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Publié le 06/09/2009

Duma Key de Stephen King

(Duma Key, 2008)

ED. ALBIN MICHEL, AVRIL 2009

Par Goldeneyes

On se souvient qu’après le terrible accident dont Stephen King a été victime il y a tout juste dix ans – relaté avec force détails dans un passage d’Écriture : Mémoires d’un métier – l’écrivain américain avait émis de sérieux doutes quant à sa capacité à se remettre à écrire... Le temps l’a rapidement contredit. En l’espace de dix ans, pas moins de treize romans couchés sur le papier… Paru en cette année 2009, voici donc sa dernière publication. Un roman qui pourrait se résumer à trois unités : un lieu, l’île de Duma Key ; un personnage, Edgar Freemantle ; une fonction, la peinture. Le tout nimbé d’une unique couleur : le rouge. Couleur d’un coucher de soleil enflammant l’horizon floridien. Couleur d’un corps mis en charpie par une grue de chantier…


Patron d’une entreprise florissante, Edgar Freemantle mène une existence heureuse. Self-made-man typique, il a bâti sa fortune à force de ténacité. Sa réussite, il ne la doit qu’à lui. Il aime sa femme et ses deux filles, son avenir est placé sous les auspices radieux du dollar... jusqu’au jour où un terrible accident fait basculer sa vie.
Au terme d’une convalescence interminable, sa femme le plaque et il perd sa société. En proie à une douleur permanente, son quotidien se transforme en un véritable enfer. C’est sur les conseils de son psychologue qu’il accepte de s’exiler sur une toute petite île de Floride, espérant trouver là-bas le repos nécessaire à sa reconstruction dans la quiétude et l’isolement.

Cette île, c’est Duma Key. Parcelle de terre insulaire donnant sur l’infini de l’océan. Dans sa petite bicoque de bois sur pilotis, bercé par la rumeur des coquillages de la plage arasée par la marée, Edgar Freemantle cultive le repos. Rattrapé par une impulsion créatrice trop longtemps enfouie, il se met à peindre. Et dans ce lieu coupé du monde avec lequel il se sent en parfaite symbiose, une magie opère : il développe tout à coup un don inouï pour l’art pictural. La fièvre créatrice dont il est l’objet le conduit peu à peu sur le chemin de la guérison ; et ses tableaux, miracles de noirceur et de beauté, attirent un public grandissant.
Cependant, un épais mystère entoure l’île de Duma Key. Edgar ne met pas longtemps à comprendre qu’il n’est pas le premier artiste que ce lieu ensorcelle. À mesure que sa notoriété va grandissante et qu’il avance sur le chemin de sa nouvelle vie, la source mystérieuse de son talent s’impose à lui. Car aucun acte de création n’est jamais gratuit. Un lien secret semble unir son œuvre à l’histoire de l’île, et à l’une de ses plus anciennes occupantes : Elisabeth Eastlake.
Qu’y a-t-il à la source de la création ? Quel magma bouillonnant façonne l’œuvre artistique ?
Autant de questions auxquelles Edgar finira par trouver des réponses. Mais à quel prix ?

La thématique paraît donc alléchante. Que King s’intéresse au devenir d’un artiste n’est pas chose nouvelle. Son œuvre fourmille de précédents : musiciens (on se souvient de Larry Underwood dans le Fléau), écrivains (Jack Torrance dans Shining, Thad Beaumont dans l’inoubliable Part des ténèbres), dessinateurs (Clayton Riddell dans Cellulaire), les personnages des romans de King se doublent de cette désignation bien pratique. Pratique ? Oui. Parce qu’en premier lieu, l’écrivain sait de quoi il parle. La mise en abîme est même parfois tout à fait jouissive (la Part des ténèbres). Ensuite, parce que cette caractéristique lui permet de brasser quelques interrogations qui lui sont chères et qui gravitent autour de l’art en général, de sa fonction, de son origine, de son pouvoir, de sa réception… Duma Key appartient incontestablement à cette catégorie.

Cependant, et autant le dire tout de suite, ce roman est loin de marquer un tournant dans la bibliographie de l’écrivain. Ses lecteurs assidus ne seront assurément pas dépaysés. On retrouve dans Duma Key certains ingrédients qui ont déjà fait leur preuve par le passé : le père de famille dont la vie de famille est détruite suite à un terrible accident ; la force de l’amitié entre deux êtres ; la naissance soudaine, chez un individu, d’un pouvoir parapsychique consécutive à un trauma… Rien de bien neuf sous le soleil de Floride. Mais c’est aussi un peu pour ça qu’on lit King : pour retrouver la douce mélopée qu’il nous susurre à l’oreille depuis plus de trente ans.

Duma Key démarre plutôt bien. À vrai dire, il est difficile de lâcher le bouquin. L’écrivain décrit avec toujours autant de justesse les relations complexes qui relient entre eux les différents protagonistes de son histoire - dans le cas présent, le rapport d’amitié entre Edgar Freemantle et Wireman, un avocat à la retraite qui habite la plus grande demeure de Duma Key. Le sujet central du roman – la résurrection d’un homme par la peinture et son ascension fulgurante dans le milieu artistique floridien – est traité par l’auteur avec un enthousiasme rafraîchissant. On en vient carrément à envier cet homme que la vie avait condamné et qui, frappé par le génie, accède à la gloire, la fortune, la notoriété, bref, parvient à combattre ses démons intérieurs et antérieurs pour se forger une existence nouvelle. Inutile d’ajouter que le thème, évidemment, est lourd de résonances autobiographiques. Une chose peut étonner cependant : la quasi absence de climat d’horreur – à base de scènes choc et de situations sous tension – tout au long des trois premiers quarts du roman. En fait, la majeure partie de Duma Key n’aurait rien à envier à un très bon roman fantastique. N’était sa dernière partie.

Eh oui. Car si la magie opérait depuis le début, c’est à partir de là qu’elle s’évapore. L’intrigue est pourtant parfaitement construite. Par une série d’inserts en tête de chacun des chapitres, l’auteur éclaire la jeunesse d’un personnage clef de l’histoire : Elisabeth Eastlake, vieille femme atteinte de la maladie d’Alzheimer qui habite Duma Key depuis son plus jeune âge.
Elle et Edgar Freemantle partagent un lien secret qui se découvre progressivement au lecteur et entretient la dynamique de lecture. Mais à mesure que le voile se soulève, le scepticisme et la déception pointent. Et le dernier quart du roman, qui s’attelle à dépeindre la confrontation du narrateur avec les forces à l’origine de son impulsion créatrice, ne fait que nous enfoncer dans un sentiment de déception cuisant. Pourquoi ? Parce que tout cela sent cruellement le réchauffé. Et qu’à trop vouloir se plier aux archétypes de la littérature d’horreur dont il est le grand représentant, King arpentent des sentiers devenus des autoroutes. Pire encore : il nous sert des passages à la limite du ridicule, et une dernière partie en total décalage avec l’atmosphère pondérée et mystérieuse des premières pages.
Autre dommage préjudiciable : l’absence de réponses à certaines interrogations pourtant soulevées par l’intrigue. Des questions qui demeurent en suspend, encore ouvertes malgré le point final… En fait, King donne l’impression de remplir une sorte de « cahier des charges », poussé par certains automatismes d’écriture, ou peut-être plus justement par la préoccupation de bien répondre à l’étiquette commerciale « d’horreur » sous laquelle il s’est fait son nom. Tout cela au détriment de l’atmosphère si particulière – teintée d’un fantastique vraiment inspiré – déployée dans les premiers chapitres.
Concrètement, le récit suit donc une curieuse courbe déclinante, parfait reflet de notre intérêt décroissant. La fin – marquée d’un formalisme consommé dans l’horreur – se révèle aussi ennuyeuse que les trois premiers quarts du roman étaient stimulants… Alors oui. On en vient à se dire que, finalement, King accuse son âge. Que l’omniprésence du manichéisme au sein de son œuvre commence à lasser. Que les poupées et autres idoles anthropomorphes, c’est vu et revu… Et qu’effectivement, rien ne vaut un cercueil en argent double isolation pour emprisonner les méchant démons…


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Témoignage émérite de la trajectoire d’un génie ramené à la vie par la fulgurance de son art, vibrant hommage rendu à la peinture surréaliste, le dernier King aurait pu se poser comme un excellent roman fantastique.
Malheureusement, l’écrivain, soucieux d’appliquer ses vieilles recettes, nous sert une conclusion bâclée, prévisible, et qui déçoit autant que les premiers quarts du roman séduisaient.

Alors qu’en retiendra-t-on ? Des personnages, toujours aussi justes, toujours aussi vivants, qui hantent la mémoire du lecteur longtemps après lecture… Et l’art pictural, ici mis à nu avec un intérêt revigorant et passionné.