D’habitude je ne lis pas de littérature générale, mais j’y ai été forcé par les circonstances quand mon lycée s’est retrouvé à participer au Prix Goncourt des lycéens. C’était l’occasion de revenir sur la différence entre littérature générale et littérature de genre.

Moi, je fais de la parallitérature

Je suis de ceux qui considèrent la littérature de genre comme une paralittérature (le terme n’a aucune valeur péjorative et recouvre aussi les livres que j’écris). Je m’explique. On peut définir la paralittérature par le contrat spécifique qu’elle établit entre l’auteur et son lecteur [1].
Quand on achète un livre de fantasy, par exemple, un grand nombre de signes indique déjà ce que le lecteur va trouver à l’intérieur : la couverture, le titre, le nom de l’auteur, la collection, voire la série. Cela explique d’ailleurs la relative pauvreté lexicale des titres de fantasy, ainsi que les motifs récurrents des couvertures. On doit se trouver en terrain connu, être sûr d’en avoir pour son argent.
De l’autre côté, l’auteur a pour devoir de se conformer aux attentes du lecteur et de respecter un code aux règles plus ou moins contraignantes. On pourrait se pincer le nez en grimaçant à cette idée, mais, personnellement je trouve une certaine grandeur à la parallitérature. Il arrive que l’auteur suive la pression de ses lecteurs. C’est ce qui s’est passé avec Les Mystères de Paris au XIXe siècle. Eugène Sue voulait d’abord jouer sur la peur des classes dangereuses mais les réactions de ses lecteurs l’ont conduit à donner une tonalité sociale à son œuvre.
Le phénomène, poussé plus loin, nous ramène à une forme de littérature orale comme le conte ou le mythe où la transformation, le lissage du récit par les générations successives, a abouti à une forme de perfection. Les racines de la fantasy puisent d’ailleurs dans les contes et la mythologie. Il y a donc une tendance naturelle à se faire paralittérature.

Alors, elle vient cette uchronie ?

Bien souvent, ceux qui conspuent la paralittérature n’en ont pas compris l’essence ni la beauté. Ils rejettent des romans qu’ils considèrent comme nuls sans comprendre que ces livres sont indispensables pour mettre en place le contrat de lecture dont je parlais plus haut. Outre le plaisir immédiat qu’ils peuvent procurer au lecteur, ils ont leur utilité.
Cela n’empêche pas d’avoir une ambition plus littéraire et de jouer avec les codes. C’est d’ailleurs un jeu difficile. Aux dernières Utopiales, au cours d’une table-ronde sur l’uchronie à laquelle je participais brillamment, Ugo B. [2] expliquait comment il avait voulu montrer dans son roman Tancrède l’événement déviant en train de se dérouler. Il s’agit, à ma connaissance, d’une approche originale du genre et on ne saurait le soupçonner de se laisser aller à la facilité.
Cependant, le même auteur faisait part de son inquiétude à l’idée de commencer l’entrée dans l’uchronie trop tardivement pour le lecteur qui se demanderait : „Alors, elle vient cette uchronie ?” Il songeait au contrat qui le liait à son lecteur.
Il ne faut pas oublier non plus que la parallitérature n’est jamais très loin de la littérature. Pour en revenir aux Mystères de Paris, c’est le roman qui a poussé Victor Hugo à écrire Les Misérables. On y retrouve dans ce dernier livre tous les codes du roman-feuilleton, avec des choses en plus qui en font une œuvre de littérature à part entière (ce serait trop long de détailler ici).

Et la littérature dans tout ça ?

Si j’en crois mon Grand Robert, la littérature désigne „les œuvres écrites dans la mesure où elles portent la marque de préoccupations esthétiques reconnues pour telles dans le milieu social où elles circulent”. Comment est-ce que ça se manifeste concrètement ? Un théoricien de la littérature qui fait fureur en hypokhâgne, Hans Robert Jauss [3], en propose une approche. Selon lui, le lecteur, grâce à ses expériences de lectures antérieures possède une série d’attentes que l’on désigne par „horizon d’attente”. La valeur esthétique d’une œuvre va dépendre de la distance créée entre l’attente du lecteur et l’œuvre elle-même (il appelle cela „l’écart esthétique”).
Autrement dit, une œuvre littéraire au plein sens du terme va nous surprendre, nous déranger, nous désarçonner, voire nous choquer parce qu’elle ne correspond pas à notre horizon d’attente. Elle va même contribuer à le modifier.
C’est ainsi que Flaubert (je suis désolé de n’avoir que des exemples du XIXe siècle mais un de ceux que développe Jauss) se retrouve avec un procès à la sortie de Madame Bovary. On l’accuse d’encourager l’adultère parce qu’on pense que le style indirect libre, abondamment employé dans son roman, est la voix du narrateur et non celle de son personnage.
On voit que, si on s’appuie sur ces définitions, il y a une opposition radicale entre la paralittérature, que son contrat de lecture oblige à répondre à l’horizon d’attente, et la littérature proprement dite, qui se doit de le dépasser.

Où l’on parle enfin du Goncourt

Comme je le disais au début, j’ai lu récemment la sélection du prix Goncourt [4]. Cet échantillon de littérature générale me semble représentatif puisque beaucoup des livres choisis ont été couronnés par des prix (La carte et le territoire a obtenu le Goncourt, Apocalypse bébé le Renaudot, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants le Goncourt des lycéens, La vie est brève et le désir sans fin le Femina, Naissance d’un pont le Médicis).
Il ressort de cette lecture que la littérature générale est aussi calibrée que ce qu’on appelle la littérature de genre. Cette impression remonte à la lecture de L’élégance du hérisson qu’on m’avait prêté l’an dernier. Qu’on en juge : des livres relativement courts, aux chapitres également courts, au style accessible (autant te le dire tout de suite, j’exclus Naissance d’un pont de mes réflexion pour la simple raison que je ne l’ai pas vraiment lu et qu’en outre, il se pourrait bien qu’il soit vraiment de la littérature, ceci expliquant cela).
L’histoire (avec un grand H) y tient une place importante, que ce soit la Renaissance, le siècle de Louis XV, la Seconde Guerre mondiale (trois romans sur quatorze) ou la guerre en Irak. On a des sujets à la mode : l’entreprise, les attentats suicides, l’obésité, la Shoah...
Quant à la manière de mener le récit, je n’y trouve aucune innovation. La technique reste très classique, sans grandes surprises. Bien souvent, le souci esthétique se limite à parler d’art : Houellebecq parle de peinture, Enard de dessin, Nothomb de Body Art. Beaucoup parlent d’écriture et de littérature : Houellebecq et Nothomb se font apparaître comme personnages, l’un des personnages de Despentes est écrivain, tout comme le frère de l’héroïne de Adam, celui de Lapeyre est traducteur, celui d’Alexakis est professeur de linguistique, celui de Thomas écrit son journal. La mise en abyme ne va souvent pas au-delà de l’anecdote.
Il serait sans doute possible de détailler plus avant les critères qui font qu’on reconnaît immédiatement un livre de littérature générale (mais je n’ai pas que ça à faire).

Et alors ?

Littérature générale et littérature de genre, même combat ? On dirait. D’ailleurs les genres sont poreux entre eux. Houellebecq et Despentes reprennent des éléments du polar et de l’anticipation dans leurs bouquins.
Quant à la SF, elle opère de même : ainsi Silverberg a réécrit Au cœur des ténèbres dans Les profondeurs de la terre, et le Philoctète de Sophocle dans L’homme dans le labyrinthe. Les échanges peuvent donc être fructueux.
Dans tous les cas, des œuvres vont surnager parce qu’elles iront plus loin, ou dans une direction inattendue, inexplorée. Mais cela suppose souvent une réflexion profonde sur la nature du pacte de lecture parallitéraire et la manière d’en jouer. Dans ce cas, on obtient une œuvre pleinement littéraire.
Et tout le reste est paralittérature.


Fabien Clavel est professeur de français et latin au lycée français de Budapest. Il trempe sa plume aussi bien dans la fantasy parodique (Les Légions dangereuses), que dans la fantasy de cape et d’épée (L’Antilégende) et le péplum uchronique (La Cité de Satan). Plus récemment, il s’est penché sur le thriller vampirique avec Homo Vampiris. Il a publié des romans jeunesse, notamment aux éditions Mango dans les collections Royaumes Perdus et Autres Mondes, pour lesquels il a remporté plusieurs prix. Son dernier roman Le Châtiment des flèches est paru aux Editions Pygmalion en septembre 2010.


Fabien Clavel


NOTES

[1] Si tu veux en savoir plus, je t’engage à lire le « Que Sais-Je ? » consacré à ce sujet : Alain-Michel Boyer, La paralittérature.

[2] Afin de garantir son anonymat, le nom a été effacé.

[3] H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception.

[4] Va voir sur clavelus.blogspot.org pour t’en faire une idée plus précise.