EN BREF

 
SYNDICATION


Suivez le Cafard cosmique sur Twitter

Devenez Fan du Cafard cosmique et suivez toute l’actualité du site sur Facebook

Flux RSS 2.0 : pour afficher toutes les nouveautés du site par syndication.

netvibes : cliquer ici pour ajouter le flux RSS à votre page netvibes.


 

A VOIR AUSSI

A VOIR AUSSI

 
 

Vous ne le connaissez pas. Normal : son premier roman a "failli" être publié par Gérérd KLEIN dans la prestigieuse collection Ailleurs&Demain.
Mais seulement "failli".
Il est finalement paru chez un petit éditeur et risque de passer inaperçu. Or ce serait bien dommage - comme Gérard KLEIN lui-même le clame autour de lui.
Découvrez Nec Deleatur.


"Il y a seulement un an, je pensais que personne ne lirait jamais « Nec Deleatur »."


Frédéric DELMEULLE est maître de conférence dans le domaine de l’audiovisuel. Il a publié des articles dans des revues aussi spécialisées que confidentielles [Les cahiers de la cinémathèque ; 1895 ; Sociétés et représentations, ...].
Auteur d’une thèse de doctorat consacrée au cinéma documentaire, il a également participé à plusieurs livres concernant l’histoire du cinéma. Nec Deleatur est son premier roman. De la SF française, monsieur. Qualité certifiée.

Le Cafard cosmique : Parlez-nous un peu de votre parcours d’écrivain. Comment êtes-vous passé de la carrière d’universitaire à celle d’auteur de SF ?

Frédéric DELMEULLE : La recherche universitaire sur l’histoire du cinéma a été ma première vocation et mon premier métier. J’y ai consacré une douzaine d’années, avec des collaborations diverses allant de la revue très spécialisée à l’ouvrage de vulgarisation grand public [Chronique du Cinéma, pour prendre un exemple]. J’en ai retiré énormément, en termes de formation intellectuelle, et c’est là que j’ai découvert le plaisir de l’écriture. Ceci étant dit, sans que je sache aujourd’hui comment cela s’est fait, il est arrivé un moment où la recherche n’a plus suffi à m’apporter ce que moi j’y recherchais. J’ai commencé à trouver que ce que je faisais était beaucoup trop sérieux, trop bien rodé, trop prévisible. Bref, j’avais sans doute peur de me scléroser. L’idée d’écrire de la fiction s’est vraiment concrétisée à ce moment-là. Maintenant, pourquoi de la SF plutôt qu’une fiction plus classique ? Probablement une simple affaire de goût : je suis passionné par le fantastique depuis toujours, je suis fasciné par l’inconnu et j’adore déceler ce qui peut dérailler derrière les masques du quotidien. Une attirance pour le non-expliqué s’appuyant sur une formation très rationaliste : c’est sans doute une bonne base pour avoir envie de faire de la SF [bien que l’étiquette « SF » me paraisse toujours un peu réductrice et trop cloisonnée : je préfère parler de littérature fantastique dans un sens plus large.]

CC : Nec Deleatur est votre premier roman. Quelles ont été vos précédentes tentatives littéraires ?

F.D. : Rien de bien original : cela remonte à mes années de lycée et de fac, en l’occurrence quelques "short-short stories" parues dans un fanzine que j’avais créé avec des copains. En dehors de ces quelques nouvelles (que je considère aujourd’hui avec une indulgence totalement dénuée d’objectivité), j’ai écrit un premier roman avant Nec Deleatur. Genre fantastique post-apocalyptique. Un truc court, très désespéré et très violent, quelque chose comme la rencontre improbable entre CIORAN et Mad Max... C’est en écrivant ce texte que j’ai appris les « règles » qui font tenir un roman debout. Cette histoire m’a suffisamment hanté pour que je consacre quelques mois à sa réécriture après Nec Deleatur. Mais ce livre-là, je ne l’ai envoyé qu’à très peu d’éditeurs, et puis je l’ai enterré. Je ne pense pas que cela fasse partie des choses publiables. Moi-même je ne l’aime pas : le héros me fait peur tout en étant proche de moi, c’est un fantôme qui me met mal à l’aise. Alors il fallait juste que je m’en débarrasse en le mettant sur du papier, voilà tout.

CC : Pourquoi avoir choisi un titre aussi peu évocateur pour votre roman ?

F.D. : Nec Deleatur était le titre de mon manuscrit lorsque j’écrivais le livre, ainsi que pour les 4 ou 5 premiers envois à des éditeurs. Je l’avais ensuite abandonné lors des envois suivants, sentant bien que ce titre en latin constituait un élément répulsif pour un texte qui n’avait alors pas besoin de ça. J’avais donc adopté un titre beaucoup plus classique : Le Démon de Laplace. Mais quand on en vient au final à publier chez un aussi petit éditeur que le mien, la question du marketing et de la séduction du lecteur potentiel ne se pose même plus. J’ai donc repris mon titre initial, qui n’est ni accrocheur ni évocateur, mais qui renvoie directement à la clé du livre. Disons que c’est un titre qui se mérite : on ne le comprend qu’à quelques pages de la fin. Jusque-là, ce titre est resté un mystère parfaitement opaque, ce qui me convient assez bien.
Et puis d’une certaine façon, c’est un hommage à Umberto ECO et au Nom de la Rose. Je me souviens qu’ECO disait que le lecteur devait aussi faire des efforts : franchir les 50 premières pages très ardues pour atteindre son abbaye, et être patient pour comprendre son titre. Quand je choisis un titre latin qui ne s’éclaire qu’à la page 486 et quand je décide de ne faire intervenir mon véritable héros qu’au bout de 100 pages, je me situe dans la même démarche : on peut être exigeant avec son lecteur.

CC : Votre roman a été publié chez un tout petit éditeur indépendant. Comment travaille-t-on avec ce type de structure (sur le plan littéraire aussi bien que commercial) ? Y a-t-il une véritable politique littéraire d’ailleurs ?

F.D. : Je savais à quoi m’attendre en arrivant chez eux. C’est un éditeur qui travaille à la demande, c’est-à-dire sans stocks de livres. En clair, il n’y a pas de premier ou deuxième tirage, etc. Les dernières innovations numériques leur permettent d’imprimer exactement ce qui leur est commandé. Ils abaissent ainsi leurs seuils de rentabilité aux alentours [à ce que j’en sais] de 300 exemplaires vendus. A partir de là, pour faire simple, ils publient tout ce qui peut se vendre à 300 exemplaires au moins : beaucoup de témoignages, d’histoire locale, d’essais. Et puis ils se risquent sur des premiers romans, en espérant que certains sortent du lot. Ils ne sont pas spécialisés sur un genre littéraire plutôt qu’un autre ; leur seule exigence semble être celle de la qualité des textes. Bien sûr, une fois qu’ils ont accepté un manuscrit, on voit très vite la différence avec un "grand" éditeur, et il vaut mieux que l’auteur sache exactement ce qu’il veut pour la réalisation de la maquette [ce qui tombait bien : c’était mon cas]. Bien entendu, la diffusion commerciale est tout à fait symbolique : là encore, c’est à l’auteur de réussir à se faire connaître, d’une façon ou d’une autre.
Au final, je suis satisfait de la façon dont j’ai travaillé avec eux, dans la mesure où je voulais avoir un maximum de liberté. Et ce genre de solution éditoriale est à mon avis beaucoup plus confortable que l’auto-édition [sans même compter, bien sûr, que je n’ai pas eu à financer la réalisation du livre]..

CC : Gérard KLEIN s’est montré un temps intéressé par votre roman, et vous a même fait un peu de publicité... Pourquoi n’a-t-il pas finalement publié Nec Deleatur ?

F.D. : Parce que cela cadrait mal avec Ailleurs et Demain, et que les temps éditoriaux étaient durs pour lui aussi. Il m’avait fait reproche de mon titre et avait pointé quelques problèmes dans l’organisation du récit. C’est grâce à ses remarques que je me suis mis à travailler sur une deuxième version, qu’il a lue quelques mois plus tard. A ce moment-là, j’ai perçu quelques hésitations de sa part mais je crois qu’il continuait à trouver l’histoire un peu trop déjantée pour sa collection. Et surtout, si j’en reviens à ce qu’il me disait à l’époque, il était vraiment persuadé que le livre trouverait facilement sa place dans une autre collection, plus appropriée aux débuts d’un auteur inconnu.

CC : En dehors de Gérard KLEIN, d’autres "grands" éditeurs se sont-ils montrés intéressés par votre travail ?

F.D. : Pas un seul, à vrai dire... J’ai subi le sort tristement classique réservé aux auteurs inconnus qui ne sont pas "introduits", à savoir une lettre-type pour seul retour après l’envoi du manuscrit. Bien sûr, on vit ça avec un découragement grandissant et l’amertume peut s’installer assez vite. Si je n’avais pas eu dès le départ cet échange avec Gérard KLEIN, je ne sais franchement pas si j’aurais persévéré comme cela pour que le livre existe. Mais voilà : Gérard KLEIN l’avait lu sans me connaître, il avait donc une opinion objective sur mon texte, et c’est quand même quelqu’un dont la renommée sur le sujet n’est plus à établir depuis longtemps. Son avis a été tout simplement déterminant pour moi, et j’ai décidé de m’accrocher coûte que coûte : il était devenu hors de question que Nec Deleatur soit condamné à moisir au fond d’un tiroir.
Entre 2002 et 2005, toutes les maisons d’édition travaillant dans le domaine du fantastique et de la SF ont donc reçu mon manuscrit. Réponse par lettre-type le plus souvent, avec des délais variables, et avec parfois un élément qui indiquait quand même qu’on m’avait lu : un éditeur, par exemple, m’a dit qu’il avait renoncé à la SF mais qu’il était très intéressé par ce que je pourrais faire en fantasy. Au bout d’un moment, même ce genre de retour peut être considéré comme un encouragement...

Ce qui m’a le plus surpris c’est par contre l’absence de toute réponse de la part de certains éditeurs, et pas toujours les moins concernés ni les moins actifs. J’ai récemment évoqué le fait avec Gérard KLEIN, et il m’a dit que j’avais joué de malchance. Dans plusieurs cas, je me suis visiblement présenté à un moment qui était très peu propice aux nouveaux projets éditoriaux : départs de personnels, remaniements de collection, etc. Après coup, je me dis que j’aurais dû envoyer mon texte une seconde fois chez tous ceux qui ne m’avaient pas répondu. Mais "après coup", c’est toujours facile à dire...

CC : Finalement, Nec Deleatur risque de subir un itinéraire similaire par rapport à vos publications universitaires, à savoir une diffusion très confidentielle. Quel est votre sentiment par rapport à ça ?

F.D. : Dire que je déborde de joie serait exagéré... Mais il y a seulement un an, je pensais que personne ne le lirait jamais. Aussi, l’idée de pouvoir toucher au moins quelques centaines de lecteurs me paraît finalement quelque chose de très positif. Je n’écris pas pour vivre de ma plume [ça, au moins, la recherche me l’a appris !] et la perspective de la notoriété me laisse absolument froid. J’ai juste écrit ce livre pour que d’autres le lisent, en espérant modestement que je puisse leur apporter quelque chose. J’ai fait tout mon possible pour que chacun puisse y avoir accès [et je donne par exemple mes exemplaires l’un après l’autre à des bibliothèques publiques ayant un fonds de SF]. Pour le reste, je suis arrivé un stade où il m’est difficile de faire grand-chose de plus. Maintenant, Nec Deleatur existe par lui-même, je n’ai plus à le porter, et il rencontrera peut-être des lecteurs, ou peut-être pas... Je me rassure en me disant que le lectorat d’un roman se constitue souvent au bout d’un certain nombre d’années...

CC : Vous semblez être passionné par l’Histoire, pourquoi avoir choisi la SF [qui ici reste un prétexte au voyage dans le temps] plutôt qu’un véritable roman historique ?

F.D. : Je ne dirais pas que la SF est pour moi un prétexte, même s’il est bien évident que faire de l’histoire revient d’une certaine façon à voyager dans le temps, et qu’il n’est donc pas nécessaire d’imaginer une machine particulière pour cela.. Mais pourtant, je tenais très fortement à la composante « fantastique », qui aurait été absente d’un roman historique. A vrai dire, je tiens au fantastique même quand je ne l’utilise pas : le lecteur doit savoir que tout est possible, qu’il ne se trouve pas dans un monde balisé et normalisé, mais que les choses peuvent déraper et devenir encore plus inquiétantes qu’elles ne le sont déjà.

CC : Le thème du voyage dans le temps est un grand classique en SF, j’imagine qu’il a fallu vous creuser la cervelle pour trouver une manière originale de traiter la question du paradoxe temporel ?

F.D. : Pour être honnête, j’avais presque renoncé à être original sur le sujet tant le thème a été parcouru de long en large. Disons que la solution qui s’est imposée pour régler ce problème du paradoxe temporel était celle qui me paraissait crédible d’un point de vue rationnel, et en même temps celle dont la signification intolérable devait pousser le personnage [et le lecteur] à réagir. En résumé, cette solution était scientifiquement la plus vraisemblable tout en étant humainement la plus inacceptable. Enfin, il faut bien voir que cette solution n’est que celle dans laquelle le mystérieux narrateur enferme les personnages. Rien ne dit que cette solution est la seule...

CC : Utiliser un sous-marin nucléaire russe comme machine à voyager dans le temps, c’est plutôt original comme idée. C’était juste histoire de pas faire comme les autres ou bien rêvez-vous d’avoir votre propre SNLE depuis tout petit ?

F.D. : De la façon dont j’avais imaginé la théorie scientifique du voyage temporel, telle qu’elle est exposée dans la première partie, il était clair qu’il s’agissait d’un procédé très gourmand en énergie. Je devais donc imaginer une machine capable de fournir une énorme puissance. Par ailleurs, je ne voulais pas que mes personnages se retrouvent prisonniers d’un lieu inamovible, d’où je les enverrais se matérialiser comme par enchantement en tout endroit de la planète : cela me semblait desservir la crédibilité narrative du voyage dans le temps. Il fallait par conséquent que ma machine puisse se déplacer par ses propres moyens. Le sous-marin, c’était cette machine idéale, en plus d’être évidemment la référence que l’on sait au Nautilus. Enfin, l’idée du sous-marin concrétisait bien à mes yeux la menace d’enfermement et de prise au piège contre laquelle se débat le héros. Si le lecteur ressent l’ambiance oppressante qui règne à bord du Vertov, c’est peut-être dû aussi à la nature très particulière de l’endroit qu’il imagine.

CC : Malgré les influences assumées du thriller et du roman policier, il émane de votre roman une ambiance très vernienne. Vous êtes d’accord avec ça ?

F.D. : Je dirais que de nombreuses références sont plus ou moins explicitement verniennes, oui... Cela suffit-il à construire une ambiance ? C’est possible, mais ce n’est sans doute pas à moi de me prononcer. Ce qui est certain c’est qu’en écrivant Nec Deleatur, je pensais très souvent à Verne, bien sûr, mais aussi à H.G. WELLS, Conan DOYLE et Gaston LEROUX. Bref, j’ai incontestablement un côté steam-punk, je le reconnais bien volontiers.

CC : Nous savons déjà que vous êtes passionné de cinéma, mais quelles sont en matière de littérature vos principales influences ?

F.D. : Pour l’essentiel, ce n’est pas de la SF, mais j’ai bien peur de ne dire ici que des banalités affligeantes : FLAUBERT, YOURCENAR, CALVINO, BUZZATI, Umberto ECO... Le Roland BARTHES des Mythologies, le Paul VEYNE de Comment on écrit l’histoire. Et puis une grande tendresse pour la littérature d’aventures maritimes : NORDHOFF et HALL, FORESTER,... Et aussi J.R.R. TOLKIEN, Edgar A. POE, H.P. LOVECRAFT... J’en oublie forcément.

CC : Et la SF, vous en lisez finalement ?

F.D. : C’est l’un des drames de mon existence, comme de beaucoup d’autres, je suppose : trop peu de temps pour lire et pour suivre l’actualité du genre. Sans même parler du fait que je vis au fond du bocage normand, là où une connexion Internet reste encore aléatoire et où l’offre libraire immédiatement disponible se résume trop souvent à l’espace France Loisirs de la Maison de la Presse. Dans ces zones rurales, quoiqu’on en dise, on persiste à se sentir en marge du « monde moderne ». J’en ai souffert sans doute mais cela offre aussi certaines compensations en termes de qualité de vie et de relations humaines. En tous cas, j’ai plus ou moins renoncé à suivre les nouveautés SF, et j’assume donc d’être décalé voire tout simplement dépassé, ou suranné, en laissant faire le hasard d’une découverte pour le reste. Ma culture en ce domaine est donc tout ce qu’il y a de classique : relire H.G. WELLS est toujours un immense plaisir, de même que BRADBURY, ORWELL ou les premiers CLARKE.
Du côté des Français, si je cite Gérard KLEIN, on va évidemment soupçonner mon objectivité, alors je dirais les bons vieux BRUSSOLO et surtout ANDREVON. Plus récemment, un auteur tel que Connie WILLIS m’intéresse beaucoup même si je n’en apprécie pas tout. Ceci étant dit, toute la SF ne me plaît pas, et je n’ai rien d’un inconditionnel du genre : en général, la hard science me tombe des mains, de même que la plupart des space operas. Et à ma grande honte, je reste complètement réfractaire à certains grands classiques, que je ne citerai évidemment pas ici...

CC : Votre style est plutôt travaillé et frôle assez souvent le pastiche. Qu’est-ce qui est le plus dur finalement, trouver son propre style ou bien pasticher ses maîtres ?

F.D. : Ecrire « à la manière de... » est un jeu passionnant, dans lequel j’ai pris en effet beaucoup de plaisir. Ce n’est pas difficile de le faire mais très difficile de bien le faire. Il faut que le résultat soit à la hauteur du défi et puisse être comparé au maître sans trop souffrir du ridicule. Aussi, plutôt que de m’imaginer en train de pasticher tel ou tel auteur, je m’essayais plutôt au pastiche d’un genre : le roman d’espionnage des années 80, le roman policier français du début du siècle, etc. Pour moi, ce n’était pas qu’un artifice destiné à me faire plaisir en tant qu’écrivain, c’était aussi une nécessité narrative : lorsque Plotine assiste à la mort de l’empereur Trajan, la scène ne peut pas être racontée avec le même style que lorsque deux journalistes enquêtent dans le Londres de 1910. Lorsque je me suis lancé dans Nec Deleatur, une chose me paraissait claire : écrire une histoire de voyage dans le temps imposait aussi de faire un voyage dans l’histoire de la littérature. En ce qui concerne maintenant mon style personnel, le problème devient tout à fait différent : je n’étais plus dans une reconstruction intellectuelle, aussi jubilatoire soit-elle : je voulais cette fois m’efforcer d’atteindre une vérité qui m’est propre. L’exercice est techniquement moins difficile mais aussi plus intimidant, parce que là, il faut se dévoiler. C’est évidemment avec le personnage de Child que mon style s’est fait le plus personnel. Et les petits textes de réminiscences, qui ponctuent certains chapitres et constituent la mémoire de Child, sont ceux où je me mets le plus à nu. Je suppose que cela se sent assez facilement.

CC : Vous êtes un spécialiste du cinéma, mais en dehors du personnage de Marlene, votre roman comprend assez peu de références cinématographiques. Pourquoi ?

F.D. : Il y en a pourtant, mais je n’ai pas voulu m’appesantir outre mesure : pour revenir au Vertov, par exemple, son nom renvoie directement à Dziga Vertov, immense documentariste russe des années 20. Et le sous-marin, je le voyais souvent comme un double du Nostromo [ce que je précise d’ailleurs une fois]. Certaines scènes, de même, sont des citations assumées, même si je reconnais que le lecteur doit souvent les rechercher : ainsi, dans le chapitre où l’oncle prend possession du sous-marin, l’épisode avec le bulldozer renvoie à la conclusion de Nuit et Brouillard, d’Alain RESNAIS. Des images qui m’ont marqué au fer rouge, la première fois que je les ai vues, à 14 ans... Des images qui se sont malheureusement répétées depuis...

CC : Revenons sur le personnage de Marlene. Qu’est-ce qui vous a particulièrement touché chez cette femme pour que vous en fassiez l’un des personnages de votre roman ?

F.D. : N’oublions pas qu’à la base je suis un vieux rat de cinémathèque... Ce n’est pas tellement Marlene Dietrich en tant que femme qui m’a touché : dans les dernières années de sa vie, je travaillais à côté de chez elle, à Paris, mais je n’ai jamais cherché à la rencontrer ni même à l’apercevoir. Celle qui m’a fasciné, c’est donc l’actrice, plus exactement chacun de ses personnages. Bien sûr, j’ai mes préférés, et je les ai largement utilisés dans mon livre. Mais bon... J’avoue que j’ai été éperdument amoureux de Marlene, et l’idée de lui redonner un souffle de vie à travers mon roman est l’une de celles dont je suis le plus heureux.

CC : Le personnage de Marlene, très sophistiqué et même charismatique, tranche particulièrement avec celui de Child, plutôt sobre et sans fioritures. Pourquoi avoir choisi un couple aussi improbable. Il n’y avait pas de place pour deux monstres sacrés ?

F.D. : Ce n’est précisément pas un couple et cela ne peut l’être à aucun moment. Entre Marlene et Child s’instaure le même rapport qu’entre la star sur l’écran et le spectateur dans la salle. L’une est forcément parfaite, mais inaccessible au sens propre : elle se définit d’abord par l’absence ; l’autre est simplement quelqu’un d’ordinaire. Quelqu’un qu’on peut rencontrer dans la rue, qui fait ce qu’il peut comme il peut et n’a rien de charismatique. C’est juste quelqu’un qui porte sur lui le poids d’une véritable existence, avec ses peurs, ses emmerdements, ses faiblesses, etc. Mais pour Marlene comme pour Child, et comme d’ailleurs pour tous mes personnages, le plaisir de les voir s’animer est le même et j’espère avoir accordé à chacun le soin qu’il méritait. C’est à mon sens l’une des joies profondes de la fiction littéraire : créer des personnages qui acquièrent petit à petit leur individualité, leur caractère et leur logique propre. Pour moi, un personnage réussi est un personnage qui existe par lui-même, et à qui l’auteur ne peut plus faire faire ou faire dire n’importe quoi.

CC : Quels sont désormais vos projets ?

F.D. : Au départ, Nec Deleatur devait être le tome 1 d’une série. A l’époque, Gérard KLEIN m’a dissuadé d’envisager l’ensemble de cette façon et je ne peux que lui donner raison : si mon tome 1 rassemble 400 lecteurs, combien en restera-t-il pour les volumes suivants ? J’ai donc tout repris depuis maintenant deux ans et je me dirige vers une série dont chaque volume pourrait se lire indépendamment des autres, l’ensemble racontant une histoire qui ne serait contenue dans aucun des volumes séparés. Je travaille actuellement à un roman dans lequel on retrouve certains des personnages de Nec Deleatur, mais avec un déplacement du point de vue narratif : il n’est pas question pour moi de refaire la même chose. Et comme pour beaucoup d’auteurs non professionnels, mon problème, c’est d’abord de trouver le temps nécessaire pour écrire...


> A LIRE : La critique de Nec Deleatur de Frédéric DELMEULLE


K2R2