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La majorité des traductions de Lovecraft en français datent des années 60. Elles ont non seulement vieilli mais parfois même été baclées... C’est ce que l’on découvre avec le traducteur David Camus, qui livre une retraduction/révision de l’intégralité du recueil des Contrées du Rêve de H.P. Lovecraft aux Editions Mnémos.


Quel place tient Lovecraft aujourd’hui dans la littérature de genre ?

Ce qui me frappe, chez Lovecraft, c’est que sa place ne se limite justement pas à la littérature de genre. Ni même à la littérature, d’ailleurs. Bien sûr, son influence sur la littérature fantastique est considérable, à tel point que pasticher Lovecraft, ou lui rendre hommage, est devenu un « passage obligé » pour tout écrivain fantastique.
Cette influence s’est exercée dès son vivant (avec des textes de Robert Howard, notamment) et n’a cessé de croître par la suite. Aujourd’hui, on ne compte plus les auteurs ayant trempé leur plume dans l’encrier du Maître de Providence : les plus connus sont certainement Stephen King et Graham Masterton, mais même Borges et Houellebecq se sont prêtés à l’exercice. De très nombreux auteurs de bandes dessinées (parmi lesquels Moebius, Druillet, Mike Mignola, Alan Moore, Neil Gaiman…) se sont également intéressés à son œuvre. Et Lovecraft lui-même est devenu un personnage de bandes dessinées à part entière : on peut le voir notamment dans The Strange Adventures of H.P. Lovecraft, de Carter et Salmons (que Ron Howard projette d’adapter au cinéma), ou dans le Lovecraft de Rodionoff, Giffen et Breccia. Bref, c’est un auteur qu’on ne peut ignorer quand on prétend œuvrer dans le domaine du fantastique, tout comme il est impossible d’ignorer Tolkien quand on écrit de la fantasy.
Aujourd’hui, le « Mythe de Cthulhu », toute cette cosmogonie élaborée par Lovecraft et continuée par d’autres, fait partie du patrimoine culturel mondial. Que ce soit en Europe, au Japon ou sur le continent américain, son influence s’exerce aussi bien en littérature que dans les domaines du cinéma, de la musique, de la bande dessinée, des jeux de rôles ou des jeux vidéo. Des gens comme Bergier prêtaient même à son œuvre une valeur scientifique !
Malgré cela, paradoxalement, Lovecraft reste assez peu connu du grand public. Mais cela devrait changer avec l’adaptation des Montagnes hallucinées, par Guillermo del Toro.

Pourquoi une nouvelle traduction ?

Le recueil des Contrées du Rêve contient des textes précédemment traduits par Paule Pérez (pour les nouvelles tirées de Dagon), Bernard Noël (quatre nouvelles formant le volume intitulé Démons et Merveilles) et Arnaud Mousnier-Lompré (La Quête onirique de Kadath l’inconnue).
Comme je l’explique en long et en large dans ma préface aux Contrées du Rêve, autant les traductions de Paule Pérez et d’Arnaud Mousnier-Lompré sont bonnes, voire excellentes, autant celles de Bernard Noël sont exécrables : dans le numéro des Cahiers de l’Herne qu’il a consacré à Lovecraft, François Truchaud constatait, avec sa gentillesse légendaire : « Il est curieux, et dommage, que ces textes aient été traduits d’une manière quelque peu désinvolte. » Pierre Versins, quant à lui, parlait de « traductions imméritées ». En ce qui me concerne, je considère qu’on ne peut même pas parler de « nouvelle traduction », car ces textes n’ont tout simplement jamais été traduits. C’est du grand n’importe quoi – une avalanche de contresens rendus dans un style qui n’a pas grand-chose à voir avec celui de Lovecraft. De plus, tous les personnages parlent d’une même voix, tout est écrit sur le même ton – alors qu’il arrive à Lovecraft de changer de registre.
Parmi les nombreuses erreurs, le « Si long, Carter » (pour « So long, Carter ») est entré dans la légende. Mais il n’est que la partie émergée de l’iceberg, car il est facilement repérable. Ainsi, comment savoir que « cette fameuse partie de tennis » (page 222 de l’édition 10/18) est fautif, alors qu’il est censé traduire : « that hateful lawn-party at the vicar’s » (« cette détestable garden-party chez le vicaire ») ? Autant j’arrive à m’expliquer comment Bernard Noël a pu traduire « lawn-party » par « partie de tennis » (une partie sur du gazon, ça ne peut être que de tennis, n’est-ce pas ?), autant je ne m’explique pas comment il a pu rendre « hateful » par « fameuse ».
Les faux amis abondent – on a ainsi un personnage, dans À travers les portes de la Clé d’Argent, qui « résume » son discours au lieu de le « reprendre » («  to resume »). « Forbidding » est quasi systématiquement confondu avec « Forbidden ». « Leng » devient un démon, alors que c’est une ville. Les dieux se rencontrent aussi bien dans les plaines qu’au sommet des montagnes – alors que c’est uniquement au sommet. On trouve quelques « crépuscule du matin » (il s’agit de l’aurore, vous l’aurez compris)…
Je n’ai ni l’envie, ni le temps, de m’étendre sur le nombre d’erreurs importantes – c’est colossal [1]. Un jour, par curiosité, j’ai fait un rapide survol de la traduction de Bernard Noël : j’ai repéré plus de 200 bourdes majeures, qui viennent contredire le fond comme la forme de l’œuvre de Lovecraft. Il est incroyable qu’une telle traduction ait pu voir le jour. Incroyable, également, que de très nombreux commentateurs de l’œuvre de Lovecraft (et pas des moindres, puisqu’on trouve parmi eux des sommités, comme Michel Le Bris) soient partis de cette traduction pour en tirer des conclusions sur l’œuvre de Lovecraft !
L’une des erreurs les plus courantes (corrigée par l’édition Bouquins, chez Laffont) est celle qui consiste à croire que À la recherche de Kadath clôt le cycle de Carter, alors qu’il l’ouvre ! (Ce texte vient en deuxième, juste après Le témoignage de Randolph Carter – qui ne se déroule pas dans les Contrées du Rêve proprement dites – mais avant La Clé d’Argent et À travers les portes de la Clé d’Argent.)
De même, nous autres – lecteurs, éditeurs, critiques… – avons cru pendant des années, des décennies, que Kadath était une ville alors que c’est une montagne ! Tout ça parce que Bernard Noël avait traduit la première phrase de À la recherche de Kadath par : « Trois fois Randolph Carter rêva de la merveilleuse Kadath (…) » au lieu de « Trois fois Randolph Carter rêva de la merveilleuse cité (…) » ! Même François Truchaud tombe dans le panneau – comme d’ailleurs quasiment tous les critiques des Cahiers de l’Herne qui, quand ils nous parlent de « Kadath, la ville oubliée », nous offrent des analyses oscillant entre grotesque et grand n’importe quoi parce qu’elles reposent sur des bases erronées… (Pour l’anecdote, on trouve page 172 des Cahiers de l’Herne un dessin représentant une Maigre Bête de la Nuit avec une queue poilue, parce que le dessin part de la traduction de Bernard Noël, qui a traduit « barbed tail » par « queue poilue », au lieu de « queue barbelée ». Sans doute croyait-il que « barded » signifiait « barbue ».) Le plus incroyable, finalement, c’est que malgré cela Lovecraft et ses Contrées du Rêve soient entrés dans la légende.
Bref, hormis pour À la recherche de Kadath, excellemment retraduit par Arnaud Mousnier-Lompré pour J’ai Lu, tous les autres textes (Le témoignage de Randolph Carter, et surtout La Clé d’Argent et À travers les portes de la Clé d’Argent) sont quasiment des inédits ! Or À travers la Clé d’Argent est un récit terrifiant, où se trouve contenue, développée, toute la philosophie de Lovecraft déjà présentée dans La Clé d’Argent, qui est un pur bijou de poésie et de sensibilité.

Quid des autres oeuvres de Lovecraft ? Mériteraient-elles aussi une révision / retraduction ?

Une révision, c’est évident.
Mais l’idéal serait qu’un traducteur s’attaque à l’ensemble de l’œuvre de Lovecraft. Car il ne s’agit pas de traduire tel ou tel texte, pris séparément, mais une œuvre entière ! D’ailleurs, le fait d’avoir traduit l’intégralité des textes se passant dans Les Contrées du Rêve m’a permis de donner à l’ensemble une cohérence que les traductions éparses n’avaient – à mon sens – pas.
Sans compter que – comme le disait jadis Patrice Duvic (qui avait fondé Pocket Terreur) – il faut revoir les traductions tous les 25 ans environ. Or les traductions de Lovecraft datent, pour la plupart, des années 60. Elles ont vieilli. Surtout, à cette époque, les éditeurs avaient tendance à (beaucoup) couper. Il manque ainsi des phrases entières, voire des paragraphes entiers, à plusieurs d’entre elles. Curieusement, Lovecraft reste donc un auteur à redécouvrir.

Comment aborde-t-on ce travail ? Quelle différence avec vos autres traductions.

Avec humilité, parce qu’un traducteur se doit toujours d’être au service de l’auteur qu’il traduit. Mon travail consiste à rendre son style, évidemment, mais aussi tout ce qui circule de façon souterraine dans son texte : ses obsessions, ses idées, sa poésie, son humour. Bref, son âme. Mais aussi avec jubilation, parce que je lis et relis Lovecraft depuis que j’ai 13 ans. Je peux compter sur les doigts d’une main les auteurs qui m’ont à ce point marqué, influencé.
Ce travail m’a habité comme rarement. Je peux dire que j’ai passé plusieurs mois dans les Contrées du Rêve – dont j’ai d’ailleurs rêvé de manière récurrente tout au long de ma traduction. Aujourd’hui, plus de deux mois après la sortie du recueil, Lovecraft me hante encore. Je le traduisais même en dormant – les mots tournaient dans ma tête, les phrases se construisaient d’elles-mêmes. Aucune autre traduction ne m’avait fait ça. Je me suis drogué au HPL pendant plusieurs mois. D’ailleurs, je suis toujours en période de sevrage...


> A LIRE AUSSI : La critique des Contrées du Rêve de H.P. Lovecraft dans la nouvelle traduction de David Camus.


PAT


NOTES

[1] Si ça vous amuse, faites donc un petit tour sur mon site : j’en recense quelques-unes : www.david-camus.com. Ou reportez-vous à ma préface des Contrées du Rêve.