (un truc qui a demandé une ambition et des efforts énormes, un peu comme ces trapézistes qui font leurs acrobaties sans filet, des tours que l’on considérait avant comme impossibles) qu’un succès humble et sûr. Comme on dit, No Guts, No Glory (pas de victoire sans panache, pourrait-on traduire, ou Qui ne risque rien n’a rien - NDLR).

CC : Vous êtes un auteur “complet”. SF, Thriller, mainstream, que pensez-vous de ce qu’on appelle le “genre” en France (et qui paraît si important à nos élites intellectuelles) ?

D.S. : Je crois que ce sont les Français - y compris les intellectuels français - qui ont été les premiers à apprécier véritablement le jazz américain (et à clamer leur admiration). Aux États-Unis, les préjugés envers cette musique et envers la couleur de peau de ceux qui l’ont inventée ont tout simplement aveuglé - assourdi - trop de gens pendant trop longtemps. Aujourd’hui, non seulement on aime le Jazz, mais on l’enseigne à l’université et on le définit même comme l’une des premières formes d’expression artistique véritablement américaines.
Je crois que beaucoup trop “d’intellectuels” aux États-Unis, en France ou ailleurs, perdent leur temps à ériger des murs autour d’un art vivant parce qu’à leur yeux, cette forme d’art n’est pas “sérieuse” - qu’on parle de littérature de genre comme la SF, des graphic novels ou encore des nouveaux styles musicaux. Par le passé, j’ai déclaré que ceux qui gâchent leur énergie à construire des murs pour séparer et ghettoïser une quelconque forme d’expression artistique finissent inévitablement à Berlin-Est où ils vivent dans un monde gris, sans espoir, sans vie, réglementé, alors qu’il y a plein de lumière et une super musique de l’autre côté. Ça doit être très frustrant de vivre dans un endroit aussi morne et aussi terne (mais c’est très certainement “sérieux”, autant qu’une incitation au suicide).

J’adore aller en France pour tous un tas de raisons égoïstes (la nourriture, les amis, Paris, le vin), mais l’une des raisons principales, c’est qu’ici, dans la presse et lors des interviews, on parle de mes livres en eux-mêmes (avec l’idée qu’il est bien possible que tout ça soit très intéressant, au-delà des vaisseaux spatiaux et des monstres) au lieu de les dénigrer a priori et de les ranger au rayon “SF de base” (surtout quand on n’en lit pas) comme ça se produit si souvent aux États-Unis.
Je crois que c’est Frank Herbert avec Dune qui a bénéficié le premier de cette ouverture d’esprit en France il y a plusieurs années. Et j’ai été ravi de constater que certains de mes romans avaient reçu le même genre d’accueil.

CC : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

D.S. : J’ai écrit à peu près la moitié d’un roman appelé Drood qui raconte les cinq (et bizarres) dernières années de la vie de Charles Dickens. Sa vie a radicalement changé après que lui et sa maîtresse Ellen Ternan aient survécu à un dramatique accident de train à Staplehurst, en Angleterre, le 9 juin 1865 (il est mort d’un coup exactement 5 ans après cet accident, le 9 juin 1870). Dans mon roman, il rencontre un type très bizarre sur le lieu même de l’accident... Quelqu’un qui répond au nom de “Drood”.

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Wilkie COLLINS
[1824-1889]

Mon histoire est raconté par un personnage qui a vraiment existé - Wilkie Collins - un ami très proche de Dickens sur la fin de la vie du célèbre auteur, même si Collins était lui aussi célèbre à l’époque (il a écrit La Dame en blanc et La pierre de lune).
Collins était par ailleurs sérieusement accroc au laudanum (un mélange d’opium et d’alcool). Dans mon roman, il est persuadé que Dickens, de plus en plus obsédé par la notion de meurtre, les cadavres, les fantômes et les tueurs en série, envisage lui-même de tuer quelqu’un. Il croit également que Dickens se sert de ses nombreuses lectures publiques pour hypnotiser son auditoire et le forcer à lui obéir. Mais dans quel but ? Et quel est cet auteur célèbre que Dickens envisage d’assassiner ? Et Drood, ce personnage énigmatique - apparemment un prêtre égyptien adepte de l’ancienne religion arrivé à Londres plusieurs décennie plus tôt et qui erre dans les carrières, les égouts, les rivières souterraines, les cryptes, les catacombes et les galeries londoniennes - ne se sert-il pas de Dickens pour accomplir ses noirs desseins ?

Quelle est la part de délire dû à la consommation excessive d’opium de Collins ? Quelle est la part de jalousie envers Dickens qui s’approche peu à peu de l’immortalité littéraire ? Il ne faut pas oublier qu’à la fin de sa vie, Wilkie Collins a cessé d’utiliser l’escalier de sa maison parce qu’une femme à la peau verte et aux canines protubérantes comme les défenses d’un éléphant l’y attendait chaque soir. Elle essayait de lui trancher la gorge chaque fois qu’il voulait se rendre dans son bureau, à l’étage. Et une fois dans son bureau, Collins trouvait “un autre Wilkie Collins parfaitement identique” qui tentait de lui arracher son crayon et ses feuilles de papier pour écrire son propre livre (tout ça est parfaitement authentique, Collins lui-même l’a raconté sur la fin de sa vie). Au matin, Collins constatait que ses murs, ses livres et son bureau étaient maculés de taches d’encre, témoin de la bataille qu’il avait livré contre son double maléfique. Et donc, il ne pouvait écrire que la journée, quand “l’autre Wilkie” était absent. C’est dans la tête de ce narrateur à l’esprit rongé par le laudanum que j’ai passé une année entière à écrire ce livre.

C’est un roman très agréable à écrire, mais les recherches sont épuisantes. Contrairement à mes recherches pour The Terror [qui couvrent les années 1840, mais qui se limitent essentiellement aux deux navires, à leur équipage et à une toute petite région du grand nord canadien], Drood nécessite une compréhension globale de la vie et de l’œuvre de Charles Dickens, de celle de Wilkie Collins et de celles de quantités de personnages historiques que Dickens a rencontrés à l’époque, sans oublier la connaissance intime du Londres des années 1860... C’est épuisant et ça rend fou de passer deux heures, cinq heures, cinq jours dans des bouquins à chercher un petit détail - tous les petits détails - avant de pouvoir écrire la moindre phrase.
J’adore ça. C’est pour ça que les romanciers continuent à écrire leurs livres jusqu’à ce qu’un jour, ils s’écrasent le visage contre le clavier. Si Drood marche bien - si je l’écris aussi honnêtement et aussi bien que je le souhaite, les lecteurs devraient y prendre beaucoup de plaisir. Si ça ne marche pas... Eh bien, mea culpa. Le fantôme de Charles Dickens (sans parler de celui de Wilkie Collins et de la femme à la peau verte et aux dents d’éléphant) aura le droit de me hanter pour le restant de mes jours.


A LIRE : La critique de The Terror de Dan Simmons


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de Simmons Dan [et d'autres critiques]

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