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Publié le 06/02/2011

Grendel de John Gardner

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, JANV. 2011

Par PAT

Cruelle réflexion sur l’altérité et la différence, le très intrigant Grendel fait partie des chefs-d’oeuvre inconnus en France. Célébré outre-atlantique, John Gardner y détourne / réinvente le célèbre Beowulf en se plaçant du côté du monstre. Réjouissant au premier abord, Grendel trahit surtout la vie douloureuse de son auteur. De fait, si le texte possède un indéniable côté jubilatoire, c’est surtout la tristesse qui l’emporte. Et l’impuissance. De quoi synthétiser l’âme humaine en quelques pages d’une impressionnante densité.


Parfaitement inconnu du grand public hexagonal, John Gardner se range pourtant dans la catégorie des poids-lourds. Universitaire reconnu, auteur talentueux dont la vie reste à jamais marquée par la mort accidentelle de son frère à l’âge de douze ans (traumatisme qui hantera toute son oeuvre), Gardner bénéficie aujourd’hui d’une réédition chez Denoël [1]

Les lecteurs francophones mesurent mal l’influence de Beowulf — poème épique fondateur — sur la littérature anglo-saxonne. En retournant le célèbre texte, Gardner prend des risques iconoclastes. Mais le talent fait le reste. L’invention, l’humour et l’intelligence emportent les préjugés. Car sous des dehors presque comiques, l’histoire de Grendel vue par Gardner est avant tout universelle. Celle de l’autre, brutalement confronté à la normalité. Une normalité somme toute monstrueuse, qui sent l’insulte et l’incompréhension. On s’en doute, Grendel a beau dévorer quelques hommes, comme ça, en passant, la monstruosité est surtout à chercher du côté des humains. Grendel, lui, s’interroge, réfléchit, se demande pourquoi l’humanité le rejette, cherche sa place dans l’univers avec une naïveté redoutable et une lucidité presque terrifiante.
Difficile de ne pas évoquer ici les pages littéralement formidables qui confrontent Grendel au dragon, vieille chose puante et dangereuse, vile et avare, cynique et méchante, mais dont le discours philosophique implacable hante longtemps le lecteur. Et quand, enfin, paraît la figure du héros, le pauvre Beowulf est réduit à une maigre caricature ricanante, stupide et violente.
De quoi s’interroger sur les choix même de Grendel. Meurt-il en combattant ou choisit-il de mourir ? Quel sens donner à l’existence ? Pourquoi, comment ? Autant d’interrogations grendeliennes qui frappent le lecteur par leur fausse simplicité et l’abîme qu’elles dévoilent. De là à dire que Grendel est un roman nihiliste, il n’y a qu’un pas. Mais c’est le privilège des nihilistes de savoir que rien n’existe dans l’absolu, et qu’on peut tout aussi bien s’en foutre et aller boire un coup. En souriant, si possible. John Gardner ne fait évidemment rien d’aussi trivial. Il nous offre tout simplement un grand texte. Chaleureux, direct, drôle, éblouissant. Et essentiel.


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Conte philosophique à l’humour tragique, Grendel s’approprie le mythe et l’éclaire d’une lumière radicalement nouvelle. Aussi beau qu’intelligent, le roman de John Gardner hante longtemps ses lecteurs et prend facilement place parmi les textes essentiels. Une lecture salutaire, saine et douloureuse.



NOTES

[1] On peut s’interroger sur la pertinence de sortir ce titre en Lunes d’encre, avec une couverture impeccablement réalisée par Lasth, mais totalement hors-sujet. Passons également sur le bandeau où l’on découvre le profil de l’auteur, avec sa pipe. La convocation du fantôme de Tolkien ne coûte pas cher et permettra sans doute de racoler quelques lecteurs égarés et aguichés par l’idée de s’offrir un texte avec un-monstre-dedans-qui-tue-des-gens. Pas grave, rappelons qu’Ailleurs & Demain a publié Le Quatuor de Jérusalem sans sourciller, là encore avec un habillage grotesque compte tenu du public cible (et un bandeau explicatif qui touchait au sublime “Si vous voulez comprendre le conflit qui agite le moyen-orient, lisez ce livre”). Dont acte, mais l’exercice semble voué à l’échec, même si on ne peut que se réjouir de la remise à disposition d’un texte de cette envergure...