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Publié le 02/10/2010

Extraits des archives du district de Kenneth Bernard

[From the district file, 1992]

ED. ATTILA, AVR. 2010

Par K2R2

Unique roman publié à ce jour par le dramaturge et poète New-Yorkais Kenneth Bernard, Extraits des archives du district s’inscrit dans la longue tradition du roman dystopique à la Zamiatine auquel on aurait ajouté une pointe de Borges. Ce court roman rappelle évidemment Brazil de Terry Gilliam dans sa capacité à user de l’absurde comme principal levier d’une critique virulente et acerbe de la société morderne, mais les comparaisons s’arrêtent là car Kenneth Bernard a suffisamment de talent et de maîtrise pour s’affranchir de cette écrasante filiation littéraire et cinématographique.


John, dit « Taupe », la cinquantaine bien avancée, tente de surmonter les doutes qui l’assaillent depuis quelques temps en rapportant dans son journal intime les anecdotes qui émaillent son quotidien. Succession de saynettes en apparence anodines, Extraits des archives du district est en réalité une violente plongée dans une société pas si éloignée de la notre ; une pseudo-démocratie bureaucratique, impersonnelle et impitoyable, prête à broyer toute velléité identitaire.

Qu’il se rende à la poste pour acheter un timbre, qu’il fasse ses courses au supermarché ou bien encore qu’il assiste à une rencontre sportive, le quotidien de John apparaît menaçant : sa voisine disparaît du jour au lendemain après avoir subi les quolibets d’une affreuse brute, dont la seule fonction consiste à squatter le cage d’escalier de l’immeuble pour mieux agresser les personnes âgées, un homme respecté par tout le quartier devient subitement l’ennemi public numéro un aux yeux des autorités, il ne fait visiblement pas bon être vieux dans cette ville. John lui-même a subi des violences totalement arbitraires sans que la police n’ait jugé bon d’intervenir, si bien qu’il hésite parfois à sortir de chez lui. Tout ceci contribue à renforcer le sentiment que John n’est pas vraiment à sa place.

Simple délire de persécution, paranoïa aigüe, inadaptation sociale, sénilité précoce ou bien crise de lucidité salvatrice, le lecteur hésite, rit de certaines situations tragi-comiques puis s’étrangle face à l’horreur de cette bureaucratie loufoque mais implacable. En apparence sans queue ni tête, cette succession d’anecdotes finit par dresser un tableau ahurissant d’une société autoritaire et arbitraire où les citoyens sont constamment surveillés et où la moindre kermesse de quartier donne lieu à un rapport de trente pages dactylographiées. Et on l’aura compris, les vieux sont les plus mal lotis des citoyens. À partir d’un certain âge, ils sont sommés de s’inscrire à un club d’enterrement afin de préparer au mieux leur passage dans l’au-delà ; c’est évidemment l’occasion de surveiller un peu plus ces citoyens de seconde zone, voire de les pousser un peu plus vite vers la sortie.

Avec un sens du détail qui frôle l’autisme, John décrit avec minutie toutes les obligations, les rituels, les vexations, voire les supplices, qui sont imposés aux aînés. Ce qui ne cesse de surprendre dans la description de cette société kafkaienne, c’est l’impossibilité totale de cibler et d’identifier la menace. L’oppresseur est invisible et non identifiable et chaque fois que John tente de comprendre pour quelles raisons il est persécuté, il se heurte à un mur : ses soutiens se dérobent un à un, ses agresseurs s’effacent pour mieux réapparaître au moment le plus inattendu. Le rouleau compresseur est en marche, mais impossible de savoir quand ni où il frappera.

L’histoire de John n’est finalement que le récit d’un homme qui s’éveille à la conscience, un homme pour qui le voile se déchire progressivement et à qui apparaît une bien cruelle vérité. Ce thème de la seconde naissance, intellectuelle et politique, est commun à d’autres romans comme 1984 ou Fahrenheit 451, mais il est ici contre-balancé par cette réflexion douce-amère sur la vieillesse. Une révolte mélancolique et silencieuse, voilà probablement ce qui fait toute l’originalité du roman de Kenneth Bernard. Car si John plie face à l’agression, il ne rompt pas et organise même une certaine forme de résistance, discrète et subtile, dont on ne connaît hélas pas bien la portée tant l’adversaire se déroble régulièrement. Toute la force du roman repose évidemment sur cette ambivalence permanente, ce jeu du chat et de la souris qui ne débouche jamais sur un choc frontal et qui entretient perpétuellement le malaise. À ceux qui attendent avidemment des réponses, Kenneth Bernard ne lègue que des questions, laissant le lecteur dans l’expectative et la réflexion. Sans doute est-ce là aussi que réside la grande force de son roman, magnifié par une écriture sobre et élégante et servi par une traduction impeccable.


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Sans avoir l’air d’y toucher, Kennet Bernard a probablement écrit l’un des romans les plus convaincants des années 1990, un roman qui aura pris son temps pour rejoindre nos contrées, près d’une génération, mais qui demeure certainement l’un des événements de cette année littéraire. On croyait que Zamiatine et Orwell avaient déjà tout dit, mais Kenneth Bernard prouve qu’il restait encore un peu de place pour une nouvelle voix et apporte sa pierre à l’édifice avec justesse et talent.