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En 2002, à Talence (près de Bordeaux), un libraire et un graphiste ont décidé qu’ils avaient trop souvent déploré la non-réédition de certains romans magnifiques et incompris. Pourquoi ne pas devenir éditeurs ?
Ils se sont pris au jeu et huit ans plus tard, leur catalogue a vengé la mémoire d’une cinquantaine de titres, et d’auteurs comme Régis Messac, Erckmann-Chatrian, Jacques Spitz ou Jules Renard.
Régulièrement attirés par les lumières crépusculaires des littératures de l’imaginaire, et par les champs troubles de la transfiction, les vengeurs perchés ne peuvent qu’intéresser les lecteurs du Cafard cosmique... en particulier ceux qui aiment vagabonder hors des sentiers battus, loin du littérairement correct.


Le Cafard cosmique : David Vincent, Nicolas Étienne, qui êtes-vous ? Que faisiez-vous avant l’Arbre vengeur ?

L’Arbre vengeur : L’Arbre vengeur est une micro-structure associative fondée et animée par un duo né d’une complicité littéraire et amicale : quand on rit des mêmes choses le reste vient tout seul. Ce que nous faisions avant L’Arbre nous le faisons encore car la marmite ne bout pas avec cette activité qui n’enrichit guère. Nicolas est graphiste indépendant (beaucoup de travail un mois, très peu le suivant), David est libraire ; Nicolas est le cadet, il représente la jeunesse et la vivacité, David est l’aîné, il vieillit mal (et vice versa).

Pourquoi avoir décidé de créer une maison d’édition ?

Au début il y a un constat tout simple face à la disparition de titres et d’auteurs aimés et l’idée qu’avec un peu de bonne volonté nous pouvions ajouter un grain de sel un peu poivré à la pléthore de livres existants en imprimant notre marque. De la modestie et le souci de ne jamais rien éditer dont nous ne soyons fiers.

Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale ?

Excités, marginaux, excentriques, visionnaires, humoristes trempés d’acide, stylistes, désemparés, exagérés, excessifs, hommes de mauvaise foi, fous furieux, ils sont tous les bienvenus pour se balancer au bout d’une branche vengeresse.

Vous exhumez des textes tombés dans l’oubli d’auteurs connus et moins connus du XIXème siècle. Comment procédez-vous pour trouver ces textes ?

Le métier de libraire permet d’incessantes rencontres, des rebonds, des échos, des souvenirs, et en vingt ans ils n’ont pas manqué. Tirer un fil et vous découvrirez à l’autre bout des perles fines et oubliées.

« Pour cette année 4908, nous vous proposons en exclusivité un voyage haletant à l’autre bout du monde, dans les ruines de cette mythique Capitale de la France, Paris, trésor du patrimoine mondial dont quelques archéologues subtils ont mis à jour les reliefs splendides. Amateurs de passé, amis de l’aventure, cette expédition est pour vous ! »
Les Ruines de Paris en 4908 par Alfred Franklin (1875).

Pourquoi avoir choisi de publier également des auteurs contemporains ?

On n’est vraiment éditeur que lorsqu’on prend le risque, plus ou moins grand, de se colleter au contemporain. Nos premières armes s’aiguisaient sur les pierres des cimetières. Plus affûtés nous prenons plus de risques, plus visibles nous devenons plus crédibles en sollicitant des auteurs ou en parcourant des manuscrits (mais là nous sommes impitoyables, surtout parce que nous manquons de temps). L’important est qu’ils soient en cohérence avec l’univers que nous explorons. Le convenable, le bancal, le style approximatif, le psychologique, le cliché sont interdits sur notre petit carré de verdure.

On constate à la lecture de votre catalogue un attachement particulier pour la littérature italienne et hispanophone. D’où vient-elle ?

Ces fameuses rencontres dont nous parlions plus haut. Lise Chapuis et Robert Amutio sont devenus des amis qui comprenaient le sens de notre marche et en épousaient les nuances. Chacun est libre désormais dans son territoire d’aller explorer cette langue qu’il connaît bien, c’est le sens d’avoir une collection. Comme Eric Dussert avec son Alambic qui, lanterne à la main, va nous dénicher des textes inouïs.

Vos ouvrages sont très souvent illustrés. Pourquoi ?

Le fait d’associer en imaginant la maison un « littéraire » et un « visuel » (pour ne pas dire artiste) permettait d’apporter une lecture supplémentaire à des textes de littérature : définir une ligne graphique cohérente, y associer des créateurs qui amènent leur regard et leur interprétation des textes. C’est une sorte de valeur ajoutée, de chance donnée à la surprise, à l’œil.

Les textes que vous publiez flirtent souvent avec le fantastique ou la science-fiction. Quel rapport entretenez-vous personnellement avec ces genres ?

Connu de spécialistes très calés ou méprisé sans nuances par des lecteurs qui caricaturent le genre, ce vaste domaine est une mine d’or dans laquelle nous ne cessons de faire des découvertes. Le fantastique c’est l’autre face du réel, la part d’ombre qui révèle l’inquiétante étrangeté du monde, c’est la psychanalyse sans le divan, c’est la religion sans l’encens, c’est l’intelligence sans la morale. Les textes fantastiques et de science-fiction vieillissent souvent bien mieux que tout autre genre, malgré le progrès, car ils vont puiser dans les terreurs anciennes, les craintes antiques. Le monde d’aujourd’hui tel que l’imaginaient ceux d’hier nous fascine particulièrement.

Économiquement, comment vous portez-vous ? Vivez-vous de votre activité éditoriale ?

Comme avoué plus tôt, il ne nous est pas possible de vivre de cette activité que nous accomplissons sur notre temps de loisir. Soucieux de qualité, de rétribuer ceux que nous faisons travailler, nous économisons sur les « postes » coûteux que nous prenons à notre charge. Un livre paie le suivant, ce qui nous oblige à ne jamais nous laisser aller, à prendre des risques en connaissance de cause et à nous ramasser (ce n’est pas rare…) sans regrets. « Pour l’instant, tout va bien… »

Vous ne pouvez vivre de cette activité. Quelles réflexions cela provoque-t-il chez vous ? Quel est votre regard sur la situation de l’édition et de la librairie en France ?

Aucune amertume même si de temps à autres nous taraude l’idée que l’un de nous se professionnalise afin de mieux aider nos livres (c’est vrai que la nuit a parfois des limites pour tout un tas de tâches de contact…). L’édition est une activité impitoyable dans le système actuel qui oblige les petites structures à végéter et à rester invisible ou à croître avec des risques énormes d’être liquidées à la première chute. Étant libraire de profession (et de vocation), j’ai un regard plus serein et moins idéaliste que certains autres petits éditeurs indépendants : je subis au quotidien l’avalanche de livres, beaucoup morts-nés parce que personne n’en parlera jamais, je vois le comportement des lecteurs, leurs exigences et leurs faiblesses (au sens où beaucoup ne prennent pas le temps de chercher et acceptent volontiers le matraquage médiatique), cela me permet de bien relativiser et de ne pas accuser un système qui, en France, laisse encore la place à une petite édition de qualité quand ailleurs c’est le désert. Nous refusons absolument la stratégie de la plainte qui a très souvent court et qui n’aide en rien. Si chaque éditeur n’éditait que des livres auxquels il croit, on y gagnerait énormément… Éditer, c’est se battre d’une façon ou d’une autre contre le renoncement, contre cette société de la vitesse qui fait que tout passe, même la littérature.

Comment faites-vous pour mener de front vos deux activités ? Vous travaillez la nuit ?

Les journées sont bien longues et les nuits fort courtes. Notre entourage est bien patient… Nous n’allons pas faire croire que nous sommes organisés, habiles plutôt à mettre un coup de collier quand il le faut, anticipant autant que possible. Le peu de temps que nous avons nous oblige en permanence à établir des priorités, à renoncer à certaines tâches (nous ne répondons pas pour les manuscrits non retenus [la plupart voire la totalité…] par exemple), nous sommes des grands utilisateurs de mails puisque nous travaillons chacun de notre côté et cela économise sacrément notre salive.

Combien de livres à votre catalogue ? Combien de livres par an ?

Nous allons bientôt atteindre les soixante titres et nous nous sommes fixés de ne pas laisser un mois d’office sans une nouveauté, privilégiant l’étalement à la concentration mais avec le souci d’alterner les différents types de littératures que nous publions. Nous tournons donc à douze livres par an.

Votre plus beau succès ?

La réédition de Quinzinzinzili de Régis Messac, L’Autofictif d’Éric Chevillard : un mort, un vivant, c’est idéal.

Votre plus cuisant échec ?

Vous voulez les dix d’un coup ?… Le plus récent, Les Figurants de la mort de Roger de Lafforest, une parodie géniale du roman d’aventure d’avant-guerre par un écrivain voué à l’oubli le plus crasse et le plus injuste.

Si vous deviez ne retenir que trois textes que vous avez publiés ?

Les trois derniers parus… en attendant les prochains. Trop dure votre question, on risque de se mettre sur la figure, ce serait dommage après huit ans de chance…

Quel est votre programme de l’année 2010 ?

2010 commence avec le deuxième tome de L’Autofictif d’Éric Chevillard, un de nos plus grands motifs de fierté, journal d’un auteur que nous aimons depuis ses débuts et qui a accepté de tenter l’aventure annuelle avec nous.
En février nous rééditons un roman que nous avions adoré et dont nous avons racheté les droits : Pfitz d’Andrew Crumey, auteur écossais de grand talent qui avec cet hommage au roman philosophique du XVIIIème a réalisé un livre particulièrement excitant, une grande réflexion sur les pouvoirs de l’imaginaire.

En mars nous rééditons Les 21 jours d’un neurasthénique d’Octave Mirbeau, un de nos auteurs culte et une somme de drôlerie et de méchanceté (un peu notre fonds de commerce en somme…)
En avril nous éditons le deuxième volume du seul auteur que nous ayons découvert (c’est dire si nous y tenons) Julien Grandjean avecLes Grandes Manœuvres. Nous pensons tenir avec lui une voix vraiment singulière. Il sera accompagné de la réédition d’un roman mythique et introuvable d’un surréaliste tardif, Maurice Fourré, avec sa Marraine du sel : on court à la catastrophe commerciale mais c’est le genre de projets qui justifierait qu’on se plante avec le sourire.

Dans la série des rééditions, encore moins connu, Jean Duperray dans la collection L’Alambic avec Harengs frits au sang : un roman tellement puissant qu’il faut le lire à haute voix. Et puis aussi un court roman d’un auteur au style impeccable et troublant, Marc Blanchet, un recueil de nouvelles d’un auteur argentin, Microbes de Diego Vecchio, le troisième roman de Didier Pourquié pour lequel nous cherchons un titre, une fantaisie inclassable qui nous enthousiasme, un autre recueil de Léon Bloy (même si on s’est fait doubler par un autre éditeur mais nous essaierons de faire plus joli…) et encore pas mal de titres. En fait nous avons de quoi éditer pour deux ans encore et les projets continuent à se bousculer, j’en oublie sans doute et des importants. Bref, on n’est pas couché… C’est un de nos grands jeux : remplir les cases et réussir à tout placer.


QUELQUES NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES

Les ruines de Paris en 4908 – Alfred Franklin :
Un très court roman, publié en 1875, à découvrir absolument. Vif, enlevé et d’une modernité à toute épreuve, il narre les péripéties d’une expédition archéologique montée par le Royaume de Nouvelle-Calédonie pour exhumer les ruines de la ville mythique de Paris. Les scientifiques mandatés, forts de leurs certitudes, vont s’attacher à reconstituer le passé de la cité sur la base des derniers indices à leur disposition et aboutir à des conclusions pour le moins extravagantes. Le tout sous l’œil curieux des autochtones…
L’ensemble est conté avec beaucoup d’intelligence et d’humour, dans une décontraction et une bonne humeur absolument contagieuses. Cerise sur le gâteau, le style d’Alfred Franklin reste d’une modernité admirable. À (re)découvrir d’urgence.

L’Œil invisible / Le Requiem du corbeau – Erckmann-Chatrian :
Ceux qui formèrent en leur temps l’un des couples d’auteurs les plus célèbres de la littérature française sont remis à l’honneur à travers ce double recueil de nouvelles fantastiques.
Le lecteur y fait la connaissance – entre autres – avec un corbeau malicieux, de bohémiens tour à tour victimes ou comploteurs, d’une araignée des plus inquiétantes ou d’une ignoble voleuse d’enfants. L’ensemble se conclut par un court roman fantastique résolument baroque et expressionniste.
Passant de l’humour léger (« Le Chant de la tonne ») à l’horreur (« La Voleuse d’enfants ») avec une facilité déconcertante, ces nouvelles exsudent le charme suranné de l’Alsace-Lorraine de la fin du XIXe siècle et conservent un authentique pouvoir de séduction.

L’Autofictif – Éric Chevillard :
Le choix de L’Arbre vengeur d’éditer un blog peut paraître saugrenu et fait craindre l’exercice un peu vain et inutilement « mode ». Sauf qu’Éric Chevillard ne cède pas aux tentations d’un exhibitionnisme sentimental de mauvais aloi. Ce vrai/faux journal collecte les pensées, réflexions ou traits d’esprit de l’auteur sans aucune logique sinon celle du bon mot ou du goût de l’absurde.
On y croise donc un Éric Chevillard tout à tour harcelé par une joggeuse en petit caleçon court, mettant en scène une ménagerie des plus surréalistes, tarabusté par sa future paternité ou horrifié devant l’hypothèse (quasi-certaine) de recevoir le Goncourt…
Cette collection de vignettes se révèle tour à tour absurde, touchante, légère ou hilarante. Une conclusion s’impose : si l’exercice n’est pas pleinement convaincant, Éric Chevillard a toutefois beaucoup d’esprit et d’imagination et il est bien difficile de résister à un type capable d’écrire avec le plus parfait sérieux à propos de sa future paternité :
« Si c’est une fille, je la serrerai contre mon cœur puis je la coucherai dans son berceau ; si c’est un garçon, je l’envelopperai tout aussi tendrement dans une couverture avant de le déposer sur les marches d’une église. »

Noir Équateur – José de la Cuadra :
Mort en 1941 à l’âge de 38 ans, José de la Cuadra n’a laissé derrière que deux romans et une poignée de recueils de textes courts mais fut considéré en son temps comme un auteur majeur ayant influencé des écrivains tels que Gabriel Garcia Marquez ou Juan Rulfo.
Ce recueil de neuf nouvelles nous plonge dans la magie et la brutalité des régions équatoriennes, en compagnie d’un crocodile mythique, de hors-la-loi voleurs de bétail ou d’un orchestre traditionnel poursuivi par la mort. Magie et folie se conjuguent le temps d’un voyage le long de fleuves hantés ou d’une jungle étouffante et omniprésente.
Encore une belle mise en lumière d’un auteur oublié qui permet de mesurer la richesse de la littérature sud-américaine et le chemin éditorial qu’il reste à parcourir pour faire découvrir ce vivier en France.


Salomé Tallis