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Publié le 01/12/2008

Eifelheim de Michael J. Flynn

[Eifelheim, 2006]

ED. ROBERT LAFFONT, COLL. AILLEURS & DEMAIN, OCTOBRE 2008

Par Ubik

Petit nouveau au catalogue de la vénérable collection Ailleurs & Demain, Michael J. Flynn ne peut pas se targuer de cette qualité outre-Atlantique où il a plutôt la réputation d’un auteur confirmé.

Eifelheim, débarque sous nos longitudes, précédé par la réputation flatteuse de roman sélectionné pour le Hugo [en 2007] ; récompense prestigieuse qu’il a finalement raté. Espérons qu’il ne manquera pas son public dans l’Hexagone et ce malgré une illustration de couverture repoussante.


Tom Schwoering et Sharon Nagy partagent un appartement à Philadelphie. Lui, est cliologue. Son univers se cantonne aux données qui lui permettent de modéliser l’Histoire, cette grande bavarde, afin de lui donner un sens scientifiquement acceptable.
Elle, est physicienne. Du genre à s’immerger des heures durant dans la théorie des branes multiples ou à jongler avec la théorie générale de la relativité et la physique quantique. En somme, deux passions exclusives qui pourtant arrivent à cohabiter et qui vont achopper sur un même problème : Eifelheim.

Cette petite communauté de la Forêt-Noire est en effet le pivot du roman. Jadis appelée Oberhochwald, avant sa disparition totale au terme de la Grande Peste Noire, elle demeure dans les mémoires sous le nom de maison du diable [Teufelheim], un toponyme qui s’est transformé, avec le temps, en celui de Eifelheim.
Si l’abandon du site de Oberhochwald est indiscutable, les raisons en restent nébuleuses. Ne subsistent que des témoignages lacunaires, déformés par les superstitions, des légendes et des documents dispersés aux quatre vents du temps qui passe. Bref, rien de véritablement probant, a fortiori à une époque où la Grande Peste noire a tout du coupable idéal. Car si l’Histoire est bavarde, elle peut aussi être une redoutable muette qu’il convient de questionner avec tact.

A l’instar du Grand Livre de Connie Wilis, Eifelheim est avant tout une chronique qui s’attache à l’ordinaire, c’est-à-dire au quotidien des habitants d’un village médiéval. Loin des archétypes et des clichés, les habitants de Oberhochwald prennent vie littéralement sous nos yeux dans un environnement que Michael J. Flynn s’approprie par touches subtiles. Cette restitution quasi-pointilliste du champ et du hors-champ historique, du détail et du global, de l’individuel et de l’universel contribue à créer un effet de réel par lequel on se laisse tout bonnement prendre. L’exercice relève sans conteste de la gageure tant les façons de penser, de se comporter et les us et coutumes de nos ancêtres peuvent paraître aussi éloignés de nous que ceux des hypothétiques habitants de Proxima du Centaure. Et puis, il y a le filtre de l’Histoire qui, pendant longtemps, a figé l’image du Moyen âge entre un nationalisme teinté de romantisme et la légende noire d’une époque propice à tous les obscurantismes. Dans Eifelheim, rien de tel. L’existence des habitants de Oberhochwald nous paraît crédible car Michael J. Flynn parvient à rendre familier, ce qui demeure définitivement lointain et révolu de notre point de vue.

Eifelheim est aussi l’histoire d’une rencontre extraordinaire ; celle de l’autre dans son acception la plus étrangère : l’extra-terrestre. Le premier contact est un thème classique de la science-fiction. Il a permis à des auteurs, plus ou moins inspirés, de développer les thématiques de l’incompréhension mutuelle, voire de l’incommunicabilité. On n’ira pas jusqu’à affirmer que le premier contact imaginé par Michael J. Flynn brille par son extrême originalité. L’apparence des extra-terrestres, les Krenken, ne dépare pas dans le bestiaire science-fictif classique. De même, leur naufrage en terre étrangère a un air de déjà-vu. Enfin, le dispositif de traduction qu’ils utilisent pour communiquer, même s’il provoque quelques malentendus cocasses, peut apparaître comme une ficelle grossière.

En revanche, Michael J. Flynn se distingue par la justesse du ton qu’il adopte et par son propos très humaniste, pour ne pas dire emprunt de morale chrétienne - après tout, l’action se déroule au Moyen âge. Et puis, l’hypothèse science-fictive de départ est traitée d’une manière suffisamment convaincante pour générer la nécessaire suspension de l’incrédulité. On peut même affirmer que l’objectif est pleinement atteint, voire dépassé, puisque l’asymétrie des rapports et la divergence des natures humaine et krenken n’empêchent aucunement l’émotion de sourdre peu à peu. Des relations amicales, voire de complicité se nouent entre les visiteurs et leurs hôtes humains, sans que l’ensemble ne bascule dans la caricature et le grotesque. On en vient même à considérer comme naturelle la communauté d’esprit qui émerge au fil des moments de joie et de malheur qui rythment l’année 1348-1349. On se surprend à se passionner pour les controverses entre Dietrich, le curé érudit, et Johannes Sterne [de son nom de baptême] le krenken. Enfin, on est étreint par l’émotion lorsque la peste se déclare dans le village et que, tour à tour, des personnages auquel on s’était attaché, succombent sous les coups d’une épidémie dont Michael J. FLynn ne nous épargne aucun des tourments.

Vous me demanderez, que deviennent Tom et Sharon dans tout cela ? Leur histoire sert à la fois d’ouverture et de terme à un récit dont ils deviennent, en quelque sorte, les dépositaires. Et de pivot du roman, Eifelheim devient un pont entre des mondes et des époques différentes.


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Parvenu au terme de cette chronique, il faut se rendre à l’évidence. Eifelheim est un roman au propos très lucide qui invite à se pencher sur une série de questions essentielles : la valeur du témoignage face à l’Histoire, la définition de l’humain et de son rapport à l’autre, le rôle de la foi et de la science dans la connaissance de l’autre et de la nature, la part du destin dans l’existence... Il y aurait sans doute matière à discourir des multiples niveaux de lecture d’un texte qui se caractérise autant par la richesse de la réflexion que par la limpidité de sa narration [au passage, merci au traducteur Jean-Daniel Brèque pour son interprétation] et la dignité poignante des émotions qu’il exprime.

En attendant, il ne fait aucun doute que la collection Ailleurs & Demain peut s’enorgueillir de ce récit passionnant qui concilie et réconcilie l’Histoire et les histoires ; l’émotion et l’intelligence.