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Publié le 02/11/2000

De la décence ordinaire de Bruce Bégout

[Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell]

ED. ALLIA, SEPT. 2008

Par Olivier

George Orwell est un auteur au destin singulièrement paradoxal. Tout le monde connait 1984 et La ferme des animaux. On reconnait souvent sa lucidité dans ses charges virulentes contre le totalitarisme. On s’y réfère même à l’occasion, comme lors de la polémique autour du fichier policier Edvige.


Mais assez curieusement, peu de gens connaissent vraiment sa pensée politique, singulière et d’une excentricité si typiquement britannique. Il est vrai qu’attendre plus de trente ans pour que deux petits éditeurs courageux et remarquables se lancent dans la traduction de ses essais explique beaucoup de choses.
Or il est impossible d’appréhender son antitotalitarisme, et l’indissociable socialisme démocratique qu’il y oppose, sans en comprendre le fondement : la common decency. Ce concept est surtout le lien entre les deux piliers de la pensée de cet anarchist tory : l’antitotalitarisme et le socialisme démocratique.

Orwell incarne l’antitotalitarisme. Il est vrai qu’en la matière, il est autrement plus sérieux que bon nombre d’intellectuels passés par ses divers avatars, avant de se reconvertir dans l’antitotalitarisme un beau matin, tels les Nouveaux philosophes. En effet, pour lui, ce sont surtout les intellectuels qui sont enclins au totalitarisme, bien plus que l’homme de la rue.
Orwell était fondamentalement convaincu que les gens ordinaires avaient un code de conduite morale non-écrit, la common decency, qu’il opposait à la volonté de puissance des classes dirigeantes et des intellectuels. Loin de verser dans l’anti-intellectualisme fascisant des Hussards ou du poujadisme, il s’en prend surtout à l’arrogance des intellectuels.

Pétris d’idéologie et bardés de certitudes, ils n’aspirent qu’à influencer les dirigeants de ce peuple sur lequel ils veulent régner par procuration, mais dont ils sont totalement coupés. On trouvait sans peine des intellectuels pour défendre les procès de Moscou, de Prague et d’ailleurs, comme les atrocités de la Révolution culturelle de la collaboration ou du général Franco.
C’est à cela qu’il oppose la décence ordinaire. Ce code moral permet de juger les actions et d’orienter sa conduite. Mais il n’est pas une aspiration au pouvoir, bien au contraire. Il ne veut pas faire le bien de tous, mais plutôt éviter de faire du mal. Il pousse plutôt à s’en méfier, et à se garder des intellectuels. La common decency exprime la droiture et la méfiance, là où l’aveuglement et l’arrogance, puis parfois la repentance et le retournement de veste sont de rigueur.

Le grand public n’est ni ennemi, ni partisan : il ne s’en soucie guère. Il n’est pas favorable à la persécution des hérétiques, mais il ne fera rien pour les défendre. Il est à la fois trop sain et trop stupide pour acquérir une mentalité totalitaire. L’attaque directe et consciente contre l’honnêteté intellectuelle est le fait des intellectuels eux-mêmes.
George Orwell , cité par Bruce Bégout

Observateur attentif et lecteur curieux, Orwell a également su appréhender la grande nouveauté de la civilisation industrielle arrivée à sa maturité : la technocratie. C’est ainsi qu’il n’hésitera pas à renvoyer dos à dos le capitalisme et le totalitarisme, dans le sillage de l’Ecole de Francfort. Il souligne leur convergence vers le calcul et l’efficacité, qui aboutissent finalement à la quantification, au détriment de la qualité qu’incarne la common decency. Publicité ou propagande totalitaire ne sont que les deux faces de la même pièce, et parlent la même langue, la novlangue.
A cette dégradation morale s’ajoute donc une dégradation du langage, qu’Orwell a su percevoir avec une incroyable acuité. Un même monde où tout est administré, rationnalisé, et où le bonheur, d’idée neuve devient un ersatz standardisé, avec la bénédiction des intellectuels, en tant qu’aspirants technocrates.

Refusant plus que tout d’être un intellectuel, Orwell nous donne une leçon autrement plus précieuse. Il ne veut surtout pas nous asséner ses vérités, afin que nous en fassions nos orthodoxies. Il veut simplement nous apprendre à penser par nous même, c’est-à-dire de nous défier des affirmations péremptoires que l’on nous assène pour nous en remplir la tête.


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Aujourd’hui comme hier, et certainement demain, cette leçon est tellement précieuse qu’elle en devient inestimable.
Orwell a eu tort d’avoir raison, et c’est bel et bien la seule chose que les intellectuels ne puissent lui pardonner. On ne peut donc que remercier Bruce Bégout pour son essai stimulant, qui non seulement est une excellente introduction à la pensée orwellienne, mais en montre surtout la pertinence et l’actualité.