« Non mais sans déc’, a insisté le grand blond mystérieux en me payant mon café : écris un machin pour le Cafard », et la formulation résolument kafkaïenne de cette injonction a achevé de réveiller en moi le vieux caprice acide qui me rongeait depuis des lustres, celui d’évoquer la disparition de la SF et, par ce biais, la jouissance un peu française et début-de-siècle que d’aucuns éprouvent à décréter en permanence (sans doute par peur d’y croire vraiment) la mort des systèmes et des concepts : le futur n’existe plus, le livre va mourir, l’univers se rétracte, et nous dans tout ça ? Soyons honnêtes : toute étayée qu’elle soit d’intuitions surpuissantes ou d’arguments irréfutables, cette lourde tendance m’interpelle surtout, ces temps-ci, en ce qu’elle s’accompagne au sein du fandom d’une dynamique de glorification quasi systématique des acteurs du milieu, outrances sémantiques à l’appui. À ma connaissance, le phénomène actuel est unique : les auteurs de littérature générale, que certains d’entre nous envient en grand secret, ont sans doute droit à leurs prix gentiment arrangés, à leurs articles réglementairement ineptes ou à leurs admirateurs flapis ou incultes ; mais lorsqu’ils s’auto-congratulent, c’est un verre à la main et un sourire au coin des lèvres. Le lendemain, ils ont tout oublié. Au sein de Notre Club, en revanche, le sérieux prédomine : tel auteur est « à couper le souffle », tel éditeur est baptisé Dieu, tel roman est « inoubliable », telle nouvelle sera encore lue dans cinquante ans ou devrait être étudiée dans les écoles, il ne s’agit plus d’aimer les livres mais de les adorer, « génial » ou « fabuleux » sont devenus des adjectifs d’une tristesse banale, le désir d’immortalité n’est pas loin, celui de transcendance nous étouffe déjà. On aura beau jeu, après cela, de fustiger encore la préface de Serge Lehman à son anthologie Retour sur l’horizon, qui présente la science-fiction comme le refuge ultime de la métaphysique. Pourquoi le nier ? Quand on comprend qu’on va crever, on cherche un sens à ce qu’on a vécu. Faute de quoi on crée des dieux.

Parlons deux minutes de mon cas : les seuls textes de vraie SF que j’ai écrits, au fond, sont des romans jeunesse de vulgarisation. Le futur n’y tient lieu que de décor. Aux yeux des enseignants et, je l’espère parfois, de quelques ados discrètement en marge, mes romans sont capables d’utilité : ils permettent de réfléchir aux problèmes habituels du clonage et de la pollution autrement qu’en se tapant l’intégrale de Science et Vie Junior. J’aime écrire ces livres, évidemment, j’aime le folklore SF, les robots, les vaisseaux, la paranoïa de masse et les destructions à grande échelle. Pour autant, je n’ai jamais lu Heinlein, ni Egan, ni Van Vogt, ni Bradbury, ni Baxter, ni Stross, ni Wilson, et si j’ai bien dans mes rayons quelques bouquins de poche de K. Dick, c’est parce qu’on m’a certifié que certaines romans que j’écrivais portaient la marque de son inspiration, ce qui est certainement vrai, dans la mesure où le prophète de la Côte Ouest semble avoir distillé dans ce que nous prenons pour le vrai monde l’intégralité de son poison existentiel, contaminant jusqu’à l’esprit des ignorants. Je ne les ai pas lus, notez bien : précisément pour cette raison.

Suis-je un imposteur ? Ne rigolez pas, la question me travaille. Il y a quelques mois, docile et volontaire, je me suis porté acquéreur du Codex du Sinaï après que plusieurs lecteurs fort enthousiastes l’ont couvert ici-même de dithyrambes pour le moins, euh, dithyrambiques. J’ai essayé un ou deux chapitres. Pas ma came. Le problème, c’est que 1) je suis très mauvais lecteur (impatient, irascible) et que 2) j’ai commencé par la préface, où l’on apprend que le Codex marche sur les traces de Tristram Shandy, d’Ada ou l’ardeur, et de V. Question : l’éditeur essaie-t-il seulement de vendre sa camelote ou souffre-t-il d’un problème de perception caractérisé ? Le fait que Le Pendule de Foucault ou La Conspiration des ténèbres soient également convoqués au chevet référentiel plaide paradoxalement en faveur de la seconde hypothèse. Certes, ces deux romans-là sont très bons. Quant à faire date sur un plan littéraire… Jamais on ne trouvera dans Le Codex du Sinaï une fulgurance du type « Ada vit sa tour s’écrouler doucement dans le silence du soleil. » La vérité, suis-je en train de comprendre, c’est que depuis mes 18 ans, j’ai cessé de prendre la SF au sérieux, et que je n’ai fait que m’en gaver avant cela. Trop tard à présent pour les exercices de gourmet : trop besoin de style et, au-delà du style, d’une qualité – appelons cela la grâce ? – dont, sans jamais les avoir lus, je sais Asimov ou Heinlein, et Theodore Roszak, pendant que nous y sommes, radicalement dépourvus. Donc, je ne lis pas (plus) de SF depuis Dune (une fantasy métaphysique dans l’espace). Et j’ai la nette impression que la plupart de mes copains écrivains du milieu – la génération Star Wars, blasphème archétypal du genre – ne sont pas plus portés que moi sur la chose. Les spécialistes auront d’ailleurs noté que nous avons accouché, collectivement, d’une anthologie de SF qui, à deux ou trois textes près, n’a de SF que le nom.

Tout le monde est d’accord pour admettre qu’un nouveau genre émerge : il n’est que de jeter un œil au récent palmarès du GPI pour s’en convaincre. Il y a quelques années, on postulait l’existence d’une « esthétique de la fusion ». Un article de Jean-Jacques Régnier, me semble-t-il, tenta à un moment de faire le point sur le phénomène. L’auteur, assez peu convaincu, en arrivait à la conclusion que le terme ne recouvrait pour ainsi dire rien. Et cependant, il éprouvait le besoin de l’épeler. Gilles Dumay, Francis Berthelot, Francis Valéry, ne se trompaient donc pas en identifiant un mouvement nouveau. En quoi ce mouvement, que l’on préfèrera à jamais innomé, se distingue-t-il de la littérature blanche ? Tout simplement : il vient de la SF, considère la SF comme un laboratoire, une chrysalide, un point de passage obligé annonçant la métamorphose finale. On le voit bien : tout ce qui se passe actuellement d’intéressant en littérature est né de la SF : Pynchon, Palahniuk, Ballard, Chabon, Atwood, Murakami, Junot Diaz.

Au cours des deux années écoulés, je n’ai travaillé, à l’exception de deux nouvelles (dont celle de Retour sur l’horizon), que sur des textes de littérature jeunesse. Au-delà de considérations purement éditoriales, je crois en vérité éprouver une certaine crainte à revenir, en rayon adultes, à ce que l’on appelle les littératures de l’imaginaire et qui se résument désormais pour moi à une sorte de SF abâtardie et mâtinée de fantastique existentiel. Mon prochain texte pour adultes s’appelle Big Fan. Il parle de folie, de rock et de conspiration quantique, et paraît aux éditions Inculte – pas précisément des grands fans de science-fiction. Pourquoi ce virage ? Parce qu’il me libère. Depuis des années, les collections SF, avec leur identité SF, leur lexique SF et leurs fans SF, m’écrasent sous le poids de leurs références et de leurs exigences dogmatiques. Ma nouvelle dans Retour sur l’horizon ne plaît pas à Joseph Altairac ? Putain, heureusement !

Si l’anthologie de Serge paraît si littéraire, à mon avis, c’est parce que c’est Serge qui la dirige et que quelque chose en lui susurre un truc du genre « who cares ? ». Xavier Mauméjean, David Calvo, Léo Henry ou Jérôme Noirez, pour ne citer qu’eux, ne sont pas des auteurs de SF. Le frisson de la SF a fait d’eux des écrivains et il faut lui rendre grâce pour cela, mais ils seront appelés tôt ou tard à s’épanouir au-delà du genre. La meilleure chose qui pourrait leur arriver, c’est que ce milieu s’effondre. En écrivant ces lignes, je pense à Max et les Maximonstres, qui a peut-être fondé ma vocation d’écrivain. Tout le monde connaît l’histoire : Max fait une bêtise, puis arrive au pays des Maximonstres. « Vous êtes terrible, affirment ces derniers, vous êtes notre roi. » S’ensuit une fête épouvantable. Mais Max se lasse. « Ça suffit, dit-il. Vous irez au lit sans souper ».

Max, roi des Maximonstres, resta seul. Une envie lui vint d’être aimé, d’être aimé terriblement. De loin, très loin, du bout du monde, lui venaient des odeurs de choses bonnes à manger. Max renonça à être roi des Maximonstres. « Ne partez pas, ne nous abandonnez pas. Nous vous aimons terriblement, nous vous mangerons ». « Non » dit seulement Max.

Je suis plutôt ami avec ce « non ». À l’occasion, il faut quitter pour exister, se jeter à l’eau pour comprendre qu’on sait nager. Sans la SF, je ne serais pas là aujourd’hui. Avec la SF, je n’irai jamais très loin ailleurs.


Fabrice Colin