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Publié le 21/07/2008

Emphyrio de Jack Vance

[Emphyrio, 1969]

RÉÉD. DENOËL, JUIN 2008

Par Goldeneyes

Voyages et dépaysement.
Ce sont les promesses que nous lègue l’œuvre de Jack Vance, puisque la grande majorité de ses écrits cultivent cette vertu qui ne se dément jamais : combler le besoin d’évasion du lecteur. Ouvrir un roman de Jack Vance, c’est prendre un ticket pour des contrées lointaines, c’est aller à la rencontre de continents inexplorés, de cultures aux spécificités aussi riches et variées que tangibles, c’est goûter aux parfums délicieux d’un exotisme sucré et tout en couleurs sur lequel plane l’ombre atténuée d’un Joseph Conrad.
Emphyrio comble-t-il cette invitation au voyage ?


Ghyl Tarvoke vit sur la planète Halma au sein d’une société rigide respectant un code déontologique inamovible qui perdure depuis des siècles. Chaque individu y possède sa place, élément hiérarchique d’un système pyramidal fondé sur un principe de guildes que personne n’a jamais osé remettre en cause.
Amiante Tarvoke, le père du jeune Ghyl, appartient aux ébénistes, tout en bas de l’échelle. Ses journées consistent en de longues successions d’heures où ses mains habiles taillent et sculptent amoureusement le bois pour donner forme à des chefs-d’œuvre authentiques [toute duplication étant prohibée, le fraudeur se trouvant passible de la peine redoutée de « réhabilitation »] exportés et écoulés à travers la galaxie. Au-dessus de lui, contrôlant son activité, les « agents du Service de Protection Sociale », drapés dans la robe de leur sévérité. Et siégeant en maîtres sur le parterre des artisans, les seigneurs vivant dans leurs tours inaccessibles, dominant le monde, exploitant la production de la masse, en prélevant un pourcentage exorbitant sur leurs bénéfices tout en exhibant aux regards envieux l’indécence de leur opulence sans limite.
Le schéma, hérité d’une tradition ancestrale, fonctionne ainsi depuis des millénaires. Et, pareil à une statue de granite inébranlable qui a traversé les âges, rien ne semble pouvoir l’entamer.

Dans cette société figée, prise dans l’étau d’une religion fédératrice et d’un contrôle répressif omnipotent, Ghyl, élevé de manière peu orthodoxe par un père qui avoue volontiers ses penchants pour la libre pensée et l’ouverture à d’autres cultures, cherche ses marques.
Entretenant comme tous les gamins de son âge des rêves de grandeur, de richesses, et d’évasion, et en dépit de quelques écarts de conduite rapidement redressés par les « Cobols », Ghyl finit par rejoindre les rangs de la multitude conditionnée. Cependant, une pensée ne cesse de le tarauder : cette fascination qu’il nourrit, depuis tout petit, pour la figure mythique d’Emphyrio. La légende veut que ce dernier ait libéré son peuple du joug tyrannique des infâmes envahisseurs de la lune de Sigil. On sait peu de chose sur ce héros, sur ses origines, sur ses faits d’armes. Et la légende en elle-même décline différentes versions de son existence, tantôt annonçant son sacrifice sur l’autel de la liberté, tantôt murmurant la possibilité de son emprisonnement...

De périples en périples, d’aventures en rebondissements, Ghyl va peu à peu s’émanciper de cette société oppressante et la défier. Au fil de ses pérégrinations, il va rejoindre, par ses actes, par son cheminement, la bravoure ayant pérennisé cet Emphyrio qu’il admire tant, et qu’il porte en lui de manière inconsciente...
L’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement.
Son destin s’accomplira, porteur de la révolution de tout un peuple.

...Et on se régale. Tous les ingrédients qui font de Vance l’un des écrivains incontournables de l’âge d’or de la SF sont là : une société reposant sur un mode féodal, mais profitant néanmoins d’avancées technologiques conséquentes. Le contraste entre l’archaïsme de la civilisation et la modernité des moyens dont elle dispose [yachts spatiaux, voyages intergalactiques...] est indubitablement ce qui fait le charme de l’univers SF de l’écrivain, et Emphyrio en est tout empreint.
Autre trait caractéristique, la minutie que l’auteur déploie pour décrire l’environnement et la culture des mondes et des sociétés mis en scène. Les descriptions des lieux, des coutumes, des vêtements mêmes de chaque peuple, fourmillent de détails [les notes multiples qui parsèment le bas des premières pages en témoignent : elles décrivent dans le détail la démarche des guildes ou de la religion locale, ou encore le langage employé par les natifs d’Halma] et participent à apporter au récit un cadre, un arrière-plan d’une consistance, d’une justesse et d’un réalisme qui plongent illico le lecteur dans un ailleurs à la fois distant et à portée de main.
Le héros, enfin, est typiquement vancien : sans épaisseur réelle, essentiellement animé d’une volonté farouche de justice inflexible ; ce sont les lieux qu’il traverse et ses rencontres qui vont forger son caractère, ancrer sa détermination, et, finalement, l’inciter à réaliser sa destinée.

Dans ce roman, et pour le comparer au Cycle de Tschaï, oeuvre emblématique de Vance que tout lecteur de SF se doit d’avoir lu, le rythme se veut plus lent, et le background est davantage mis en avant, peut-être au détriment de l’action. Vance prend ici le temps de nous conter son histoire, de camper son décor, s’attardant sur la vie de Ghyl [le roman couvre toute sa vie] et ses relations avec ses amis, ses épouses, mais surtout, son père, ce qui nous vaut quelques belles pages.

Au vue de ces qualités, on pardonnera aisément la longue analepse un brin maladroite qui constitue la première partie d’Emphyrio : les trois cent premières pages se révèlent en effet un retour en arrière sur la vie de Ghyl, le protagoniste principal. On passera aussi sur la facilité de certains dialogues et le manque de relief de certains personnages. Autant de légèretés qui, au final, s’intègrent parfaitement à la trame générale et relèvent, tout bien réfléchi, du charme intrinsèque de l’univers vancien.

On soulignera par contre la chute du roman, jubilatoire, les chapitres ne se résumant pas à de simples successions d’aventures échevelées mais convergeant tous vers une visée, vers un dénouement qui crée une dynamique certaine à la lecture, et que pourrait soulever cette question primordiale : Qui était Emphyrio, et quels mystérieux rapports le lient à Ghyl ?

La réponse ne manquera pas de vous surprendre.


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Presque quarante années nous séparent de la publication d’Emphyrio et néanmoins, la magie vancienne opère avec un charme intact. Sur les flots de sa prose aux accents exotiques habillée d’élégance, porté par les courants intarissables de son imaginaire chaleureux, on embarque avec plaisir et chaque chapitre marque l’escale d’un voyage dont on sort, au final, comblé, avec cette petite lueur espiègle de satisfaction égoïste brillant dans le fond des yeux. Vance possède cette capacité précieuse d’émousser l’incrédulité de son lecteur, de le faire redevenir, l’espace de quelques centaines de pages, un enfant plein de naïveté qui s’émerveille devant les mécanismes du monde qu’il découvre.

On s’évade, on rêve, on s’émerveille.

Bref, on comprend pourquoi la littérature nous est essentielle.