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Monstre. C’est le premier long roman d’un jeune écrivain suisse. Et ça fait mal. La mémoire, le frère, le serial-killer, l’enfance, les revues pornos, l’asile d’aliénés, la folie, l’homme-ver, les nazis... il y a tout ça dans Monstre. Et il y a aussi l’angoisse de l’adolescent à la piscine, la trahison de la mère, et le pathétique désir d’être plus qu’un homme.
Dans la collection Interstices, dont nous saluons régulièrement le travail, Frédéric Jaccaud succède à Jeff Vandermeer, Xavier Mauméjean, Alan Moore et Max Brooks, en aventurier des frontières les plus ténébreuses de l’Imaginaire.


« Monstre constitue mon acte de naissance en tant qu’auteur... »
Frédéric Jaccaud


Le Cafard cosmique : Vous vous immergez dans la psyché d’un fou furieux. Il ressort rapidement que l’individu en question n’est ni fou, ni furieux. On s’y attache assez vite, même. Robert Merle a utilisé ce procédé dans La mort est mon métier. Un commentaire ?

Frédéric Jaccaud : J’ai voulu faire l’expérience de la folie en littérature, comme tant d’autres avant moi. La folie, c’est l’illumination du mystique, la nausée de Sartre, le hurlement intérieur d’un autiste qui reproduit sourdement notre incompréhension face au monde du vivant. Le roman s’est gonflé autour de cette première idée. Le reste n’est qu’accidents ou dégâts collatéraux. Si les personnages ont leur importance, c’est pour servir le dessein romanesque ; parce qu’il n’y a de folie qu’en l’humain. On ne peut pas écrire la « psyché », quand bien même (surtout) d’un fou furieux, parce qu’un personnage littéraire demeure un amoncellement de mots d’une platitude que seuls certains effets de rhétorique tentent vainement d’approfondir. Croire en la psychologie de papier est un fantasme d’écrivain, souvent justifié par la servilité des lecteurs. Tous les personnages de Monstres sont des fous furieux ; tous, sans exception, jusqu’au plus insignifiant. Ils forment une toile, un filet serré, qui emprisonne la thématique dans un corps déréglé. Ils sont autant d’acteurs, de regards, qui mettent en avant non pas la monstruosité, mais la « monstration » – c’est-à-dire l’acte de pointer la différence, de ne pas la comprendre, de la craindre. Chaque jour, l’enfant-monstre interagit avec le monde qui l’entoure comme un bourreau innocent ; sans cesse de nouvelles découvertes le forment, le déforment, l’agressent, sans cesse il s’approprie, associe, dissocie. Il doit tout à la fois se fondre dans le moule et « s’individuer ». Certains d’entre eux arrachent des ailes aux mouches, c’est une manière d’apprendre, d’appréhender le réel.

Reprenons. Monstre est votre premier roman, mais vous n’êtes pas exactement un novice. On sent notamment une véritable maturation du texte. Monstre remonte à quand ?

Novice : je ne sais pas si le terme convient ou non – débutant, nouveau, profane, peut-être est-il plus juste de me décrire comme quelqu’un d’inexpérimenté qui cherche, qui tente, poursuit, écrit – quoi qu’il en soit, Monstre constitue mon acte de naissance en tant qu’auteur. Il m’a demandé trois ans de travail. Initialement j’avais projeté d’écrire la folie, la violence de la découverte du monde ; cela s’est naturellement coulé dans le regard de l’enfant, par un double intérêt pathologique – tout d’abord, la pathologie du souvenir idéal de l’enfance, que l’on reconstitue après coup, sous l’effet du pragmatisme adulte et de la résilience, avec le désir de mettre à jour les zones d’ombre que nous refoulons ou assumons plus ou moins bien ; ensuite, la pathologie de la prépondérance des univers imaginaires, de plus en plus présents, de plus en plus matérialisés dans notre culture de masse, et qui contaminent notre quotidien. Il y avait là, je crois, un beau matériel pour travailler sur la conception du réel, de notre emprise sur ce qui nous entoure. Divers éléments se sont ensuite agrégés autour du projet, en cours de route, grossissant toujours plus la densité du roman. Au final, le Monstre a vu le jour après un processus d’écriture fastidieux, hésitant, éreintant ; à son image.

Vous faites de la littérature d’idées, réfléchie, posée, inscrite dans quelque chose de plus global. Ce n’est pas une question.

L’expression « littérature d’idées » ne signifie rien. Je dirais plutôt que j’ai une idée de la littérature – celle-ci comme un matériau qui se travaille, se fouille avec les doigts. La littérature est une instrumentalisation du réel, une énorme arnaque ; une machine de guerre pour quelques-uns, une outre pleine de vent pour les autres. Se faire écrivain est une ambition dérisoire, mais pour la peine, j’essaie d’écrire en m’inscrivant dans le flux d’une certaine culture littéraire ; tout en essayant de m’en détacher. Projet global qui veut que chaque livre ajoute, augmente, commente, reformule, insulte les autres – une ambition de grande pyramide, bien que bringuebalante (cela peut être encore plus beau parfois, tragique, quand tout s’effondre), mais lorsque le projet aboutit, on peut alors le qualifier d’œuvre sans rougir. Il est difficile de ne pas admirer les assemblages titanesques proposés par des écrivains tels que Vollmann, Quignard ou Bolano.

La collection « Interstices » n’est pas un hasard, évidemment. Comment percevez-vous la notion de genre, aujourd’hui ? Surtout vous, qui avez tenu une chronique pendant des mois sur les pionniers de la SF dans Bifrost.

Personnellement, je ne suis pas certain de trouver une quelconque pertinence au clivage des genres dans le domaine de la fiction, littéraire ou autre. Tout d’abord, il me semble que le genre est la plupart du temps dépassé dès le moment où celui-ci se définit – il en résulte une éternelle poursuite en avant, d’annexion, de redéfinition, de frustration, par tous les tenants et acteurs de l’étiquette, qui ne fait que ralentir les essais de quelques auteurs tentant de pousser au loin les frontières érigées. Ensuite, l’existence même d’un genre – d’une étiquette, d’une série de codes, d’un amalgame d’idées ou d’auteurs – appelle irrémédiablement à la négation de celui-ci, à son éradication. Cependant, les genres existent, on ne peut pas les nier – SF, Fantasy, Polar, Thriller, Fantastique, Porno, etc. – encore moins les dénier. Au contraire, il n’y a rien de plus fascinant que de s’y plonger, d’observer les codes, les acteurs et la foule – que les admirateurs compareront à de magnifiques satellites et les contempteurs à des mouches à merde – qui tourne autour de celui-ci, constituant par-là même une sorte de système aristotélicien fermé sur lui-même, donc classique et désuet, charmant, autiste, triste et admirable tout à la fois. À l’intérieur de ces systèmes aberrants grouillent des cultures fascinantes, merveilleuses et grotesques qui attendent d’être manipulées, transgressées.

Francis Berthelot a beaucoup écrit sur la notion de « transfiction ». Pour étayer sa définition, il s’appuie sur la notion de transgression. Transgression des lois du récit, transgression de la normalité. Monstre transgresse, transgresse sans arrêt. C’est votre définition de la littérature où c’est bien plus complexe ?

À mon sens, la littérature en soi appelle à la transgression – elle se conçoit comme un objet monstrueux. La machine littérature demeure un appareil complexe mais illusoire, à l’image du canard de Vaucanson.

Le canard de Vaucanson ?

Le canard de Vaucanson, c’est cet automate, construit autour de 1844, qui devait simuler la digestion de l’animal. On connaît peu de chose sur l’objet, si ce n’est les fantasmes qui ont perduré à son sujet – un mythe de la mécanique de précision. La littérature ressemble à cet automate aviaire incapable de voler ; un objet complexe, inaccessible, fantasmé et décrié, une illusion, le simulacre d’une certaine réalité qui essaie de reproduire malgré tout quelque chose de véritable, en l’occurrence la digestion et la défécation – on oscille alors entre ces deux pôles qui déchirent l’humanité ; d’un côté la question matérialiste, dans l’acte de chier, dans son plaisir et sa nécessité, de l’autre la question métaphysique, dans la recherche du vivant.

Sexe, temps, mort, obscénité, spectacle, on a raison de trouver quelques références à Georges Bataille dans Monstre ?

Poignée de mots originels, parce que dans tout ce qui constitue le vocabulaire nous trouvons le sexe, le temps et la mort et que la littérature en est le spectacle obscène. Ce sont les éléments essentiels de toute mythologie ; il y a bien sûr Georges Bataille, mais encore Kafka, l’œuvre d’Artaud, le Louis Lambert de Balzac, La Fée aux miettes de Nodier, Hécate et ses chiens de Morand, Le Roi des Aulnes de Tournier, etc.

Malgré son vernis inquiétant et brutal, Monstre est un roman d’une grande sensibilité. C’est surtout un texte sur la nostalgie, sur ce qui disparaît, sur ce qu’on n’a pas su retenir... et au final, sur le reniement. La résignation est le pire des maux ?

La nostalgie est un élément qui est apparu au cours de la rédaction de Monstre. Monde nostalgique – culturellement, peut-être originellement, nous nous sommes inscrits dans une logique nostalgique ; nos souvenirs, notre histoire, ne cessent de nous rappeler l’abandon, la perte, la déchirure et de regretter l’âge d’or, l’éden, l’utérus ou l’enfance. Il me semble que nous parlons beaucoup aujourd’hui de l’enfance abusée ; mais nous oublions que notre société est aussi abusée par l’enfance. Nous concevons des fœtus-vieillards. Dans un sens, Monstre ne décrit pas la chute de l’homme ou la mort de la civilisation ; plutôt son agonie, qui n’en finit pas d’agoniser sans jamais disparaître totalement. Alors faut-il renier, se résigner ? Mais le pire n’est certainement pas l’incapacité de l’homme à retenir les choses, mais peut-être de ressentir que le monde lui-même ne retiendra rien de lui.

Après Monstre, vous envisagez quoi ?

J’ai vais tout d’abord essayer de dompter le doute – pendant le processus d’écriture, celui-ci n’a cessé de me ronger et j’avais le secret espoir de le voir disparaître après la réalisation du livre. Pourtant, il est encore là, encore plus présent. Ensuite, je tenterai de continuer divers projets d’écriture. Un récit démesuré, dans le fond et la forme, long, violent, dérangeant et aberrant, sur l’errance et le doute, un carnaval triste de l’humanité, qui pourrait s’intituler « Derniers rapport avant l’extermination finale » ; un récit bref (peut-être en collaboration), sous forme d’échanges épistolaires, sur la rupture et les difficultés de création ; l’accompagnement scriptural d’images représentant les grandes catastrophes mondiales ; une vraie-fausse biographie de Bobby Fischer.

Que lisez-vous, Frédéric Jaccaud, quand vous n’écrivez pas (mais vous faites peut-être les deux en même temps, qui sait ?) ?

Quelques livres ouverts à mes côtés en ce moment : Metacortex de Dantec, La Barque silencieuse de Quignard, Étoile de Paris de Vollmann, Le Grand Incendie de Londres de Roubaud, On a marché sur la lande de Schmidt.


PAT