Publié le 01/10/2007

« Ganesha, Mémoires de l’homme-éléphant » de Xavier MAUMÉJEAN

ED. MNEMOS / ICARES, JUIN 2007

Par Erispoe

Les mémoires imaginaires de Joseph Merrick, l’Elephant Man qui vécut à Londres au XIXème siècle.
Il s’agit ici de la ré-réédition retravaillée des Mémoires de l’homme-éléphant parues en 2000 au Masque, et récompensé par le Prix Gérardmer / Fantastic’Arts 2000 du roman fantastique. Le roman est assorti de quatre illustrations qu’on ne manquera pas de regarder soigneusement...


En 1980, le film de David LYNCH Elephant Man révélait au public l’existence à la toute fin du XIXème siècle de Joseph Merrick, un « monstre » victime de nombreuses malformations qui lui avaient values le surnom d’ « homme-éléphant ».
Le scénario se basait en partie sur le livre écrit par le médecin Frederick Treves qui avait recueilli Merrick dans son hôpital de Whitechapel à Londres. Renversement de point de vue, c’est Joseph Merrick qui est aujourd’hui le narrateur dans cette réédition du premier roman de Xavier MAUMÉJEAN.
Autopsions la bête.

« Je suis Ganesha, le dieu à tête d’éléphant, dieu de prospérité et d’abondance. »

Joseph Merrick n’est pas malade, comme se plaisent à le croire ses médecins. Il est maudit. Son corps abrite l’avatar d’un dieu hindou. C’est parce qu’il est l’avatar de Ganesh que son corps s’est déformé pour afficher les stigmates qui ont fait sa célébrité. La bonne société londonienne défile dans sa chambre pour apercevoir le phénomène de foire. Altesses royales, lords ou même Sherlock Holmes pour une courte apparition, qu’importe, c’est en dieu qu’il les reçoit.

Car Merrick ne vit pas en reclus. Son médecin, Treves, méthodique, rigoureux et presque mécanique jusque dans ses erreurs [« Du jour où il a décidé que mon prénom était John [...] Impossible de lui faire changer sa partition. »], Jackal, un jeune garçon de salle débrouillard, l’infirmière Taish [1], qui pourrait voir les « Hommes Creux », ne sont pas de ces courtisans intéressés. Ce sont des collaborateurs, presque des amis [si tant est qu’un dieu puisse en avoir], qui vont aider Merrick à mener l’enquête.

« Je suis Vinâyaka, le meilleur des guides, et les horreurs du monde savent trouver ma maison. »

En effet, Ganesh est le dieu de la sagesse et de l’intelligence. Son avatar décide de mettre ses pouvoirs au service des humains. D’ailleurs parmi ses nombreux visiteurs, certains sont persuadés, à raison, que l’homme-éléphant possède des pouvoirs surnaturels lui permettant de trouver les réponses aux énigmes qu’ils viennent lui proposer. Confronté à des criminels, il use de ses dons pour les démasquer. Une énigme par saison au cours de la dernière année de la vie de Joseph Merrick, le roman est donc découpé en quatre grandes parties.

« Londres a toujours enfanté des monstres. »

Mais Ganesha n’est pas à proprement parler un énième roman policier dans le Londres victorien. C’est dans le « dialogue » que MAUMÉJEAN se plaît à instaurer entre son héros et la capitale britannique que réside une grande partie de l’intérêt du livre. Au fil des pages la ville de Londres devient un protagoniste à part entière du récit. A travers son histoire[la découverte d’un crane de mammouth en 1690], ses légendes urbaines [Jack aux Chevilles à Ressorts], la Cité acquiert une épaisseur qui dépasse celle du simple décor. De la prison de Newgate au théâtre du Drury Lane en passant par le bordel du Weeping Fatemeh, c’est un voyage dans Londres auquel nous assistons, de ses ors à ses bas-fonds.

« Je me devais à la ville [...] car, par ma seule présence, j’assurais [...], le désordre, le chaos dont je suis garant et qui sont les derniers sursauts de l’innocence avant l’établissement du Progrès. »

Ganesha est aussi l’histoire d’un passage. Le lecteur assiste à la transition d’un monde ancien, traditionnel, mystique et imprévisible, symbolisé par Merrick, vers un monde nouveau, moderne, mécanique, rationnel et tristement prévisible, incarné par Treves et quelques autres. Après sa mort, il autopsia le corps de son patient, victoire symbolique du monde moderne que Ganesh n’a pas voulu combattre. Ces changements, qui s’inscrivent dans le cadre de la Révolution industrielle, se traduisent aussi par une urbanisation londonienne en plein essor à la fin du XIXe siècle comme l’illustre le bidonville de Spitalfields évoqué dans le roman. Comme celui de Merrick, le visage de Londres se couvre des pustules de l’industrialisation. Ganesh, dieu qui lève les obstacles, est donc aussi un dieu-passeur entre les mondes et les époques.

Les fans de Xavier MAUMÉJEAN apprécieront ce roman érudit qui joue avec les références pour mieux s’en écarter. Sa construction en courts paragraphes en rend la lecture aisée et rapide. Nul besoin d’être un spécialiste de la religion hindouiste ni de savoir qui sont Mûshika la souris et Ankusha pour profiter du texte.


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Une relecture originale et très habile des derniers jours de la vie de Joseph Merrick dont la seule limite est peut-être de demander au lecteur de faire l’effort de décrypter les multiples allusions et symboles que l’auteur a semés dans son roman.

Xavier MAUMÉJEAN revendique la possibilité pour un romancier d’écrire des variations sur des thèmes qui correspondraient aux « périodes » de certains peintres. Ganesha est à replacer dans sa période Freaks.

Son prochain roman, Liliputia, reprendra le même thème sans en être la suite [même si on y retrouvera au moins un personnage commun]. Les lecteurs qui ne connaissent pas encore l’oeuvre de MAUMÉJEAN et qui hésiteraient à lire ses Mémoires de l’Homme-Eléphant peuvent profiter de la réédition poche de Car je suis légion [un roman qui partage certains thèmes avec Ganesha] pour la découvrir.


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NOTES

[1] Ce n’est qu’un détail mais il est indiqué à plusieurs reprises qu’elle est originaire de l’île Faroë. Je n’ai pas trouvé trace de cette île. Pourquoi s’il s’agit des îles Féroë avoir privilégié l’orthographe anglaise et le singulier ?