Publié le 05/07/2008

Fleurs de Dragon de Jérôme Noirez

ED. GULF STREAM, MARS 2008

Par Goldeneyes

On a beaucoup répandu d’éloges, et à juste raison, sur Leçons du monde fluctuant, dont on ne peut que chaudement recommander la lecture à celles et ceux, cafarnautes et autres dictyoptères dévoreurs de mots, qui n’ont pas encore trempé une patte dans l’univers tout à fait délicat et tout à fait bigarré de cet écrivain du sud-ouest de la France à l’imaginaire aussi foisonnant que la plume est ciselée. Abandonnant pour un temps les circonvolutions éthérées d’un Dodgson perdu dans les méandres oniriques de l’uchronie [Leçons du monde fluctuant], mettant provisoirement de côté les territoires enfumés d’une fantasy thermo-gyroscopique iconoclaste sous acide [Féerie pour les Ténèbres], Jérôme NOIREZ revêt ici son kimono pour nous plonger dans les intrigues d’un Japon du XVème siècle marqué par les luttes intestines qui ravagent son royaume et morcellent sa stabilité politique. En perspective : bruit cinglant des lames qui s’entrechoquent, cris de guerre, combats à mort sur fond de mysticisme shinto... Tout un programme...


1489.
Le Japon.
Kyôto, la capitale, est une ville à plaies ouvertes, qui offre au ciel des rues incendiées encore fumantes, des ruines écorchées, des cadavres sanguinolents, une odeur de mort et de cendre répandue sur toute chose. Autant de balafres sanglantes qu’a taillées dans ses flancs une guerre dévastatrice - la période du sangoku-jidaï - amenée à durer plus de soixante-dix ans... Dans ce contexte de chaos, Yoshimasa, le Shôgun, qui vient de léguer son trône à son fils avant d’embrasser ses nouvelles fonctions de prêtre, confie à l’un de ses plus fidèles officiers, Ryôsaku, une mission ultime pour le moins périlleuse : mettre un terme aux assassinats en série qui frappent les samouraïs de tout clan à travers le pays et qui menacent le mince espoir de paix qu’entretient la classe dirigeante...
Epaulé dans sa mission par trois jeunes samouraïs téméraires au caractère bien trempé, Ryôsaku est amené à parcourir les terres d’un Japon tiraillé entre ses belligérances et ses divisions religieuses. Un vaste territoire où la violence et la brutalité répondent au sens de l’honneur et aux superstitions mystiques pour créer un climat tout particulier, à la fois crépusculaire et enchanteur, qui marie la virilité au mystère dans un charme certain.
Ce charme, Jérôme NOIREZ parvient à nous le restituer admirablement par le véhicule de sa prose dont on ne cessera jamais ne vanter la justesse, la poésie, et la limpidité : dès les premières lignes du roman, le lecteur est immédiatement happé dans cet univers de mort et de mystère. NOIREZ possède une capacité d’évocation qui fait de lui l’un des nouveaux conteurs incontournables du paysage de l’imaginaire français. On ne lit pas sa prose, on la vit. Ses phrases donnent réellement corps à la réalité qu’elles dépeignent.

Qualité première de Fleurs de Dragon : les personnages, hauts en couleur, qui le traversent. Ryôsaku, le samouraï atypique, qui a définitivement abandonné la voie de la violence et du sabre pour emprunter plus sûrement le sentier de la sagesse. Kaoru, le jeune fanfaron obnubilé par les filles, et dont l’impertinence n’a d’égale que l’appétit vorace. Sôzô, le jeune poète et musicien, qui use plus volontiers de son biwa que de son sabre. Et Keiji, l’adolescent tourmenté au physique androgyne, habité d’une secrète soif de vengeance et dont le talent à manier le katana et le wakisashi fait un redoutable adversaire.
C’est avec un plaisir certain que le lecteur suit les pérégrinations de ces protagonistes charismatiques, figures attachantes lancées sur les pistes d’une enquête porteuse de son lot de morts, d’indices, d’action et de rebondissements à même de faire progresser l’intrigue jusqu’à son inexorable dénouement...

Les dialogues, tout comme les situations, se révèlent d’une justesse imparable. Croqués sur le vif. L’humour habituel à l’auteur, bien présent ici, le plus souvent truculent, tempère la tension de certains passages plus solennels ou plus graves. Le propos n’est jamais gratuitement léger. Si l’on sourit, c’est pour frissonner quelques lignes plus loin. Si l’on jubile, c’est pour que le suspense nous tenaille par la suite. L’émotion, elle, reste fidèle.

Bien que jouant délicieusement aux lisières du fantastique, Fleurs de Dragon cultive un réalisme assumé en partie induit par le registre éditorial dans lequel il évolue (que l’on pourrait qualifier de polar-historique). Non satisfait d’étancher avec brio le besoin d’évasion du lecteur, le roman brille aussi par ses vertus « didactiques » (marque de fabrique propre à l’éditeur GULF STREAM) : c’est ainsi que nous avons le droit, en fin d’ouvrage, à de courtes annexes qui nous retracent le contexte historique de l’action, nous faisant bénéficier de quelques éclaircissements sur la tradition et la culture japonaise (les kamis du shinto, le système de l’ancien calendrier japonais...), mettant aussi à notre disposition un petit dictionnaire illustré des armes utilisées par les héros au cours de leur aventure. Bref, si l’on s’évade, ce n’est pas sans apprendre...

On appréciera, pour terminer, l’absence d’un manichéisme auquel l’auteur, au vu du public visé, aurait pu facilement succomber. Car dans Fleurs de dragon, les méchants ne sont pas véritablement ceux qu’on croit... Et jamais la violence - pourtant caractéristique du Japon médiéval et intimement liée à la ligne de vie des samouraïs - n’est érigée en modèle. Bien au contraire...


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Pour les adeptes de l’écrivain coutumiers de son inventivité exubérante, de ce grand galop d’idées qu’il n’a pas manqué de nous assener dans ses deux précédents romans, Féerie et Leçons, le pari de Fleurs de Dragon semblait risqué. Il n’est jamais aisé, pour tout artiste à l’imagination flamboyante, de se couler dans un cadre strict. Jérôme NOIREZ s’acquitte pourtant de cette tâche avec une insolente facilitée. Et Fleurs de Dragon, au final, s’avère une totale réussite, réalisant le tour de force d’unifier enquête policière, ancrage historique, roman d’aventure, roman initiatique, roman didactique, roman pour la jeunesse, le tout mâtiné d’un humour revigorant et porté par une plume qui assoit définitivement l’incontestabilité de son talent de conteur et d’écrivain sur lequel, à l’avenir, il sera IMPERATIF - et j’insiste sur le mot - de compter. Le roman, s’achevant sur une subtile touche d’inachevé, laisse présager une possible suite. En attendant de retrouver Kaoru, Keiji, Sôzô et Ryôsaku dans leurs périples guerriers, moi, armé de mon fidèle Kusari-gama, je m’en vais vous hurler au visage ce cri de guerre, qui je l’espère, retentira longuement à vos oreilles : lisez NOIREZ !!!