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Publié le 04/09/2009

État de rêve de Ian McDonald

[Empire dreams, 1988]

ÉD. ROBERT LAFFONT / AILLEURS ET DEMAIN, OCT.1990 – REÉD. LIVRE DE POCHE, NOV.1997

Par Tallis

Un an à peine après Desolation Road, « Ailleurs et Demain » continue sa mise en lumière de Ian McDonald à travers un recueil de nouvelles.
État de rêve déploie une palette d’ambiances et d’idées très diversifiée qui donne un excellent aperçu de l’originalité de son auteur.


Si les dix nouvelles constituant État de rêve appartiennent sans conteste possible à la SF, le traitement et les thématiques appliqués par Ian McDonald risquent de déstabiliser plus d’un lecteur. En effet, il n’est que fort peu question de science ou de prospective : le cœur du recueil tourne principalement autour de l’humain et de l’Art, le tout enrobé d’un parfum onirique plus ou moins marqué.

« Rêves impériaux » ouvre l’ensemble par un songe, celui dans lequel est plongé le petit Thomas pour le guérir du traumatisme lié à la mort de son père. Plongée dans l’inconscient où le rêve est utilisé comme instrument thérapeutique, cette belle nouvelle bâtie sur une succession de modes narratifs très différents (dialogues, coupures de journaux, passages fantasmés) donne un excellent aperçu de la tonalité de l’ouvrage.

La fin de l’enfance et la difficile transition vers l’âge adulte hantent la première moitié du recueil. Enfants ou adolescents y prennent le lecteur par la main pour parcourir de bien étranges contrées. Ainsi le jeune garçon qui découvre en « Christian » un compagnon fascinant adepte de bien étranges cerfs-volants fera très vite voler en éclat la bulle d’innocence qui l’entoure.
De la même manière, la jeune Emily s’acharne à vouloir échapper au diktat paternel en partant à la rencontre des créatures qui peuplent les contrées irlandaises. Au risque bien entendu de s’y perdre. Ce « Roi du matin, Reine du jour » qui formera plus tard la trame de la première partie du roman éponyme voyage au cœur des légendes irlandaises et laisse beaucoup de pistes ouvertes. Des pistes que le roman se chargera de compléter à merveille.

Seul le petit garçon qui participe au dernier voyage du Sainte Catherine de Tharsis semble épargné par les drames. Ce pèlerinage lumineux à bord d’une locomotive alterne avec les souvenirs de celle qui décida de dissoudre sa personnalité au cœur du programme chargé de terraformer Mars plusieurs dizaines d’années plus tôt.

Enchâssé dans cette première moitié de recueil, le cruel « Scènes d’un théâtre d’ombres » tranche de façon assez radicale avec la tonalité générale. De riches oisifs s’y déchirent dans un décor rappelant furieusement une Venise fantasmée. Les joutes amoureuses se déroulent dans le cœur feutré des alcôves, les armes employées prennent la forme de magnifiques œuvres d’art – tels ces automates meurtriers déguisés en exquis jouets pour enfants. Ce texte aux forts relents d’humour macabre et à l’atmosphère vénéneuse annonce la tonalité et les thématiques qui prédominent par la suite : l’Art (sous des formes parfois très surprenantes) et les affres liés à sa création y occupent le devant de la scène.

L’esthétique macabre et « fin de siècle » prédomine dans « L’île des morts ». Au sein de ce lieu délibérément inspiré de la peinture de Böcklin, l’âme de personnes se sachant condamnées est recueillie et insérée dans un gigantesque ordinateur afin de préserver leur immortalité. Une fois par an – et quelle meilleure occasion que la Toussaint ? – les vivants sont autorisés à rendre visite aux défunts. Mais qu’ont-ils encore à se dire ?

Un fossé sépare Vulgs et Ultras : la drogue que ces derniers se sont injectés dans le cerveau afin de modifier leur perception de la réalité et atteindre à une dimension artistique supérieure. Mais le prix à payer s’avère exorbitant… Le héros de « Radio Marrakech », tombé amoureux d’une poétesse Ultra, en fera l’amère et bouleversante découverte. Là encore, Ian McDonald excelle à rendre l’atmosphère nocturne et mystérieuse qu’exhalent les ruelles de Tanger et ses étranges lieux d’accouchements artistiques.

« En des cités singulières » offre de grandes similitudes avec cette nouvelle : cinq voyageurs s’y décrivent tour à tour leur cité ultime, summum de leurs pérégrinations. Villes hommages aux morts, à l’exubérance, au langage ou à l’amour divin, ces lieux d’excès semblent directement issus du cerveau d’un Ultra. Dommage que la conclusion se révèle un peu plate.

Point d’orgue du recueil, « Le Portrait inachevé du Roi de la Douleur par Vincent Van Gogh » constitue un véritable tour de force : l’auteur décrit les derniers mois de la vie du peintre (d’Arles où il rencontre Paul Gauguin au dernier séjour à Auvers-sur-Oise) de façon très documentée et y intègre un étrange personnage qui se proclame Roi de la Douleur. Il apparaît de plus en plus fréquemment à Van Gogh qui en perd progressivement la raison. Très naturaliste dans sa description des paysages (magnifique Provence) et des hommes, la nouvelle assimile de manière étonnante les éléments artistiques et SF, comme un peintre mélangerait les couleurs sur sa toile. Un récit magistral.

« Vivaldi » clôt l’ensemble sur une note douce-amère, renvoyant aux thématiques de la première moitié : réflexion sur les rêves de l’enfance et sur l’interférence entre volonté de réussite sociale et vie personnelle, il s’agit probablement du texte le plus émouvant du recueil.


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Vingt ans après sa parution, État de rêve reste un des recueils de SF les plus étonnants qui soit : improbable mélange entre Art, Science et onirisme, sa diversité d’ambiance et d’inspiration risquent de dérouter plus d’un lecteur.
Mais son étrange beauté et les atmosphères fascinantes qui s’en dégagent ne sont pas près de quitter ceux qui oseront se lancer dans le voyage.