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Né en 1955 aux Etats-Unis, Jeffrey FORD passe toute son enfance au bord de l’océan, à West-Islip sur l’île de Long Island. Deuxième fils d’une famille de quatre enfants, il vit avec ses parents dans une grande maison où habitent également, au premier étage, ses grands-parents maternels.
Ses premières années sont loin d’être ennuyeuses. Sa mère consacre ses loisirs à la peinture, joue du piano, lit, écrit et tourne des films amateurs en super-8. Sa grand-mère, qui pratique la cartomancie et la voyance, lui raconte des histoires issues du répertoire fantastique ou du merveilleux. Enfin son père lui donne très tôt le goût de la lecture : KIPLING, TENNYSON, WILDE mais aussi STEVENSON, ou bien encore Rider HAGGARD. Sans compter les KAFKA, CALVINO, KEROUAC, TUTUOLA, GARCIA MARQUEZ, que le jeune Jeffrey découvre par lui même ou grâce à certains de ses professeurs, ainsi que les nombreux comics, qu’il dévore avec avidité. Des influences littéraires que l’on retrouvera plus tard dans ses propres textes.
Le cadre scolaire lui réussit moins. Ses résultats sont catastrophiques et il manque régulièrement les cours. Après avoir échoué aux examens, il abandonne les études supérieures.
Commence alors une période de petits boulots. Il fait à peu près tout et n’importe quoi et économise un peu d’argent pour acheter une embarcation et pratiquer la pêche aux coquillages, même si sa véritable ambition reste l’écriture. De cette expérience professionnelle, il tire tout de même un enseignement : « There’s nothing like a few years of real work to make you appreciate school. » [1]. Il reprend donc ses études supérieures et s’inscrit aux cours d’écriture de John GARDNER, auteur du roman « Grendel » dont la lecture l’a durablement marqué [ce roman revisite la saga de Beowulf en faisant du monstre en personne, le narrateur. Plus tard, Jeffrey FORD préfacera la réédition de l’œuvre de son mentor dans la prestigieuse collection Fantasy Masterworks Series]. Il sympathise avec l’auteur, qui l’encourage et lui donne sa chance en publiant ses premières nouvelles dans la revue qu’il dirige, MSS.
La génération Jeff VANDERMMER, Kelly LINK, Rhys HUGUES...
Par obligation - il doit travailler pour nourrir sa famille - mais aussi par choix - il souhaite consacrer davantage de temps à l’écriture -, Jeffrey FORD abandonne son doctorat. Il accepte un emploi d’enseignant dans le New Jersey où il déménage avec femme et enfant. En 1988 paraît « Vanitas » son premier roman, inédit à ce jour en France. Pour en résumer sommairement l’argument, disons qu’il y est question de perception biaisée de la réalité. Apparence, altération de la réalité par différents filtres [drogue, modification du psychisme, narration par un tiers, peinture, imagination...] sont autant de thématiques et d’effets qui traversent l’œuvre à venir de l’auteur.
Parallèlement, il publie de nombreuses nouvelles [qu’il écrit la nuit faute de temps], dans des revues et d’autres supports très confidentiels. Enfin remarqué par un éditeur, il écrit sur commande « The Physiognomy » qui paraît en 1998. L’ouvrage reçoit le World Fantasy Award, permettant à Jeffrey FORD de sortir de l’anonymat et d’écrire deux suites [« Memoranda » et « L’au-delà »].
A partir de là, Jeffrey FORD devient en quelques années l’un des principaux pourvoyeurs de textes de l’éditrice Ellen DATLOW, qui l’invite à participer régulièrement aux anthologies et aux sites web [notamment Scifiction et Event Horizon] dont elle s’occupe. Il publie également pour The Magazine of Fantasy and Science Fiction ou Black et nombre de ses textes sont régulièrement sélectionnés pour des prix ou font l’objet de reprises dans les anthologies Year’s Best.
Auteur phare du phénomène « small press », aux côtés de Jeff VANDERMEER, Kelly LINK ou Rhys HUGUES, Jeffrey FORD publie régulièrement ses textes dans des revues confidentielles ou sur des sites web ; une manière pour lui de rendre hommage à ceux qui lui ont donné sa chance, mais aussi un moyen de publier une littérature expérimentale et sans contrainte.
ROMANS
Cley est physiognomoniste de première classe de la cité impeccable, une ville imaginée et réalisée d’après les pensées du maître Drachton Below, un homme impitoyable doté de pouvoirs étonnants, qui règne sur un royaume où chaque sujet tremble comme une feuille à la simple évocation de son nom. Drachton Below détient par ailleurs le secret d’une drogue - la pure beauté - qui plonge ceux qui la consomment dans une dépendance totale. Le maître envoie donc Cley, son homme de main, enquêter sur la disparition d’un fruit censé provenir du paradis terrestre. L’absorption du fruit confèrerait des capacités quasi-magiques [mais également l’immortalité, bien que le succès ne soit pas garanti] à celui qui aurait l’insigne honneur d’en avaler ne serait-ce qu’une seule bouchée ; c’est pourquoi le maître souhaite ardemment récupérer ce fruit. Cley n’est pas un enquêteur classique, ses capacités sont un peu spéciales car la « science » qu’il exerce, la physiognomie, s’attache à définir le caractère des sujets étudiés à partir des traits de leur visage, mais également d’autres spécificités anatomiques. Cette « science » est poussée à son paroxysme lorsque, dans le cas présent, elle fait office de méthode d’inquisition officielle et se substitue à la véritable justice.
Evidemment, le grand intérêt du roman ne réside pas forcément intégralement dans cette intrigue, somme toute assez légère, mais dans la description de l’univers étonnant de la cité impeccable, cité à la fois fantasmatique [toute d’acier, de corail et de cristal] et démesurément totalitaire [puisqu’il ne suffit pas de penser pour être condamnable, la culpabilité est inscrite dans les traits du visage]. Le personnage de Cley est le second point fort de ce roman. Imbus de lui-même, cruel, cynique, pervers, voire profondément fourbe, complètement dépendant de la pure beauté, il connaît lui-même une descente aux enfers [par les mêmes procédés expéditifs qu’il emploie au quotidien] qui lui ouvrira définitivement les yeux. On peut trouver le procédé un tantinet moralisateur, voire simpliste, il n’en demeure pas moins que tout cela est fort bien amené et parfaitement plausible..
Baroque, oppressant, étonnant, pétillant, inventif, mais également inégal dans son intrigue et déséquilibré dans sa narration, ce roman mérite surtout l’attention pour son univers incroyablement original et parfaitement déjanté. La quatrième de couverture évoque Kafka et Orwell, pour une fois on ne peut qu’être d’accord tant l’association de ces influences, pas forcément contradictoires, est une réussite. On regrettera néanmoins que la maîtrise du processus d’écriture, qui est pourtant l’un des points forts de Jeffrey FORD, n’y exprime pas tout son potentiel. Un roman imparfait certes, mais qui mérite pourtant de figurer parmi les oeuvres les plus singulières de la fantasy.
Le physiognomoniste Cley s’est définitivement retourné contre son ancien maître et a provoqué la chute de la cité impeccable. La magnifique métropole, désormais complètement désertée, est livrée à la folie de Drachton Below et de ses créatures maléfiques. Cley, lui, s’est enfui avec ses amis et quelques survivants pour fonder la petite communauté de Wenau, où finalement il fait plutôt bon vivre. Jusqu’au jour où l’une des créatures mécaniques de Drachton Below se pose au milieu du village, délivre un message menaçant du maître de la cité impeccable et explose en libérant un gaz qui plonge une bonne partie des habitants de Wenau dans un profond sommeil. Cley n’a alors plus d’autre choix que de prendre le chemin de la cité pour retrouver son ancien maître et le convaincre de libérer ses amis de leur étrange sommeil. Arrivé sur place, il ne rencontre que ruine et désolation, une ville fantôme dans laquelle les loups-garous et d’étranges créatures mécaniques se disputent le contrôle du territoire. Cley fait alors la rencontre d’un singulier démon, aux lunettes cerclées de métal, qui prétend être le fils de Drachton Below et se propose d’aider l’ancien physiognomoniste dans sa quête. Une quête qui l’oblige à pénétrer directement dans les souvenirs et les créations mnémoniques de Drachton Below, lui-même plongé dans cette léthargie artificielle.
Toujours aussi bizarre, toujours aussi baroque, toujours aussi inventif, mais largement moins oppressant [et pour cause le système autoritaire, voire totalitaire, de la cité impeccable s’est effondré], « Memoranda » est un roman dépaysant et envoûtant d’où suinte pourtant un certain ennui. L’intrigue y est plus resserrée que dans « Physiognomy », mais la lenteur de la narration rebutera sans doute quelques lecteurs avides de sensations fortes. L’influence d’Orwell s’est éclipsée pour laisser place à un univers toujours aussi kafkaïen, qui n’est pas sans évoquer les créations hallucinées d’un certain Dali. Si vous n’avez pas aimé « Physiognomy », inutile d’insister, « Memoranda » ne vous convaincra pas davantage, en revanche, les autres peuvent foncer tête baisser.
Drachton Below est désormais mort. Cley s’est exilé dans l’Au-delà, cette contrée indéfinie et dangereuse, qui s’étend à la fois dans l’espace et le temps, en compagnie du fils de son ancien maître, le démon Misrix, dans l’intention d’obtenir le pardon d’Arla Beaton qu’il a jadis défigurée [voir « Physiognomie »]. Mais au contact de sa terre natale, le démon succombe rapidement à ses instincts premiers de prédateur. Il est donc contraint de se séparer de Cley qui poursuit son périple seul avec le chien Wood, à qui il doit déjà la vie [voir « Memoranda »]. Son retour à la vie sauvage est pourtant de courte durée car le contact des hommes a trop humanisé Misrix qui est rejeté par ses congénères. Il regagne donc les ruines de la cité impeccable afin de poursuivre son cheminement vers l‘humanité. Dans le même temps, il s’informe du devenir de Cley.
Changement de narrateur et rupture avec l’unité de lieu pour ce dernier volet de la trilogie de la cité impeccable. Alors que les deux précédents romans se déroulaient en un lieu presque unique, « L’Au-delà » est un récit de voyage, celui de Cley dans l’Au-delà, ce territoire sauvage et mystérieux que l’on n’avait fait qu’effleurer jusque-là. Le périple de l’ancien physiognomoniste se présente comme une succession que l’on peut juger lassante, d’épreuves et de rencontres. On retrouve les mêmes qualités et défauts -peut-être en plus accentués encore - que dans les précédents tomes. L’action s’étire en longueur avant de brusquement se resserrer à partir de la page 202 [le roman compte 254 pages]. Cette fois-çi, la plume est tenue par le démon Misrix et non par Cley. Usant du lien charnel qui l’unit à l’Au-delà, il nous relate les pérégrinations de Cley tout en nous faisant part, dans son journal intime, de ses efforts pour se faire accepter des habitants de Wenau. Peu à peu, le destin du démon s’entremêle avec celui de Cley, au point de brouiller les pistes. Si « L’Au-delà » ne dépare pas dans la trilogie, il apporte cependant un point final aux histoires de Cley et de Misrix, tout en restant ouvert à toutes les interprétations.
« La première leçon est que tout portrait est, d’une certaine façon, un autoportrait, de même que tout autoportrait est un portrait. »
En cette fin du 19ème siècle, le peintre new-yorkais Piambo est adulé par la bonne et riche société de New-York qui s’arrache ses talents de portraitiste. L’activité lui procure aisance et confort mais elle constitue également une servitude le détournant de la réalisation du chef-d’œuvre de sa vie et de la véritable vocation de l’art : révéler l’indicible. En attendant de retrouver le sens premier de sa vocation, Piambo vit enfermé dans un cynisme de façade, tout en ménageant carrière et clientèle et, il laisse sa relation amoureuse avec une actrice de théâtre basculer dans la routine. Piambio est assurément promis à l’affadissement inexorable de son talent et à l’embourgeoisement. Mais en même temps, doit-il renoncer à sa condition de peintre à la mode ? La réponse à ce dilemme s’esquisse lorsqu’un commanditaire mystérieux se présente pour lui proposer un défi : réaliser le portrait le plus ressemblant possible d’une femme qu’il ne verra jamais, Madame Charbuque.
« Je ne reviendrai au monde que le jour où l’on identifiera totalement mon aspect extérieur à mon moi intérieur, l’un étant aussi important que l’autre. »
Au fil des séances s’établit une relation intense et quasi charnelle entre le commanditaire à l’abri derrière son paravent et le peintre désemparé. Désemparé, l’adjectif convient idéalement car il s’avère rapidement que le maître de la toile n’est pas Piambo. En effet, c’est la présence invisible de Madame Charbuque qui s’impose à celui-ci. L’artiste pose les questions mais c’est elle qui mène la conversation. Par couche successive, elle rapporte les éléments de sa biographie censés inspirer le peintre. Elle est sa muse et s’amuse cruellement de sa déconvenue. Retranchée à l’abri de son paravent, elle le plonge dans son passé afin de laisser infuser, peu à peu, son moi profond et ainsi permettre à Piambo d’en restituer une image fidèle. Curieuse démarche pour elle qui, jusqu’à très récemment, n’usait de son don de divination que pour délivrer des prédictions sibyllines. Piambo esquisse donc son portrait mentalement et, dans le même temps par un curieux processus, son univers intime se délite. Son talent le déserte, le faisant régresser au statut de novice maladroit. Au départ muse et pythie, Madame Charbuque semble endosser progressivement le rôle de Parque. Quel est son véritable dessein ? Est-elle un être angélique ou démoniaque ? Ne se prénomme-t-elle pas d’ailleurs Lucière. Circée, Morgane, Lilith, on perd le compte de ces femmes qui ont enlacé les hommes pour mieux les étouffer. Qu’attendre d’autre « dans un univers régi par les hommes, où l’aspect d’une femme est plus important que son caractère moral. »
Avec une grande élégance et un style limpide, voire admirable, Jeffrey FORD nous mène jusqu’au dénouement de son histoire. Les références à la littérature fantastique classique : Oscar WILDE et Robert-Louis STEVENSON, [mais également à sa grand-mère, elle-même cartomancienne, rappelons-le] viennent rehausser l’histoire de cette relation particulière où la perception de la réalité est doublement faussée. A cette première intrigue vient se mêler progressivement une autre d’une nature plus policière. Fort heureusement, ni l’une ni l’autre ne se parasitent. Au contraire, elle entrent en synergie et renforcent l’envoûtement littéraire auquel préside diaboliquement l’auteur. « Le portrait de Madame Charbuque » est, sans aucun doute, le chef-d’œuvre de Jeffrey FORD.
RECUEILS & NOUVELLES
Nouvelles traduites en français :
[1] « Il n’y a rien de mieux que quelques années de vrai boulot pour vous faire regretter l’école »

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