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Le Cafard cosmique aime la Fantasy. Et si nous avons la dent dure vis à vis des parutions mal torchées qui squattent trop souvent le marché, nous n’avons pas perdu de vue qu’une fantasy de qualité existe - et qu’il suffit de faire un effort pour la rencontrer. Ce mois-ci, avec la création d’une nouvelle collection de fantasy chez l’éditeur Calmann-Levy, voici tenu le pari audacieux d’une fantasy de haute tenue littéraire. Interview de Sébastien GUILLOT, directeur de cette nouvelle collection, courageux initiateur de ce défi risqué.


- CC : Comment est née l’idée d’une nouvelle collection de Fantasy ?

- Sébastien GUILLOT : Les premières réflexions quant au lancement d’une telle collection remontent à l’époque où je m’occupais de « Folio SF ». Les difficultés que je connaissais pour l’approvisionner en ouvrages de fantasy m’avaient conduit à envisager chez Gallimard la création d’une collection haut de gamme consacrée à cette littérature, qui se serait ajoutée au fond Denoël [Présence du futur + Lunes d’encre] comme source « captive » de rééditions. Pour de bonnes et de mauvaises raisons, cela ne s’est pas fait. Par contre, les recherches effectuées à cette époque m’ont permis de réfléchir à l’opportunité éditoriale autant que commerciale d’une telle aventure, et d’emmagasiner quelques envies de publication - qui pour une part se retrouvent aujourd’hui chez Calmann-Lévy.

- CC : Le lancement d’une nouvelle collection consacrée à la Fantasy aujourd’hui, en France, n’est-il pas un peu opportuniste quand on sait dans quel état de jalousie des éditeurs comme Mnémos et Bragelonne, très orientés Fantasy, mettent leurs confrères depuis quelques années ?

- SG : Le projet que j’ai proposé à Calmann-Lévy prenait évidemment en compte le succès actuel de la fantasy en France, dire le contraire n’aurait aucun sens, et l’objet de cette collection est bien entendu de s’intégrer sur ce secteur florissant. Mais je ne pense pas que mon attachement aux littératures de l’imaginaire puisse être qualifié « d’opportuniste »... Disons qu’il s’agit d’une démarche cherchant à concilier raison et plaisir.

- CC : Quelle est votre approche de la Fantasy, et quels sont les auteurs et les œuvres qui vous ont marqué ?

- SG : "Le Seigneur des Anneaux" est le premier ouvrage de fantasy que j’ai lu, dans un cadre scolaire qui plus est. Dans les quelques années qui ont suivi cette découverte édifiante, j’ai entamé un parcours somme toute classique, mêlant SF et fantasy : j’ai dévoré les quatre cycles du Champion éternel de Michael MOORCOCK, Le Cycle des épées de Fritz LEIBER, tous les Dune à la suite [quelle santé !], entre mille autres choses. Même si je n’ai pas particulièrement envie des les relire aujourd’hui, ils ont évidemment forgé mon imaginaire. Comme pas mal de gros lecteurs du genre, je m’intéresse désormais davantage à des œuvres qui jouent des codes de la fantasy, qui les réinventent ou les interrogent : "La forêt des Mythagos" de Robert HOLDSTOCK, les romans d’Ellen KUSHNER, "A la croisée des Mondes" de Philip PULLMAN... Les modèles à suivre, la quadrature du cercle, ce sont des ouvrages qui vous racontent des histoires sans vous laisser une minute l’impression que vous en connaissez déjà la fin. Ça n’est pas si courant...

- CC : Quel regard portez vous sur le raz-de-marée Fantasy qui a envahi les librairies depuis quelques années ?

- SG : Il me semble correspondre à un phénomène de rattrapage mené tambour battant vis-à-vis de la production anglo-saxonne. A cela deux raisons majeures, je crois : un contexte globalement favorable à ce type de littérature [l’impact combiné du "Seigneur des Anneaux" et de "Harry Potter" m’apparaît fondamental], auquel s’ajoute une nouvelle génération d’éditeurs beaucoup plus ouverts à la fantasy - un élément à prendre très sérieusement en considération, car le public ne peut se procurer que ce qu’on lui propose. Ledit raz-de-marée correspond je crois à la prise de conscience de l’existence d’un public pour ces ouvrages, public jusque-là finalement assez négligé. Arrêtons les discours hypocrites : si Mnémos ou Bragelonne occupent une telle place sur les rayons de nos librairies, c’est que leurs ouvrages se vendent, qu’ils trouvent leur public et que ce public en redemande. On peut le déplorer, en être jaloux, mais ça me paraît plutôt sain qu’au final les lecteurs choisissent ce qu’ils ont envie de lire - car ils ont bel et bien le choix.

- CC : Reconnaissez-vous, quand même, l’existence d’une Fantasy galvaudée et caricaturale , toute en mages barbus et héros messianiques, qui, ces temps derniers, semblent occuper de plus en plus d’espace ?

- SG : Vous voulez dire Conan le Barbare, Elric le Melnibonéen, ou Gandalf le Gris-blanc ? Mages barbus et héros messianiques sont intrinsèques au genre depuis son établissement comme secteur éditorial plus ou moins autonome, rien de nouveau sous le soleil. Ils ont toujours cohabité avec des figures moins... archétypales, mais il serait faux d’établir leur « domination » sur les tables de librairie à l’époque récente. Tout est dans l’art d’accommoder les ingrédients... Je reste au demeurant persuadé que les formes, disons plus subtiles de fantasy ont autant leur place dans les rayons SF qu’en littérature générale.

- CC : Vu le nombre de romans de Fantasy proposés depuis quelques temps, le genre n’est-il pas au bord de l’asphyxie ? Existe-t-il réellement une Fantasy de bonne qualité encore non traduite en France ?

- SG : Je ne serais pas assis devant mon bureau pour répondre à ces questions si je pensais qu’il n’en existait pas. Outre une approche éditoriale assez similaire à feue « Rivages fantasy » concernant la production anglo-saxonne, nous allons faire en sorte de tracer notre propre chemin, dans des domaines que j’espère féconds. La démarche littéraire qui sous-tend la fantasy est universelle, elle n’est pas l’apanage des auteurs de langue anglaise - à nous d’en mettre en valeur des facettes encore inexplorées. Pour une bonne part de sa production, et ce dès le premier semestre 2006, cette collection se donnera donc pour objectif de publier des textes originaires du continent asiatique.

- CC : Et pourquoi se consacrer uniquement à la Fantasy et pas à la SF ?

- SG : Par opportunisme, bien évidemment. Non, il s’avère simplement que je suis un fervent partisan des collections au contenu immédiatement identifiable - c’était la grande force d’une collection comme « Ailleurs & Demain », pour prendre un exemple parlant. Il fallait donc faire un choix, et les données économiques du projet m’ont naturellement conduit à privilégier mon inclination pour la fantasy à tendance épique. Une autre collection, dont le lancement est prévu en avril 2006, se consacrera à des textes plus contemporains, bien que ne relevant pas à proprement parler de la science-fiction.

- CC : Peut-on en savoir plus ?

- SG : De mes quelques années d’expérience éditoriale, et de mon propre parcours de lecteur, j’ai tiré la conclusion qu’il existait une multitude d’ouvrages relevant sans doute aucun de l’imaginaire, mais qu’on avait toutes les peines du monde à classifier [SF ? fantasy ? littérature générale ?], et que là résidait tout leur intérêt. Quelques rencontres et/ou lectures plus tard [avec Francis BERTHELOT et ses transfictions - lisez sa "Bibliothèque de l’Entre-Mondes", chez Folio SF -, Ellen KUSHNER, Terri WINDLING & Delia SHERMAN qui ont développé le concept de l’Interstitial Art, le Slipstream de Bruce STERLING], je me suis dit qu’il serait intéressant de développer une ligne éditoriale spécifiquement dédiée à ce genre de textes - pour faire vite, tout se qui se trouve entre Kurt VONNEGUT et Chuck PALAHNIUK. En ayant publié et réédité un certain nombre en Folio SF, sans guère de succès, j’ai acquis la conviction que leur public ne se trouvait pas majoritairement dans les rayons SF, que leur seule chance d’être lus passait par la littérature générale - et que le public habituel des littératures de l’imaginaire saurait de toute façon mettre la main dessus. Ainsi est née l’idée de la collection « Interstices ».

- CC : Calmann-Lévy n’est pas vraiment connu pour son savoir-faire en matière d’Imaginaire... S’agit-il d’une révolution éditoriale ?

- SG : Entre 1974 et 1984, Calmann-Lévy a accueilli l’une des meilleures collections d’imaginaire de l’époque, une des plus exigeantes. Sous la direction de Robert LOUIT, « Dimensions SF » a quand même publié Frederik POHL ["La Grande Porte"], Samuel DELANY ["Babel 17"], J.G. BALLARD ["Crash", "I.G.H."], Christopher PRIEST ["Le Monde inverti", "La Fontaine pétrifiante"], Ian WATSON ["L’enchâssement"], John VARLEY ["Le Canal ophite"], Francis BERTHELOT ["La Lune noire d’Orion"] et bien d’autres. Excusez du peu... Cela étant dit, j’arrive effectivement dans une maison d’édition généraliste n’ayant pas une tradition séculaire en la matière - encore que : je me rappelle une vieille édition illustrée de "La Guerre des Mondes", de H.G. WELLS, datant des années 20... La fantasy constitue pour Calmann-Lévy un nouveau domaine à investir, qui demeure néanmoins tout à fait cohérent avec la démarche éditoriale globale de la maison. Et il me semble qu’une collection de fantasy, assumée comme telle, a tout à y gagner. La révolution me semble ailleurs, et moins visible : cette collection sera la première consacrée à la fantasy adulte au sein de Hachette, premier groupe éditorial en France...

- CC : S’agira-t-il uniquement d’inédits ?

- SG : En principe, oui. Certains des ouvrages publiés pourront à l’occasion avoir connu une première tentative de publication en France, mais ce sont des exceptions - qui ne concernent en général que les premiers tomes des cycles concernés. A moi de prouver qu’une parution dans un nouveau contexte leur garantira un succès à la hauteur de leurs qualités.

- CC : Trois titres sont annoncé pour le mois d’octobre. Pouvez-vous les présenter en quelques lignes ?
- SG : "Le Chevalier" de Gene WOLFE constitue la première véritable incursion de cet auteur dans le domaine de l’Heroic Fantasy : un pur récit initiatique, prenant pour cadre un mélange de mythologies arthuriennes et nordiques [entre autres]. Mais Gene WOLFE est Gene WOLFE, et son approche de la fantasy est tout sauf classique : le roman se présente sous la forme d’une longue lettre envoyée par le héros-narrateur à son frère resté aux Etats-Unis, tandis que lui-même s’habitue peu à peu au monde empli de magie dans lequel il a atterri. Ce n’est pas un bouquin incroyablement facile d’abord, soyons clairs, mais le jeu en vaut vraiment la chandelle.

"L’Enfant de la Prophétie" de J.V. JONES répond beaucoup plus aux canons du genre. Best-seller du genre aux Etats-Unis à sa publication [tout comme les deux tomes suivants, à paraître en 2006], il s’agit là aussi d’un récit d’apprentissage, dans lequel le jeune héros va se découvrir des pouvoirs magiques et jouer un rôle majeur dans la réalisation d’une antique prophétie...

Du classique. Mais pas seulement : au fil des pages, les schémas traditionnels se tordent, le lecteur le plus blasé se surprend à ne pas avoir anticipé certains événements fondamentaux... Ce qui n’était à l’époque que le premier roman de son auteur s’avère au final impressionnant de maîtrise, et la suite est à l’avenant...

Coup de cœur absolu, "Le Dernier Gardien des Rêves" de John C. WRIGHT raconte les aventures du dernier descendant d’une famille chargée, dans notre monde, de veiller à ce que le royaume des rêves, peuplé de toutes les créatures magiques ayant peuplé l’inconscient humain, demeure séparé de notre réalité sous peine d’une destruction totale de la Terre. Or tout indique que les forces des ténèbres s’apprêtent à lancer l’ultime bataille... De la fantasy épique pétrie d’intelligence, très zelaznienne dans sa démarche. C’est merveilleusement bien écrit, drôle, inattendu... n’en jetez plus !

- CC : Comment le choix s’est-il porté sur ces trois là ?

- SG : Au risque de vous faire bondir, la démarche commerciale liée au lancement de cette nouvelle collection a pour une grande part déterminé les premiers titres - ce qui n’enlève rien à leur qualité, bien au contraire. L’idée était de proposer au libraires eu aux lecteurs trois « niveaux » de textes, et ce à un double point de vue : des auteurs, pour commencer, avec un classique parmi les classiques - Gene WOLFE, en grande forme -, un auteur déjà connu et reconnu sinon par le grand public, du moins par les « spécialistes » - John C. WRIGHT-, et un tout nouvel auteur jouant depuis longtemps déjà dans la cour des grands aux USA, J.V. JONES - cette dernière n’a jamais été publiée en France jusque- là pour la simple et bonne raison que les droits étaient restés bloqués chez un confrère depuis quelques années.

Par ailleurs, je souhaitais proposer trois approches thématiques différentes du genre : un passage dans un monde secondaire, avec le WOLFE, un monde secondaire médiéval fantastique « classique » avec le JONES, et avec le WRIGHT une approche moins habituelle, à laquelle je crois beaucoup pour les années à venir : l’incursion dans notre monde contemporain d’éléments de fantasy épique.

- CC : La politique de prix a-t-elle était réfléchie - je fais allusion au fait que les fans de Fantasy, souvent jeunes, trouvent les livres grand format trop chers et ont du mal à se laisser tenter par des bouquins à plus de 20 - 25 euros ?

- SG : Ah bon ? Il me semble qu’ils parviennent très bien à se laisser tenter par les bouquins à 20-25 euros de nos petits camarades et néanmoins concurrents... Nos ouvrages seront dans les tarifs du marché, ni plus ni moins. C’est le prix à payer pour des livres bien traduits et respectant le découpage des versions originales - histoire d’éviter les trilogies en neuf volumes. La fantasy se caractérise par d’énormes pavés, sans compter qu’en raison du succès croissant du genre, les droits de publication pour ce type d’ouvrages sont de plus en plus élevés. Je comprends parfaitement qu’on puisse à première vue trouver les prix pratiqués excessifs, mais rapportés à la réalité économique du livre [et donc en tenant compte des tirages, des frais de traduction et d’illustration...], ils me paraissent on ne peut plus... normaux.

- CC : Quels sont les auteurs qui vous intéressent pour la suite de l’aventure ?

- SG : Les ouvrages de fantasy qui seront publiés sous ma direction chez Calmann-Lévy se déclineront selon deux modalités, qui rendront en partie compte de la diversité du genre - et du public. L’une, inaugurée par les trois ouvrages précités, sera dédiée à des ouvrages de fantasy épique pure et dure, respectant sans complexe les règles du genre : mondes secondaires, magie omniprésente, aventure échevelée... L’autre, qui débutera en janvier 2006, aura une connotation beaucoup plus historique, et accueillera des ouvrages plus « classiques » sur le fond comme sur la forme, plus proches d’une Marion Zimmer BRADLEY par exemple. Les deux premiers titres seront "La Grotte de cristal" de Mary STEWART, un classique anglo-saxon consacré au personnage de Merlin - il s’agissait en fait, à sa publication, de la première réécriture contemporaine des légendes arthuriennes -, et "Roma Mater" de Poul et Karen ANDERSON, qui explore le mythe de la cité d’Ys. Pour la suite, il vous faudra patienter un peuÖ les cinq premiers tomes publiÈs me semblent assez reprÈsentatifs, cíest bien le moins, de ma dÈmarche de publication.

- CC : Estimez-vous avoir les moyens financiers de vous installer durablement et de convaincre ?

- SG : Définitivement, oui. Les investissements consentis par Calmann-Lévy sur cette collection sont à la hauteur des objectifs, ambitieux, qui m’ont été fixés. Je n’aurai honnêtement à m’en prendre qu’à moi-même - et à mes choix d’éditeur - si elle ne rencontre pas le succès attendu.


Mr.C